Je t’écris mais tu ne sais pas que c’est toi

Pas plus banal comme topos

Si ça se trouve j’ai même fait un cours dessus

Ou alors je n’ai même fait que ce cours-là : on écrit toujours pour la même personne et elle ne sait jamais que c’est elle

C’est d’ailleurs pour ça qu’on écrit sans doute

L’écriture comme une fracture, bien banal aussi celui-là, on peut vraiment pas dire que j’aie inventé grand-chose

Ça risque même d’agraver la confusion

Tu te reconnaîtras d’autant moins que j’écris

Pourtant je te jure que c’est toi

Je ferais mieux de me taire, mais tu parles

Voilà que j’ai 17 ans encore, je suis en Première

Je fais semblant de tripoter une cassette audio (on en écoute à l’époque) en traversant la cour du lycée

En fait, je fais même semblant de traverser la cour du lycée

Je fais semblant pour l’éviter, vu qu’elle m’attend. Là c’est très différent.

Oui, ça me rappelle ça

Pas grand chose entre les deux

Je dirais pas rien, on ou tu ne me croirais pas (j’accorde comme je veux, c’est ma seule liberté sur l’heure)

Je traverse la cour, je fais semblant, j’évite

Après j’en pleure, j’en fait des tonnes, pendant des années

Et puis surtout ensuite je me trompe

Je répète l’erreur

Je cherche un truc qui rappelle celui qui n’a pas eu lieu

Et me revoilà dans les mêmes beaux draps

Il faut dire que je ne m’aide pas : je lis Mishima (aujourd’hui, pas dans la cour du lycée)

« Mais pourquoi tu lis pas des trucs plus gais ? » Faut-il répondre ? Allez : un livre peut-il être gai ? Paul et Virginie, il paraît, mais pour le coup, ça me déprimerait encore plus, une île, des oiseaux, ils s’aiment…

Cette fois, avec Yukio, c’est moi qui essaie de ne pas me reconnaître

Le personnage s’appelle Kiyoaki. Il vaut des points dans le détour, le contournement, l’esquisse, l’esquive et l’escamotage, de l’entourloupe bien cruellépour tout le monde, déni, mauvaise foi, il lésine pas sur le paradoxe et avec lui y a pas que l’escalier qui est dérobé, je t’assure

Mais il a 19 ans, il a le droit !

Quand on se reconnaît ça fait peur, je sais

Et dans mon cas, encore, je suis seul avec l’auteur

Tout de même un type qui s’est enfoncé un sabre dans le ventre ceci dit

Pour des raisons qu’on peut tout à fait comprendre : lui non plus, il ne se reconnaissait pas

Lui, le monde, son Japon, tout une histoire de reconnaissances impossibles

Pour toi, c’est moi l’auteur. Ça doit être plus flipant, sans prétention, qu’un suicidé au sabre (je ne veux pas rire, je ne ris pas, c’est indépassable ce qu’il a fait, je ne m’en sers que comme image, vous avez bien compris)

Se dire qu’un type écrit sur vous. Dans le vide, en lettre ouverte à qui la lira en espérant que c’est toi, et que c’est soi qu’il faut reconnaître dedans

Moi j’aimerais bien, je crois, mais je suis un peu zinzin. La preuve : je t’écris ça

Je t’écris ça parce qu’il faut le faire. Pour dire que ça existe

Pourquoi je le dis pas ? Même parce qu’il faut pas bien sûr, allons, un peu de sérieux, sinon rien ne marche

Il faut se reconnaître, c’est la confirmation

Romantique ? Si on veut mais je dirais que ça remonte plus loin

Le romantisme est le fruit sans doute trop mûr de la longue maturation qui le précède. Il y en a chez les Stoïques. Il y en a chez Sénèque.

Tiens, un autre suicidé au sabre (plus petit, une dague j’imagine), « Voilà que j’ai touché l’automne des idées », comme dirait l’autre

On dirait bien que la reconnaissance, c’est vraiment une affaire d’aiguisage

Lui a fait ça dans son bain, comme je disais plus haut à mon modeste propos, il a quitté sa toge (sorte de drap) et plouf, une petite saignée, toujours pour une question de reconnaissance, toujours pour une question de vérité

Et voilà qu’un autre souvenir, de cette après-midi, me revient à brûle-pourpoint : Caton, Caton d’Utique (et Caton ? hein… Caton ?, comme dit Dutronc en Van Gogh à propos du musicien sans doute aussi fou que lui et que tout ceux qui veulent que quelqu’un se reconnaisse dans l’histoire : « et Chopin, hein, Chopin… », très bon)

Caton donc, musée des beaux arts (tout un poème aussi, d’ailleurs j’en ai fait un, si tu suis bien), eh bien Caton lui c’est pour la République

César arrive, ah oui, César arrive ? passe-moi mon glaive, je vais lui faire voir moi au bafoueur de Rubicon,

et vlan, le plan d’après (le tableau donc), il se tient les tripes devant tout le monde qui est horrifié, qui pleure avec des mines pas possibles

Moralité : pour qu’on vous reconnaisse, ce qui veut aussi dire pour que l’autre se reconnaisse en vous, faut mettre ses tripes sur la table, faut donner sa livre de chair. On n’y coupe pas

Celui qui coupe c’est César, le transalpin, le franchisseur de fleuve interdit : il coupe tout droit, bille en tête, ça se suicide pas ces gars-là, ça lance le cornet de dés, ça se met les dieux de son côté, et alea jacta, quand ça marche plus, ils passent la main au fils, tu quoque et basta, non, ils ne font pas dans la périphrase, c’est un autre sublime

Y en a quand même un qui a la présence d’esprit de commenter, c’est un soldat, bien républicain mais à la romaine, armure et tout, c’est pour que le spectateur comprenne le tableau, vu qu’à l’époque (17eme, le tableau, pas César, par Corneille, Jean-Baptiste) ils mettent pas de vignette : vous voyez bien qu’il faut toujours du public !

Mishima, revenons-y, l’a fait quasiment en direct ! Les articles disent que devant les protestations de la foule (de connards donc) « il se retire pour exécuter son seppuku »

la formule vaut son pesant de sushis : se retire pour tirer son sabre du fourreau et qu’on le voie encore mieux

Classe absolue

Donc public il faut

Au moins au début

Tu es vaniteux, je l’entends dire, le public. (Ça on dirait du Brassens qui lui a choisi de ne pas se casser la pipe)

On s’en cogne de tes amourettes larmoyantes

Faux

D’abord parce qu’il est en train de lire, le public (avec toi peut-être dedans déguisée en esprit de la forêt)

Et deuzio parce je crois qu’on est soit un Saint (majuscule, au minimum) soit un horrible monstre de vanité

Pour le Saint, je vous laisse passer devant, le mien est tout percé de flèches (j’en ai découvert encore deux trois versions bien salées dans la foulée de Caton) pour avoir protégés des Chrétiens (c’était ça ou le sabre, lui aussi, dans son « projet de vie » et vu qu’il avait un tempérament altruiste)

Et coriace, l’animal, comme il mourrait pas, pourtant bien transpercé 6 ou 7 fois (tu penses bien que j’ai compté) ils l’ont fini à coups de verges. (Rien de sale là-dedans)

Là, tout demême, il est mort

Eh puis c’est la trouille bien sûr (à la question pourquoi je dis pas, posée plus haut)

La trouille, délicieuse, atroce, despotique, je marierais bien deux clichés pour finir

Pour toi, ma semblable, ma sœur, qui sera peut-être de charité

Toi qui ne sais pas comment on utilise toujours avec un conditionnel

Il faut qu’on se reconnaisse, sinon c’est pas du jeu

Allez, mince, reconnais-toi, on s’en fout

À bientôt

Le 11 juillet 19

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