Cessez d’être pauvres !

« Eh puis arrête de saigner, là… »

Patrice Chéreau, Ceux qui m’aiment prendront le train, 1997.

Il faut fréquenter des gens d’argent pour voir ce que c’est. Pas facile de s’en faire une idée sans cette expérience directe. Le gens d’argent est vraiment une espèce à part. Parole de pauvre.

D’abord le gens d’argent ne sait pas qu’il est argenté au-dessus de la moyenne, il l’a oublié. Il ne sait plus qu’il est riche. C’est le gain de sa générosité et de sa conscience humaniste, équanime en tout, mobilisable sur commande. Une pichenette et vous lancez la machine, c’est parti pour un beau discours, non de compassion mais de validation. Le pauvre ne doit pas exister pour que le gens d’argent s’ignore. Il n’y a donc pas de pauvre mais des gens qui n’ont pas encore réussi ou, mieux encore, qui ont effectivement déjà réussi, mais réussi à la hauteur de leurs moyens, à leur échelle en somme. Le pauvre est un riche qui ne s’est pas encore reconnu. Aucune raison, de même que la stupidité est désormais considérée comme une des formes de l’intelligence, de considérer qu’un R.S.A. ou qu’un salaire de postier ou d’infirmier soit autre chose qu’une autre forme de richesse. L’invention du degré contre celui de la nature, la déclivité contre l’essence : quoi de mieux pour tuer dans l’œuf toute contradiction que de rendre caduque la moindre dialectique ?

Et le combat cessa, faute de combattants… nous dit Don Rodrigue dans Le Cid de Corneille : les armées s’annulent, l’héroïsme s’épuise dans sa propre consomption, la violence promet des dépassements dialectiques sans fin, c’est la fin des temps héroïques, Don Quichotte s’est d’ailleurs déjà mis aux moulins à vent et aux plats à barbe trente ans plus tôt. Soit, ce n’est pas nouveau et le Classicisme peut sans doute être vu comme une pure résistance à cette menace du néant indifférencié. Mais s’il s’agit déjà d’un déclin des idoles, nous sommes dans une chute libre qui résiste sublimement à l’annihilation de toute frontière et qui cherche encore à produire de la différence dans le recul des objets vénérables (honneur, charité, goût pour le sublime, vérité…). C’est que si le jeune seigneur espagnol voyait encore l’obscure clarté qui tombe des étoiles, le nouveau riche ne voit l’étoile que comme une variante de l’obscurité. Du coup, l’herbe n’est jamais plus verte dans le pré du voisin. Habile. Dès que le riche, s’oubliant lui-même, ne peut plus concevoir le pauvre, celui-ci cesse d’exister, il perd toute substance.

Le riche est inattaquable. Non pas seulement parce que Selon que vous serez puissant ou misérable / Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir… mais parce qu’il a cessé d’exister. Il n’est tout bonnement personne. Sa substance s’est dissoute dans le grand bassin des degrés de réussite. Vers le pédiluve, c’est la concentration maximale de souffrance sociale : petit degré de réussite économique mais grande densité sociale, on y brasse dans l’associatif, l’initiative populaire, spontanée, ci-toy-enne, on vous a dit ! Mais si vous allez vers le plongeoir, là c’est les grandes profondeurs de l’oubli, la fusée permanente, verticale jusqu’au point de fusion : ça va tellement vite dans cette accélération pétrifiée qu’on y oublie instantanément tout attachement : que des touchettes, on tapote un coup, tiens oui c’est bien réel, c’est drôlement solide dis-moi le social, et hop, sans laisser la moindre empreinte ni surtout emmener le moindre miasme avec soi, on sort du bassin : au pédiluve, les mycoses…

Pour résumer, mon voisin n’est pas riche, il a juste évité d’être pauvre. En tant que particule aléatoire dans le grand canon économique, une équation répond pour lui de son statut social. Une équation qui n’a jamais d’ailleurs à se dérouler réellement puisqu’elle est censée garantir le hasard. Si je ressens la moindre injustice, c’est que je ne comprends rien au langage de l’équilibre universel :

Pauvre prends ta place, on a brûlé l’échelle, tu ne seras ni trop haut ni trop bas, reconnais la justesse de ce flux qui te traverse ; ta pauvreté n’existe pas, elle est le résultat d’une science qui fait dans l’invisible mais ne peut se tromper car elle est la nouvelle essence des choses.

La théorie de la réversibilité des biens a pris un gros coup de prosaïsme bien gras dans l’aile de sa spiritualité ronchonne mais finalement c’est bien plus lisible. Ce n’est même pas que le sens est plus clair, c’est qu’il est univoque (mesurez la nuance…). Tellement univoque que ça ne se lit même pas, ce n’est même plus une pensée, c’est pré-pensé, autant dire non-pensé puisque la pensée ne s’arrête pas, ne se stocke pas, c’est même à ça qu’on la reconnaît. Ce n’est même plus en deçà des mots, c’est là, ainsi soit-il, enfin ! vous savez bien que l’écriture est un pouvoir : nous, nous avons tout libéré, plus rien n’est écrit et, surtout, fin de l’histoire oblige, plus rien ne s’écrit. Le riche est désormais totalement désincarné. Tu parles s’il va passer tout seul par le chas de l’aiguille. Psshiit ! Fumée ! Pur esprit instantané ! Avec le chameau. Une lettre à la poste, garantie sur l’au-delà, suppositoire anti-fondement : le tonneau des Danaïdes, c’est moi ! de la chaise-à-bras à la chaise-à-trou !… On ne voit plus les porteurs mais quel déluge !

Cessez d’être pauvres, c’est mauvais genre, c’est mauvais goût et rétrograde.

Avant le pauvre était jaloux. Maintenant il est honteux. C’est qu’avant il pouvait convoiter. On voyait encore la mire dans la lunette. La carotte se balançait encore au bout du bâton. Maintenant qu’il a perdu tout espoir de sortir de son rang et qu’il est devenu une polarité équivalente à celle du riche qui ne s’en sépare que par des degrés indiscernables mais dont l’étanchéité est hautement probable et la porosité plus que certainement nulle, le pauvre n’a plus le choix que de prendre conscience de son erreur. Dans un deuxième temps, il doit transmuter son sentiment de pauvreté en sentiment de justice. Un peu comme sa bagnole qui doit devenir écolo. Chez les plus jeunes c’est même le premier mouvement, c’est devenu instinctif, c’est l’éveil direct dans le sentiment de justice immuable, même pas le temps de culpabiliser, le nouveau-né saute sans coup férir dans le normal de la misère et à pieds joints dans l’évidence (eau épaisse, pâteuse, on n’y respire pas) du combat permanent pour la survie, tête la première il se fracasse à vie contre le mur ultime, la chronique illisible d’une partie déjà jouée : il naît dans la nécessité de non-vivre, c’est inscrit au programme, tout en haut de l’affiche, sur le mur, levez la tête… J’allais ajouter : contre toute conviction. Mais on aura compris qu’elle n’avait plus aucune raison d’être. N’étant plus comprise, l’idée de conviction n’a même plus de définition, c’est-à-dire de référent dans le réel.

Il n’est pas rare, alors qu’on laisse vagabonder sa pensée dans une conversation sur l’état du monde, alors qu’on s’oublie justement, mais pour de bon, pour de beau, pour de juste, pour de vrai, alors qu’on s’abandonne en somme à la générosité des mots qui veulent s’offrir, joyeux suicide collectif, aux feux de la pensée, il n’est pas rare, soyez-y préparés car c’est violent, de s’entendre répondre que oui, je vois ce que tu veux dire, c’est bien d’avoir des idéaux… Un prof peut dire ça, par exemple. Diantre, voudriez-vous répondre, ce n’étaient pas des idéaux mais des idées ! Vous ne le ferez pas. Vous ne le ferez plus. Allez-vous vous taire ? Comment allez-vous parler ? Où ? Avec quoi, si les mots ne sont plus, non pas communs, ils ne l’ont jamais été, mais relevant d’une même nature entre ceux qui n’y croient plus et ceux qui n’ont jamais eu les moyens de s’en méfier ? Toute tentative pour sortir du plan de l’indifférenciation générale passe donc désormais pour un relent aristocratique ou un idéalisme crasse, ou niais, ou les deux. A vos plateaux à barbe.

Fort de cette nouvelle compréhension de la justesse et donc de la justice de son sort, le pauvre doit enfin éviter toute rechute. Ça ne se fait pas, de retomber. Et tenir sa place. S’inscrire dans une association qui le fait passer instantanément du statut de pauvre à celui de travailleur social, de citoyen responsable. Il peut même passer un C.A.P.E.S, s’il veut se compliquer la chose et se payer un peu sur la bête, avoir le droit de théoriser, faire le coquet, les formules sont multiples, c’est drôlement bien fait : de la pauvreté artisanale, instruite, éducative ou libérale, il y en a vraiment pour tous les goûts, on a même les activités, culturelles, sportives, familiales, les concours de tuning, chasses ou salons du livre, qui vont avec. Qui dit que le pauvre sera privé de son kindergarten ! Ce qui compte c’est votre engagement dans la pauvreté, votre adhésion sincère et entière à sa légitimité, votre accession définitive à la pleine conscience de sa justesse impeccable, de sa justice infaillible. Justesse égale justice : quand cette équation réversible à l’infini se sera bien mise en place dans vos têtes, ça ira tout seul, ça ira… La responsabilité est donc le nouveau salaire : le pauvre porte enfin, à condition de s’oublier, le poids du monde.

le 9 février 2020.

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