Tout le monde recule devant le spectre

C’est un éventail, une échelle de valeurs, un camaïeu qui paraît chatoyant mais dont les grandes dents, bien masquées sous les moustaches peintes et le sourire refait, dévorent sans pitié mais aussi sans bavure tout ce qui voudrait rester un peu solide entre ses crocs. Ils hachent menu, les crocs, menu, menu, tout grain de résistance, toute prétention à résister au grand tamis de la relativité universelle : inclinez-vous et épousez des perspectives, je ne veux voir qu’une tête, pardon, je ne veux voir aucune tête.

Il faut vous mesurer à l’aune de l’indifférencié, c’est pas facile je sais, vous aviez l’habitude de vous en remettre à votre prochain pour ce genre de retour à l’universalité. Vous étiez bien chrétiens tout compte fait dites voir ! Comme c’est mignon…

Depuis quand le prochain peut-il vous amarrer aux réalités du monde présent ? Comment pourrait-il vous inscrire dans la meilleure des proportions au programme de ce qui vous revient de droit : l’épanouissement de vos qualités personnelles, vos potentialités, tout ce qui est déjà en vous et doit pouvoir se développer ? À quoi le prochain, le différent, allons y carrément : l’opposé, pourrait-il vous servir s’il s’agit de vous faire fructifier, petite entreprise particulière qui doit gérer son plan de vie, hein, à quoi ? Quelle prétention chez vous à vouloir que le prochain vous amène à de l’insoupçonné, de l’inédit ! De l’inexistant tant qu’on y est ! Vous prenez-vous pour des créateurs ? Les sorcières sont-elles de retour ? Contestataires forcenés, le fascisme vous guette s’il ne vous a déjà empoisonnés !

L’humain, depuis la fin de l’histoire, a des activités. Il a d’ailleurs des enfants pour pouvoir multiplier le nombre de ces activités. Croissez, et multipliez-vous, et remplissez la terre… faites-la disparaître en fait et, oui, assujettissez mais surtout ne cessez pas d’assujettir, sinon c’est le vertige garanti… Il s’agit maintenant d’être tout le temps en activité. Préparer la salade compte comme activité. Réservez l’eau pour en arroser les plantes : encore une activité. À ce train-là, les journées sont d’une richesse. Nombreuses elles-aussi, si possible, les plantes d’intérieur, la déco vivante, la vie-décoration, croissez, croissez, on voit encore un bout de fenêtre, croît donc jungle à domicile, murs blancs, plafonds hauts, poussez, silence, infini de l’espace et surtout sans la moindre trace de réflexion, attention à vos doigts, du reflet sans objet jusqu’à perte de vue, le trompe-l’œil comme ultime perspective, un dernier regard, bistre, vitreux tout au fond, sur le monde oublié sans un écho depuis longtemps, au loin, derrière les orchidées… Tiens, ça c’est presque du Mallarmé. Aboli bibelot ? Enfin !?… Mais c’est à jubiler !

Recrudescence faramineuse de l’orchidée à ce propos chez les fleuristes ! au bas mot débordés, la blanche se vend comme autrefois les petits pains ! cachez-moi ces prés de colchiques où la dernière vache s’est empoisonnée (les vaches seront les premières à se suicider pour marquer la fin de la fin de l’histoire) et bouchez-moi ces horribles prairies d’asphodèles. Ici on cultive de l’arum, sans dandysme, l’évanescent chez nous est devenu solide, on a enlevé le double-fond de néant qui donnait mauvaise mine, l’œil sournois et la moue sceptique. Plus de petite pilule au chaud de la dent creuse. Aujourd’hui c’est fitness ! Le regard rêveur c’est du très peu pour nous : nous contemplons au pied de la lettre ces monstruosités vides où nous nous absorbons sans délire…

Je suis belle, ô mortels, comme un rêve de pierre, chez Baudelaire, elle en avait conscience, la beauté, d’être un paradoxe, une agression contre-nature, elle resplendissait de sa mutinerie désespérée, c’était la clef de voûte et depuis patatras ! Regardez-moi ces beaux débris, on dirait des édifices, changez la perspective, changer l’échelle, d’une brouette de farine renversée je vous fais la Vallée des Rois et même Palmyre, s’il vous reste un peu de sucre, ou si vous voulez, c’est la Cité des Morts, si ça vous apaise, aucune problème : ce n’est qu’une question de perspective, changez l’échelle, il suffit d’une installation et une fois installé, surtout, ne pas bouger la tête, surtout pas de coté, voilà, bien droits les regards, rassurez-vous les écrans se superposent, c’est du voyage sans fin, le mouvement est enfin à vos pieds, il se lamente, vous triomphez…

Il faut boucher tous les trous sinon qu’allez-vous faire ? Qu’allez-vous faire de vos têtes vides ? Les entendre résonner ? Très flippant… Non, vous n’avez laissé entrer aucune idée étrangère dans cette tête, soyez conséquent : il faut vous emmurer vivants ! Sinon l’angoisse est absolue. L’espace est dans le contraste, c’est le territoire adjacent, différent, peut-être hostile, qui définit celui où je me trouve, il faut qu’on sente l’appel… C’est la dialyse qui est mortelle ! Imaginez qu’il reste un trou d’air… c’est cela l’asphyxie la plus atroce, l’asphyxie essentielle, ramenée à son principe : quand il reste un peu d’air, quand on sent que ça filtre à travers, comme de la gaze, non, non, le bouchon définitif ! l’asphyxie c’est pour les artistes ! c’est pour les peintres ! tassez-moi ça ! qu’on ferme l’ultime alvéole ! coupez-moi ces dernières capillarités ! percez-moi cette dernière poche ! qu’on en sorte à la fin ! Ah bas l’air ! À mort l’espace ! Tuons le temps ! Le papier brûle à 451 degrés Fahrenheit, comme c’est coquet de le savoir ! Vous l’aviez oublié ? Félicitations ! vous êtes né sans mémoire. Oh le beau bébé atrophié de tout passé ! Sa tête est énorme, il a faim ! Il est tout blanc !…

Vous n’allez tout de même pas lire Pascal ?

Vous n’allez tout de même pas lire ?

É… crire ? (Pitié…) C’est le retour de la barbarie ? Hein ? C’est ça ? Vous voulez é-crire ? (Sanglots longs sans violon.)

Bon alors, pour l’activité lecture, nous avons de très bons auteurs. Lesquels ? Mais ils sont partout dans les librairies. On en fait des cours, pardon, des activités, en Français, en Histoire, en ce que vous voulez, on en fait des ateliers, même des ateliers d’écriture : on s’attelle à ce qui autrefois se reconnaissait à ce qu’il était indomptable. Je sais, le métier de Boileau, mais cela n’a rien à voir, on tissait solitaire, pour mieux se rassembler, là je vous demande de vous regrouper pour ne jamais vous rencontrer, ni vous ni les autres ! en quoi ce n’est pas clair !

Dès la sixième et après ça ne s’arrête plus. C’est d’ailleurs à ça que servent désormais les libraires : distributeurs d’activité. Les cours aussi, pardon : les ac-ti-vi-tés ; vous avez le droit de dire projets si vous préférez, on se retrouve avec des activités fournisseuses d’activité : le but est de ne rien faire ! Je sais, le Chevalier, la quête de la quête… mais cela n’a rien à voir… on se cherchait soi-même, là on veut s’oublier : toujours de l’avant ! fuis ton ombre ! si j’en vois un qui se retourne c’est pas sa bien-aimée qu’il va rejoindre aux égouts ! Ici ? Maintenant ? Hic et nunc tant qu’on y est, il ne se passe rigoureusement rien : circulez ! y a rien à voir ! devant ! devant !

La bibliothèque, à l’école, est d’ailleurs devenue le C.D.I.. On y a installé des ordinateurs pour les travaux de groupe, les élèves sont par trois (c’est une loi de la nature qu’on a du mal à déraciner), on ne dirait pas qu’ils se réchauffent devant un feu, ni un soupirail rimbaldien, le cul dans la neige, non, non, n’ayez pas peur, on ne dirait rien de tout cela, on voit bien, même de dos, qu’ils regardent un écran. On leur a donné des mots-clefs, l’un tape de temps en temps sur la souris, il y a quelques moments de frénésie, quelques éclats, et puis, ça sonne… Tiens, l’enseignant a reçu un texto. Le moindre compétent je vous le folklorise, stade ultime de la marginalisation : stérilisation sans la moindre douleur de la parole compétente. De la parole qui croit encore qu’elle a quelque chose à dire, non mais j’hallucine, de la parole qui se croit encore parole, on rêve… Ça rappelle les périodes les plus sombres de l’histoire… Oh regardez, elle a mis un foulard… Qu’est-ce qu’elle est belle, regardez, oh, elle ne me voit même pas : c’est que je ne suis rien. C’est pour le style cette écharpe ou tu as pris froid ? ah ah… Oh, je plaisante… on se croirait au 19ème…

C’est Descartes qui serait drôlement content, l’humilité n’est plus vicieuse, elle est dégoulinante. Et mortelle. Plus efficace que toutes les dénonciations… Oh, qu’est-ce qu’elle lit (interrogation ou exclamation reviennent au micron près au même, c’est de l’usinage de haute volée !) il paraît que ses cours, mon fils adore… oh vraiment j’aimerais beaucoup y assister… Mais bon, il faut dire qu’elle n’a pas d’enfants… eh puis le latin, bon… Mais moi je dis : chacun ses choix. Un prof de Français a le droit de ne pas lire : c’est juste une autre approche. Allez, en groupe : n’angoissez jamais tout seul sur du Pascal, on vous a dit… Activité, activité, groupe, groupe ! On connaît ça allons… Vous voyez bien qu’on n’est pas vraiment sorti de l’histoire. Rassurez-vous, on sait où cela mène. En route, Simone ! Fais tes adieux… C’est W, ou le souvenir d’enfance… C’est la fin du monde, comme prévu… Pas d’inquiétude, on a une suite… Ne cherche pas, plus tu résistes, plus on resserre… Vous avez vu comme ça tue, le compliment baveux ? Cela n’a rien à voir mais esthétiquement ça nous donne une cohérence avec la technique de la nasse, que la police emploie contre les manifestants. Dans les deux cas, on te donne un espace qui te sert de prison, c’est-à-dire que cet espace, à l’inverse du fameux territoire de Deleuze qui se définit par un vecteur de sortie du territoire, celui-ci se définit non seulement par sa fermeture mais encore par son absolue étanchéité, un hermétisme si impeccable qu’il abolit le monde au-delà et n’en laisse filtrer qu’une image utilisable, c’est-à-dire transformable en outil. En instrument de mes crises de conscience humanitaires, par exemple.

Premier cas, le plus visuel : si tu te rassembles autour d’un noyau, un grain de révolte par exemple, on te presse jusqu’à la disparition. Un peu comme une sorte d’hyper-concentration qui finit par craquer.

“On était en pleine nasse ultra-gazée et super-compacte quand j’ai vu des personnes apeurées se réfugier partout où elles pouvaient, dans la cour de l’hôpital de la Salpêtrière, la petite église à côté, l’université, et moi dans une petite résidence pour fuir les CRS et la lacrymo”, raconte par exemple Fatima Benomar, militante féministe, sur son compte Facebook.

https://www.huffingtonpost.fr/entry/1er-mai-la-nasse-technique-policiere-omnipresente-en-manifestation-mais-au-cadre-legal-incertain_fr_5ccc28d1e4b0548b7358992f

Et le numéro complémentaire, donc, plus intuitif, ça tutoie l’art : rassembler sur un consensus universel qui exclut comme monstre quiconque se sentirait un peu à l’étroit, un peu comme Montaigne qui disait (de mémoire) qu’il deviendrait fou si on lui interdisait l’accès à un minuscule pays perdu (la Corée du Nord?) même s’il n’y eût eu même sans cela aucune chance qu’il y allât jamais un jour. Un peu encore comme ce Ivan, dans Les Frères Karamazov, de Dostoievski, qui proteste contre les injonctions au bonheur universel de ses contemporains, ou plutôt de la « machine contemporaine », qui n’est à proprement parler personne. Bonheur, espace, que de vieilles querelles. Là, l’espace fait juste la taille du kindergarten, au-delà, point de salut, comme sur la scène de Beckett dans En attendant Godot, Vladimir ne pourra jamais aller pisser, il peut juste aller vérifier qu’il ne peut pas. Comme si le néant opaque qui l’entoure d’espace vierge était encore plus épais qu’un mur et plus impénétrable que les ténèbres.

Ce qui donne : Phase active : on vous resserre jusqu’à ce que la colonne se brise, saturée de moelle substantifique. Phase passive : on vous dilue, on vous plante comme des épingles sur un drap, qui ondule mollement et qu’on étire à l’infini, on vous punaise au gré des activités, ce sont elles qui dirigent, d’ailleurs regardez les adultes s’ébahir à redevenir des idiots qui piaffent et battent des mains, tout est, au minimum, surjoué, ils croient que c’est cela, être un enfant. C’est encore une fois une question de gaze : si tu arrêtes de battre des mains, tu vois les trous, tu tombes dans le vide, la négation de tous tes efforts, le sens de tout ce que tu crois vivre et qui n’est qu’une agitation entre deux activités, il faut remuer, toujours remuer, faire de la mousse, le café ne garde de sa couleur noire qu’un soupçon fugitif mais il est bien là, le cerveau reconstitue, pardon le centre cognitif… Dans ce deuxième espace à déjouer Pascal, vous êtes plus autonomes : on vous indique comment flotter. D’aucuns y verraient le stade ultime du panopticon de Bentham : la surveillance est devenue complètement inutile, sauf pour les menaces extérieures bien entendu, mais c’est un autre chapitre, restons modeste.

Finalement, mon spectre a l’air malin, coincé dans son titre où il est censé faire peur. Falbalas, paillettes, surfaces chamarrées, béton lisse : qu’aucune couleur ne s’installe, la rétine n’est pas un squatte, nom de dieu (pardon) ! Je ne veux voir que des variations, la moindre longueur d’onde qui s’installe, c’est trois tours de plus ! Que j’en prenne pas une à trouver sa fréquence ! Je suis le nouveau Sphinx, je n’interroge plus, c’est encore plus profond…

La rupture de rythme, le temps, les corps, les lieux : fractionnés. Car on n’a pas trouvé mieux pour que rien ne résiste, c’est encore mieux que diviser : réduire à l’unisson, au plus petit dénominateur… Aujourd’hui ma grand-mère, arrêt d’école à 12 ans, pourrait être prof. De ce que vous voulez. Sauf qu’elle n’oserait pas. Dignité, vieille baderne, respect de la fonction… qui disait quand même un peu le savoir… C’est d’une souplesse diabolique, ça brise tout en douceur, plus ou moins lentement, mais rassurez-vous, ça brise. Léger, léger… Ce n’est pas un spectre, c’est une chenille… La fraction en peluche, les tenailles en sourdine, on démembre sans douleur…

Copenhague, le 12 février 2020

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