C’est bien ce que tu écris mais c’est pas très gai !

C’est bien ce que tu écris mais c’est pas très gai !

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Oui oui, avec le point d’exclamation ! Vous me dites cela, chers amis, avec un point d’exclamation ! Même à l’oral je l’entends, je l’entends même encore plus quand vous le piquez dans votre barbe ! Dans vos moues gênées comme un grain de beauté ! Un bouton de fièvre ! Un bubon ! Un bout d’œuf ! Je parviens même à vous défigurer ! A force de ne jamais me prendre au sérieux, vous voilà peints en clowns ! et pour l’éternité ! Indélébiles ! Qu’on ne peut plus changer et remettre au vestiaire : rire ininterrompu mais par-dessous la table ! Voire en dessous la ceinture ! Eh oui… ça fait mal… vous qui ne vouliez jamais parler de la mort, vous voilà servis ! L’hilarité catimini ! J’ai constitué une secte, celle des amis masqués ! Les janissaires de l’amitié ! J’avais un jour cru forger à propos de Houellebecq le concept de grommellement oratoire, chez vous c’est le ruminement exclamatif qui vient ajouter son petit cachou, son petit loup de nez, collé sous la chaise, son chewing-gum sous l’assiette, son mégot dans la purée de la rhétorique contemporaine de l’Apocalypse et du retrait : « Enfin, je dis ça j’y connais rien. ». Mais ça n’empêche rien ! Au contraire ! Mets-toi à l’aise ! Moins tu t’y connais et plus il faut se prononcer : dire que ce principe est au départ magnifique, l’art qui s’adresse à tous, qui parle à la place de l’analphabète, du sans-langue ou du sans-mot, du sous-langue, plus fort encore, sans couleur, sans pinceau : qui parle pour lui et avec lui et à lui et à sa place qu’importe, qui était du côté, et finalement presque exclusivement, des impotents de l’expression : aujourd’hui que nous sommes malheureusement nombreux dans ces rangs, la situation semble plus grave car l’impotence a muté : elle s’ignore elle-même et se croit virtuosité. Non, pas comme le personnage de Mishima, la jeune fille monstrueuse (c’est le texte) qui fait semblant de se croire une perle de diadème (c’est possible ça ? Pas vu beaucoup de diadèmes, vous m’excuserez). L’impotence se croit désormais virtuosité, elle en remontre, béquille dans l’œil, à la patineuse artistique : un peu alambiqué votre Axel Paulsen, un peu déprimants vos triples Lutz, vous chicanez avec ces Salshow (oui, oui, je me suis renseigné)… Non, vraiment, c’est beau mais un peu noir : « tes hauts, tes bas, quoi… puis ta littérature… ». (Vous sentez votre dégoût méprisant ? parce que là, pour le coup, je veux bien vous dessiner un porc. Ou une truie.)

Ce point d’exclamation est une balle Quiès (décidément je l’aurai éculée cette image, comme mon pantalon slim Lee noir lui aussi qui me donne l’air malade : vous voyez la destination des prochaines boules ou je dessine ?), c’est un bouchon de cérumen tiré à bout portant, une bonde d’évier qu’on vous visse à toute force dans l’orifice oral (vous venez de lire autre chose), quand vous hurlez sous les anesthésiants et l’image plus tragique, sérieuse, premier degré, ça va vous plaire, cliché, Hugo, pour bien finir, pour être sûr qu’on ne me croira pas : une chaîne qu’on met à votre poignet droit (vous voyez la destination du gauche ou je dessine ?). Ne vas-tu pas te taire ? Hein ? Avec tes Gilets Jaunes ? Avec tes pauvres ? Avec tes Arabes ? Je vous mets un peu tous dans le même sac, c’est vrai, mes amis car je pense qu’au fond et malgré quelques frictions préliminaires histoire de vous renifler (je ne fais pas le dessin), vous finirez par vous entendre comme larrons en foire : oui, il est un peu bizarre, très littéraire. Et toujours ces cartes de visite qui portent votre signature, ces vœux toujours encourageants, cet épaulement de chaque instant : tu n’y tiendrais pas 5 minutes avec tes Gilets Jaunes, tu verrais ce qu’ils feraient d’un gars comme toi. Et tu finiras seul, si tu continues comme ça !

Par-delà vos différences, artistes ou commerçants, fonctionnaires et étudiants, ancienne parentèle, rencontres prolongées bien au-delà du raisonnable, c’est ma tournée : payez-vous le luxe de vous fâcher ! Je vous offre le dernier point d’exclamation, le voici : « ! ». Il est beau hein ? Si vous vous mettiez en rond autour de lui, assis par terre comme devant le totem de votre stupéfaction méchante et ricaneuse ? Vous savez, vous êtes tout au fond, jusqu’à vous fusionner (j’ai peine à distinguer), les compagnons qui peuplent ma solitude de joie. Vous voyez bien tout ce que je vous dois, tout ce sans quoi j’eusse pensé être normal : c’est bien ça, non ? les amis ?

Copenhague, le 15 mars 2020.

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