Bubons

Bubons

Je les cultive un peu comme des virus, des bactéries qui me poussent à chercher la santé, la peau sous les bubons recherche le soleil, donc je les cultive, par batteries, ils me harcèlent, certains m’écrivent tous les jours ! Ils me mailent, me textotent, tentent de m’appeler pour les plus désaxés ! Mais diantre que pourrait-on bien se dire ? Je ne réponds jamais ! C’est miraculeux, je crois qu’aujourd’hui je suis si mithridatisé qu’on pourrait m’inoculer la peste, je ferais des rondades.

Pourquoi je ne sais pas être méchant : c’est ça le vrai aveu, le reste justement, c’est des ronds-de-jambe, quelques gracieux qu’ils soient c’est la cascade dans l’escalier !

Alors qu’un bon vieux S’il te plaît laisse-moi, tu me déranges, en s’excusant bien sûr : tu me déranges mais j’en suis désolé… oups un texto ! Tu ne réponds pas, j’espère que tu vas bien dans ton appart d’1,5 m2 : ça distille du poison subtil l’humain désœuvré, en ces temps confinés…

Mais laissez-moi donc vivre, je vais extrêmement bien, j’aide les gens que je peux, je me cultive, j’écris, eh non je ne dis pas que c’est une chance ce confinement, je dis justement que ça en révèle des cons, pas très finement (voilà c’est fait, contribution oblige) mais qu’au moins cela donne l’occasion de le dire : je vais très bien, je n’ai pas besoin, comme vous, de me plaindre, si ce n’est de vous, ce que je fais ici : cherchez donc à retrouver la vie, vous verrez, une fois que c’est fait, on n’a plus du tout besoin de harceler les autres, de les tirer vers le bas, de leur rappeler la maladie, la taille de leur appartement.

C’est toujours la même chose : les humains ne veulent pas se rendre compte qu’ils n’ont plus rien à dire ni accepter que ce ne soit pas le cas de tous. Ils vous harcèlent si c’est votre cas, de ne pas être dans ce cas (ce texte ne se justifie que par un harcèlement quotidien que je pourrais prouver ici si je ne m’astreignais à la réserve) et je trouve qu’il en dit long, ce travail de mine et de sabotage permanent qui prend le masque de la sympathie Je viens aux nouvelles, je t’ai appelé sans succès, ça va ? Il est comme un nez qui s’allonge, dévoilant, réalisant la monstruosité naturelle des humains.

Mais oui ça va… ça va quand je n’entends pas ce vide… cette méchanceté…

Mais revenons à nos bubons : à force de chercher un moyen de supporter cet acharnement à me provoquer à la parole j’ai fini par le trouver, mais il n’est pas très gai, pas très chrétien pour le coup, et comme le pardonne-leur ils ne savent pas ce qu’ils font a du mal à tenir dans la longueur et à colmater toutes les brèches, cette persécution permanente des humains qui, ne sachant plus parler, ne savent plus se taire devient leur seule porte de sortie pour échapper à la camisole : fond et forme, c’est-à-dire, plus quoi dire ni comment (ce qui est lié bien sûr) et donc ils répètent les formules de circonstances, dans l’espoir, on peut même imaginer, que vous les snoberez et qu’ils pourront se plaindre… mes bubons donc, j’ai fini par penser qu’ils forçaient à penser, à laisser se refléter le soleil sur ma peau purulente, à ouvrir mes poumons, immunisés contre les miasmes mais pas contre la médiocrité totalitaire, que c’était cela la maturité, que la méchanceté n’était jamais évidente, que le mal prenait mille formes mais toutes plus faussement démocratiques que les autres : le droit de s’exprimer dévolu en droit à harceler…

Alors comprendre cela, eh puis quoi faire ensuite ?

Pas de résilience bien entendu, on n’est pas des métaux ! Patience, plutôt, persévérance, résistance, feu qui couve, espoir, vigilance, amour, aux aguets l’attention à ceux qui valent le coup, et se fermer, hermétiquement, aux autres, même si c’est donc très difficile…

La joie est à ce prix.

Quel dommage.

illustration : João Tabarra, Lake + Fool, 2000, musée du Chiado, Lisbonne (détail, photo S. Pellé).

Copenhague, 29 mars 2020.

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