« Ça me fait penser à ça ! Ça me fait penser à ça ! »

« Ça me fait penser à ça ! Ça me fait penser à ça ! »

La référence. La manie des références.
Même élogieuse elle ne l’est pas : aucun artiste ne veut ressembler au fond à un autre.
Eh puis elle dit réellement l’incapacité à se tenir devant quelque chose de nouveau.
Comme s’il était insupportable de suivre des directions dont la destination est inconnue.
Non, toujours ramener au connu : « Ça me fait penser à ça ! Ça me fait penser à ça ! ».
Et, surtout, le dire à celui qui écrit, celui qui peint, celui qui fait.
Surtout ne pas le garder pour soi : « J’y peux rien, ça m’y fait penser. ».
Retiens-toi.
Mais non, il faut percer l’abcès.
Pour le rattraper. L’autre là. C’est bien mais pour qui y ?
On a été invité à dîner, c’était délicieux, des saveurs inédites, des mélanges impossibles, les plats ont réinventé le goût, les vins ont réinventé la langue.
On ne va tout de même pas partir sans chier sur le tapis.
Ne pas repartir avec une colique.
L’autre con là qui se prend non mais.
Comme s’il était insupportable qu’il s’envole.
Sans soi.
Le pauvre petit soi qui reste tout seul.
Qui se sent pas artiste alors c’est pas juste !
Tout lourd avec son petit caca : ça va mieux maintenant.
Il a dit sa référence, le petit soi.
Mais c’est l’artiste bien sûr qui est arrogant : ne pas vouloir être comparé ! Mais pour qui y hein ?

Cela dit long sur la manière dont on le définit aujourd’hui : un décorateur, point barre.
Les autres qui dépassent, il faut les castrer, les ramener au terrestre, les ramener à soi : « Ça me fait penser à ça ! Ça me fait penser à ça ! ».
J’entendais un peintre à la radio dire que s’il avait pris la décision de peindre deux visages noirs et blancs l’un dans l’autre, cela aurait été artificiel : aucune décision n’avait été prise, il suit quelque chose d’autre.
C’est cela, les références tuent. Ce sont toutes des fermetures.
Dont je mets personnellement des années à me débarrasser : « Ça me fait penser à ça ! Ça me fait penser à ça ! ».
Pas sûr que je puisse à nouveau écrire un poème.

Mon sentiment actuel est que c’est impossible.
C’est un sentiment cauchemardesque.
Qui m’accompagne toute la journée.
Et demain.
Et demain encore.
C’est une sorte de viol.
Ma famille, mes enfants : imaginons que je dise que les vôtres « me font penser à ça ! Me font penser à ça ! ».
Ça qu’on ne comprend pas : « Ça me fait penser à ça ! Ça me fait penser à ça ! ».
A se demander si cette époque mérite le moindre artiste : des décorateurs ! Encore, encore !

Ce n’est que ça, être artiste : dépasser.
Travailler.
Il faudrait peindre, écrire au fond d’une cave en fait.
Les gens sont trop jaloux.
Et ils ne veulent pas être joyeux.
Ils n’ont plus les organes.
Ils n’ont plus le corps.
Ils n’ont plus la voix : « Ça me fait penser à ça ! Ça me fait penser à ça ! ».

Misère…
Heureusement, j’ai entendu à la radio ensuite la lecture d’un livre de Jean-Baptiste Saint-Jure, jésuite apparemment du 17ème siècle : « Donne-moi un dos fort pour supporter les hommes les plus insupportables. Rends-moi sourds aux injures…».

Une cave dans le 17ème peut-être ?


Copenhague, 5 avril 2020.

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