Les Traîtres (2ème partie)

Les Traîtres (2ème partie)

Me revoilà.

Si on repose la question, il semblerait qu’elle réside dans la possibilité d’un objet de la trahison : que peut-on trahir reviendrait à expliquer ce que c’est trahir.

On trahit une promesse. Formulée ou non, celle-ci est consentie par les deux partis. Si elle ne l’est pas, il n’y a pas trahison, il y a malentendu. Si on prend la trahison d’un point de vue métaphysique, et non social ou, encore une fois, psychologique, son existence est relative à une entente préalable.

Reconnaître qu’il y a trahison, c’est reconnaître qu’il y a dans la relation qu’on établit avec l’autre une valeur (une intensité, pas un principe moral, sens auquel on réduit justement le terme aujourd’hui), une signification, en fait, qui provient justement de l’impossibilité de commettre certains actes. Devenir proche de quelqu’un, c’est en quelque sorte lui dire : « ça, je suis incapable de la faire ». La psychologie, à nouveau, voudra étudier les quiproquos qui peuvent se glisser dans cet établissement de ce qu’on doit bien appeler une communauté d’esprit. C’est son problème, partons du principe que les choses sont entendues et bien entendues par les deux partis.

Thésée et Procuste, kylix attique à figures rouges, 440430 av. J.-C., British Museum (Vase E 84)

Cet engagement à ne pas commettre certains actes condamnables reconnus par tous les membres de la communauté d’esprit comme tels, parce qu’indignes du lien créé (qu’on peut considérer comme une forme d’amitié), se double évidemment de ceux qu’il faut commettre, par devoir envers, toujours, la représentation établie (de manière dynamique, pas dogmatique) : n’est plus mon ami aussi bien celui qui se mettrait à embêter une femme dans le métro que celui qui ne la défendrait pas. Mais en réalité, il n’aurait jamais dû le devenir : voilà ce que je me dis au moment où il (me) trahit ou, mieux : voilà ce que signifie sa trahison. De même que devenir ami signifie qu’est entendu un ensemble d’interdictions et de devoirs, de même rompre cette entente, c’est cesser de l’être. Exactement comme le fameux « ergo » de Descartes : « je pense, je suis » (c’est le sens du « donc », comme un signe d’égalité) pourrait se dire, en amitié : « je suis ami, je ne trahis » , ou « je trahis, nous n’avons jamais été amis » et même, à la limite « je trahis parce que nous n’avons jamais été amis ». Mais pas un « parce que » psychologique, un « parce que » ontologique, qui révèle l’être (ce qui est) qui était caché, qui amène à l’être la non-amitié : la trahison joue le rôle de la révélation comme au théâtre, par exemple lorsqu’Œdipe apprend qu’il a été adopté, et qu’il a donc pu tuer son père puisque celui-ci n’est pas qui il croit (comme l’ami qui trahit) : l’effet de la trahison est rétroactif, c’est une abolition du temps, de l’histoire, ou en tout cas sa perversion.

Cependant, ce qui fait que l’amitié n’est pas une charte ou une constitution, c’est que cet accord absolu (il n’y pas d’amitié partielle) est en quelque sorte « naturel », c’est-à-dire fruit de la culture… Les amis se reconnaissent comme des êtres qui en sont arrivés au même point, l’ami est même pour chacun l’occasion de comprendre où il en est, par la révélation du point où ils en sont…

La contradiction entre les principes engagés (une certaine représentation de la justice) et les actes qui les trahissent ou n’en surveillent pas l’application n’a donc lieu qu’à partir du moment où a été posée entre les gens une conception partagée du mal. Encore une fois, si elle n’est qu’en partie partagée, il peut y avoir malentendu et il n’est plus question de trahison. Dans le cas strict de la trahison, il y a parjure : une promesse n’est pas suivie de l’attitude qu’elle commande.

Toute relation d’intimité est donc fondée sur une idée du mal. C’est-à-dire sur la possibilité de trahir : j’ai un ami parce que je peux le perdre, il est possible qu’il me trahisse. Idem en amour : j’aime un être parce qu’il peut me tromper. Non pas qu’il va le faire : c’est justement parce qu’il est impossible qu’il le fasse qu’il est mon ami (ou mon amour). Je peux me tromper, là n’est pas la question mais il est mon ami parce que je suis sûr de ne pas me tromper en pensant qu’il ne me trahira pas. Mais il le peut : il y a une possibilité pour qu’il me trahisse. Non pas un potentiel (il ne le fera pas) mais certains actes existent et peuvent être définis, qui, s’il les accomplissait, feraient de lui un traître. Pour conjurer le concept de trahison, il faut définir l’amitié autrement, ce qui ne semble pas possible sans la ramener à une économie des rapports humains, une « pratique » sociale comme les autres, ce qu’elle tend peut-être à devenir, ce qu’on s’arrange peut-être (plus ou moins volontairement ou consciemment) pour qu’elle devienne, au nom d’une simplification des rapports sans doute profitable à l’économie néo-libérale. L’amitié engage dans le sens ou elle « distingue » mutuellement et simultanément les deux êtres qui se reconnaissent : « Je veux qu’on me distingue et pour le trancher net / L’ami du genre humain n’est pas du tout mon fait », dit Alceste, de mémoire à nouveau, dans une scène qu’il est savoureux d’avoir vue interprétée par le président Macron lui-même en duo avec le journaliste Cyril Eldin, peu après son élection, comme un message subliminal qu’il faudrait encore déchiffrer… Mais revenons aux choses sérieuses : « Parce que c’était lui, parce que c’était moi », disait Montaigne à propos de son amitié fulgurante (instantanée et brève) avec La Boétie, comme pour identifier absolument l’amitié et l’amour au coin de l’impossibilité de se trahir (parce que ce serait possible…). « Parce que c’était lui, parce que c’était moi, parce qu’on pouvait se trahir, parce qu’on a su, au premier coup d’œil, ce que se trahir mutuellement eût voulu dire et parce que l’un trahissant l’autre, c’est l’autre qui trahit l’un, se trahissant lui-même… ». Pour dépasser cette conception (pour son absolutisme, son aristocratisme, on comprend que les raisons ne manquent pas), il faut donc trouver ce que l’amitié implique, si elle n’implique pas un engagement, donc une continuité. Qui peut, encore une fois, être brisée, là n’est, toujours, pas la question… Autrement dit, il faut envisager un rapport de proximité entre les êtres qui repose sur autre chose qu’une définition commune, partagée, consentie du bien.

Que serait donc une situation où deux individus s’entendent comme amis sans être d’accord sur ce qui est mal ? Cela est rigoureusement impossible ou alors « entendre » ne signifie plus rien d’autre qu’un calcul, fondé sur une indifférence commune au mal, à la trahison, à la fin de l’amitié : ne rien ressentir quand l’ami vous trahit, c’est continuer dans le même rapport avec celui-ci, ce qui est complètement paradoxal : à quoi bon parler d’amitié ? à quoi bon reconnaître une spécificité à une relation qui n’est de l’ordre que de l’arrangement ? Une amitié ne résiste pas à la trahison : c’est sa définition, sa spécificité, ce qui la distingue des autres sociétés humaines (la société des chasseurs, par exemple). Quand ce serait le cas, alors c’est par cynisme que la communauté perdure, malgré les écarts de conceptions et de comportements. Alors il n’y a pas communauté : celle-ci implique que je sache ce que l’autre peut faire dans telle ou telle situation (il se lèverait pour aider la femme agressée) et que cette action soit, peut-être pas celle que j’accomplirais moi-même (je peux admirer l’ami qui fait preuve du courage que je n’ai pas) mais tout du moins celle que j’aimerais accomplir. Rien de plus fort d’ailleurs que l’admiration pour susciter et alimenter l’amitié chez les esprits qui savent se prémunir de la jalousie, auquel cas c’est tout le contraire de l’amitié qu’on obtient, on y reviendra.

The Modern Bed of Procustes Procrustes. « Now then, you fellows; I mean to fit you all to my little bed! » Chorus. « Oh lor-r!! »

Il paraît donc également difficile d’envisager une quelconque proximité entre les êtres sans ce qu’il faut bien appeler une forme de confiance. Que cette confiance soit trahie doit être condamné de la même manière que l’on condamne une homme politique qui ne respecte pas ses promesses. On voit bien, dans ce dernier cas, qu’autre chose que le déraillement mécanique d’un train ou l’apparition d’une anomalie dans un protocole de chimie se joue dans la non-conformité des mesures entamées par un gouvernement avec les principes qu’a énoncés le programme sur la base duquel les électeurs ont participé à son élection : il y a bel et bien trahison, on sent que quelque chose de fondamental a été mis dans la balance pour être ensuite négligé, tenu pour nul et non avenu : la trahison est un retour en arrière sur la valeur de ce qui a été consentie, c’est une réécriture de l’histoire. Il n’est donc pas étonnant qu’elle soit remise en cause à un moment (anhistorique donc) où l’idée de Fukuyama de la fin de l’histoire tend à gagner un peu sans nuance et peut-être selon une compréhension un peu minimaliste et utilitariste les consciences, qui est aussi le moment où on brandit des condamnations à tout-va, comme pour mieux les faire taire : si tout est ainsi pour toujours, la morale est un spectacle nécessaire (le besoin d’un dieu) et autant faire ce qu’on veut (point sur lequel on reviendra), la parole et l’action sont, comme dans un exercice de pratique théâtrale, totalement dissociées sans qu’on puisse même parler de mensonge tant l’écart est grand : on est obligé, sidéré, d’applaudir, si bien que seul un conservateur comme Sarkozy peut supposer encore qu’il y a un « train de l’histoire ». Mais, même dans ce cas peu secourable à notre entreprise de réhabilitation, celui qui à ce moment est président de la République française se montre fidèle à l’histoire dans une limite évidente et très restrictive : en rappelant son existence non pour esquisser un avenir prometteur mais pour en exclure l’Afrique ; « le futur est acquis, rassurez-vous, amis conservateurs, vos enfants ne participeront plus jamais à cette barbare sélection par le mérite que la République fanatique a voulu nous faire avaler, maintenant que nous sommes en haut, c’est pour toujours, donc, effectivement, il n’y a plus de train, mais tout un continent l’a quand même raté. » Comprenne qui pourra. Mais subtil : comme on ne prête pas aux pauvres, il faut bien leur vendre de l’honneur. Mais encore une fois dans sa version négative : en leur faisant honte. À la limite, la promesse qu’adresse le libéralisme à ses adeptes (c’est la nouvelle religion), c’est celle que la question du mal est bel et bien réglée et qu’on ne viendra plus les embêter avec des histoires d’injustices sociales, à condition qu’ils sacrifient, même symboliquement (galas, meetings), et même surtout pas concrètement (c’est vulgaire et les pauvres risquent d’y prendre goût) à une charité qui ne s’impose, dans son acception réelle, dans les faits, plus qu’aux pauvres, qu’on somme, eux, d’être vertueux, puisqu’on ne les paie strictement qu’en symbolique, une fois qu’ils sont devenus comme un substrat qu’on ne peut résorber, un résidu incompressible et incompréhensible, au sens étymologique de « ce qu’on ne peut prendre avec soi », désolé pu de place dans le train, un epsilon, comme disent élégamment les maths, une nécessaire excroissance négative, une monstruosité naturelle , si on n’a pas peur de l’oxymore, une « tare » dans le double sens de carence génétique et d’ajustement de la balance (les pauvres sont pesés !), une hérésie vertueuse dans la gigantesque opération de lessivage moral : plus personne ne peut-être trahi puisque tout est juste objectivement, plus rien ne peut-être injuste puisqu’il n’y a plus de trahison possible. Il faut donc maintenir les pauvres et maintenir cette morale d’opérette, c’est une seule et même entreprise (c’est une force, il n’y a pas de complot, pitié…) de liquidation totale de tout préjugé moral au sens vrai : a priori, il n’y a rien, il n’y a pas de passé, donc il n’y a pas de promesse, donc il n’y a pas de trahison : sois pauvre et vertueux, tu vois bien que je ne te trahis pas.

Moi je trouve ça très fort. Si j’avais su, je me serais trahi avant.

Et j’aurais voté Sarkozy.

Et j’aurais voté tout court, en fait.

à demain…

Copenhague, 3 août 2020.

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