Les Traîtres (3ème partie)

Les Traîtres (3ème partie)

Relativiser les effets d’un reniement, c’est autoriser la mascarade et le travestissement à s’établir sur tous les plans de la vie.

Comment rentrer chez soi et regarder ses enfants avec une journée de compromission dans le dos ?

Comment leur dire que la vérité compte ?

S’agit-il de leur expliquer que, la porte du foyer domestique, il faille enfiler le masque ? Faire avec l’agressivité, le mensonge, la cruauté qui règnent comme on le sait tous dans tous les milieux professionnels et s’affichent avec de moins en moins de complexes dans le spectacle que nous offre la politique ?

Le mensonge fait partie de la donne, il est présenté comme une nécessité de la politique, la preuve c’est qu’on l’excuse quasi instantanément. Ou on l’oublie, ce qui revient au même si on refuse justement d’accorder au manquement à la parole donnée la gravité d’un crime. Les larmes elles-mêmes (Cahuzac) sont entrées dans le champ de vision médiatique et font désormais partie des accessoires à disposition du politique mis en difficulté par la justice. Nous étions peu à ma connaissance à nous en effarer, alors qu’il fallait y voir, je crois, un cap passé irrémédiablement dans l’ignominie. L’érection des codes de la souffrance intime à la surface publique est une catastrophe au double sens du terme : coup de théâtre et dénouement, fin.

Coup de théâtre dans le cadre de la comédie médiatique et l’histoire de la comédie médiatique : quel deus ex machina ! le diable qui sort de sa boîte pour régler la comédie ! On est bien chez Molière ! Envoyez la missive du roi ! Non ! il a osé les larmes ! Baguette magique ! Il est sensible ! On notera que seules les atrocités classées dans la catégorie des crimes contre l’humanité ne peuvent être atténuées par le baume lacrymal et qu’aucun dictateur tortionnaire n’a encore osé : tous droits comme des i, de Milošević à Saddam Hussein. Nous ne devons pas encore être prêts : « je suis désolé, j’ai envoyé des millions de gens dans des camps » passe encore mal. Faut-il aller chercher si loin la limite de la décence ? N’est-on ignoble qu’après avoir perpétré des meurtres de masse ? N’y a-t-il pas des moyens d’être indigne à plus petite échelle mais, finalement, avec les mêmes conséquences pour la signification de l’aveu et, conséquemment, du pardon, puisqu’on le convoque désormais de plus en plus dans les affaires criminelles, à la faveur d’une confusion des genres délétère pour la valeur même de nos discours de repentance ?

Fin ou issue (malheureuse) pour la dignité publique et, partant, intime, puisqu’elle finira par suivre le même chemin que la première et toute larme s’en trouvera corrompue. Un chef d’état ne pleure pas en public pour ne pas souiller les larmes du malheureux orphelin qui meurt de froid dans la neige en plein Kazakhstan : cela paraît tout de même indiscutable, non ? Non ? Vraiment non ?

Que veulent dire les larmes si un ancien ministre me pleure sous le nez ? Que dira mon gosse si un soir je rentre fatigué(e) et que j’éclate en sanglots, que c’est comme le monsieur à la télé ? Mais non, personne ne cligne. La décence est donc désormais typiquement une des ses « vertus des vieux âges » que Philinte, l’ami conciliant, le modèle d’ « honnête homme » peint par le 17ème siècle classique au juste milieu de toutes les qualités morales, stigmatise chez son ami comme la persistance honteuse de quelque obscurantisme. La décence, proche de la dignité, est sans doute la plus méprisée des qualités morales aujourd’hui. On la tient pour ridicule, de quelque discrétion qu’elle fasse preuve, sauf si elle est parodique (Cahuzac), là c’est carnaval, tout s’inverse, et pourvu que l’accusé (temporaire, « en suspens », comme la vérité qu’il n’a bafouée qu’éphémèrement) partage les préoccupations, les intérêt de la bourgeoisie, il finira par être « pardonné » (pourquoi pas « absout », tant qu’on y est) : Cahuzac, Fillon, Chirac, etc., toutes ses fraudes, allons, c’était pour les enfants, la famille, sa « dignité »… Nous y reviendrons. Au contraire, être discret, dans sa décence même, c’est le comble de l’élégance. Mais être élégant c’est désormais ridicule : soit cela relève d’un manque de réalisme, de pragmatisme avec l’époque, soit c’est daté, justement, cela manque de naturel, ce n’est pas assez désinvolte, pas assez souple. Finalement, ce que veut nous vendre, c’est un idéal d’indifférence. L’engagement est préconisé pour correspondre à ce nouveau portrait de l’équilibre officiel mais c’est une planche de salut qui ressemble à celle que la malheureux matelot condamné par ses compères pirates doit emprunter : à ceci près qu’ici, on saute dans le vide, l’océan de la sensibilité programmée, de l’émotion sur commande, maîtrisée, qui sera d’autant mieux acceptée qu’elle s’affiche. Ne vous mettez surtout pas en colère, c’est la cellule psychologique assurée. Ou le licenciement.

Camille Claudel, Femme accroupie, 1884-85.

Car la générosité et le désintérêt (qui provoque la colère quand il est moqué) sont aujourd’hui honteux et suspects. C’est dangereux économiquement et ridicule socialement. La psychologie ajoutera son grain de sel en allant y déchiffrer un narcissisme qui s’ignore.

Ne pas se soucier de soi, c’est louche.

Travailler gratuitement, c’est louche.

Être animé par le seul souci de la vérité et donc de la justice, c’est louche.

Beaucoup se demandent par exemple pourquoi je suis en train d’écrire ce que vous êtes en train de lire : à quoi bon ? qu’y gagne-t-il ? que cherche-t-il à être ? qu’est-ce-que ça cache ? Tu veux publier ? Pourquoi écris-tu sinon ?

À quoi bon ?

Pour faire vite, car ce n’est qu’un exemple sur lequel il ne faut pas s’attarder, dire que ce texte doit être écrit quand bien même il ne serait jamais lu par personne d’autre que moi, qui pousse donc la vanité jusqu’à me relire régulièrement, ne peut relever que d’une pathologie.

Car c’est bien cela que les Procustes ne peuvent tolérer, cette tendance, croissante à une époque où il faut tous que nous soyons des héros (but for one day), à être incapables de contempler le travail gratuit d’autrui sans y voir une raison de se mépriser pour sa paresse ou sa lâcheté : l’exercice d’une « compétence » de manière totalement désintéressée, c’est-à-dire d’un talent, est devenue exécrable dans sa gratuité même. On ne peut concevoir qu’autrui voie quelque chose, sente quelque chose, s’inquiète de quelque chose, se rende malade pour quelque chose qu’on ne voit pas soi-même, on ne sait plus admirer sans malaise, et donc sans colère, ressentiment, jalousie, sans haine finalement : c’est forcément un fou et, s’il supporte mal les quolibets, c’est une menace pour le déroulement du vaudeville quotidien. L’artiste, c’est bon, est définitivement liquidé, n’ayez surtout pas peur des livres qui seront publiés, ni des toiles qui (ne) seront (pas) peintes : il est comme nous !

La logique de l’intérêt ne peut admettre le déploiement gratuit d’une volonté qui ne rend de compte qu’à elle-même. Aujourd’hui que la notion de compétence intervient dès la formation des plus jeunes esprits, désormais évalués dès la Sixième par des « grilles de compétences », tout ce qui échappe à une visée utilitariste est condamnable.

C’est là que la trahison prend sa racine : grâce à cette licence qu’on peut désormais prendre sans précaution particulière avec tout ce qui ne relève pas de l’utilité, tout est permis.

Si les crimes sont encore punis, c’est qu’il faut régler des conflits, pas faire appliquer la justice, encore moins, bouh quel vilain mot autoritaire, faire (attention, roulements) « régner » la vérité. Celle-ci est relative, allons… (Je ne répète pas le coup du meurtre ou du viol.)

Si on donne apparemment la parole aux revendications, c’est qu’il faut que l’oppression systématique de tout ce qui échappe réellement au modèle d’ensemble par sa singularité soit étouffé.

Jean-Pierre Melville, L’Armée des ombres, 1969.

La gratuité est la résistance par excellence de cette singularité à la légitimation de la trahison : elle nie tout ce qui relève de l’économie. Elle est donc intolérable. Il ne faut d’ailleurs pas la confondre avec le bénévolat, qui, lui, a grande presse. Ben tiens, si vous pouviez nous divertir avec vos idées farfelues pour que dalle… un peu de musique peut-être ? ou dois-je cracher du feu ? pas dans le salon sans doute, ni dans la chambre des enfants… La gratuité est payante, ou devrait l’être, désolé. Mais vous voyez bien que je pousse la prodigalité au-delà du raisonnable… C’est pour être sûr : « Aime ton prochain, comme toi-même » implique de l’aimer un peu plus, pour être sûr… Jésus, pour qui je ne me prends pas toujours, devait être un peu trop sûr de ne pas se soucier de lui.

C’est pourtant cette gratuité qui garantit la possibilité de toute fidélité sincère. Je suis fidèle à mon amour parce qu’il absorbe toutes mes pensées. Parce que je ne le choisis pas. Parce qu’il s’impose. Comme une verticalité de l’intérieur, celle que ne peuvent sentir que les esprits gratuitement livrés à eux-mêmes et à l’adoration de la psyché humaine en eux. Le débat engage l’universalité, c’est sur elle qu’il y a affrontement, c’est sur elle que se fera le partage de la honte comme de la trahison : « Vous êtes un farfelu narcissique », vocifère la doxa, « J’explore une psyché qui est aussi la vôtre », réplique l’individu honteux. L’universel est intérieur pour l’artiste (l’amoureux véritable) et social, médiatique, économique pour ceux qui dominent. Je ne peux désirer réellement que lui, mon amour. Lorsqu’il n’est pas là je m’ennuie, les figures qui se présentent pour rivaliser avec sa puissance sont toutes fades ou ridicules.

Cela ne se présente pas comme cela ? On peut désirer d’autres corps ?

Mais oui, on peut. Sauf qu’au moment où cela arrive, il y a trahison.

Que cette trahison joue un rôle dan le jeu érotique est même une évidence. Mais cela ne l’empêche pas d’être une rupture, ou une sorte de suspension : au moment où je trompe, je n’aime pas qui je trompe, ce n’est pas vrai. Je pense à lui, j’ai mal pour lui et honte pour moi mais c’est justement le signe qu’à ce moment là, je ne l’aime pas. Les « couples libres » sont justement purement des « couples », c’est-à-dire des institutions, des entreprises, comme on voudra, mais ce sont des arrangements qui n’ont strictement rien à voir avec l’amour. Si un couple libre s’aime, c’est en surplus, c’est en bataillant avec les suspensions et les ruptures, c’est en allant de trahisons en trahisons : ce n’est pas l’amour qui est suspendu, c’est l’instituion qui tourne à son régime, Suspendre l’amour… Allons. Et de résorption en résorption, afin d’assurer une bonne digestion, un bon transit : l’adultère est devenu la fibre de la morale depuis que le couple a supplanté l’amour. Encore une fois, et pardon, on y reviendra…

On pourrait même aller jusqu’à dire qu’il y a d’autant plus trahison que la tromperie n’est pas cachée et qu’elle est même devenue une économie de la relation, qui prend ici tout son sens : un pur lien, sans rien d’autre, une pure connexion, une entreprise qui défend ses intérêts, un cabinet d’avocats qui fait fructifier sa boutique. Il y a trahison puisque je fais croire à l’autre et à moi-même qu’il n’y a pas rupture du lien amoureux au profit d’un lien tout court, vide de sens autre que celui de l’intérêt, qui peut être justement de faire croire que l’amour reprendra de plus belle. Pas du tout du désir ! Le désir a sa logique propre qui n’a rien d’économique : je peux aimer quelqu’un pendant toute une nuit et aimer quelqu’un d’autre le lendemain sans trahir personne (si on pousse un peu).

C’est dans le couple que cela devient un mensonge d’autant éhonté (insensible à la honte, qui est le seul baromètre de l’honneur et donc de la loyauté, « l’aiguillon », comme dit Rabelais dans Gargantua, 1532). On a le droit de vivre comme on ça, ce n’est pas le problème. On a le droit de ne pas être chevaleresque. Mais alors il ne faut pas se mêler de morale : la fidélité est indéfinissable autrement que par les codes de la chevalerie, même libertine… Comprenne qui pourra. On peut chercher à « construire » (tout est dit, c’est le vocabulaire du B.T.P., n’allez pas chercher le sublime) une « relation » parce qu’on a choisi de placer sa vie intime sous le régime de l’économie, on peut, on peut mais il ne faut pas prétendre que c’est une autre forme d’amour. C’est une composition contre l’amour, en dehors de lui, une manière de lui fermer laporte au nez, de le proscrire au dehors parmi les autres spontanéités menaçante car magiques et inexplicable ; ce n’est en rien une composition avec l’amour, comme tendrait à le faire cette piètre contrefaçon, et donc trahison totale (« la corruption du meilleur donne le pire… », disait un latin je crois), cette parodie du libertinage : encore une fois, ce n’est pas l’amour qui est suspendu, celui-ci ne tolérant pas cette suspension dans sa définition même, c’est un « choix » de ne pas le vivre, c’est-à-dire de ne pas prendre le risque de l’engagement à l’exclusivité, le risque de (ne pas) trahir…. Que cet arrangement soit possible même selon ses objectifs stricts (l’excitation, en gros) n’importe pas d’ailleurs ici. Ce qui compte, c’est que la trahison existe, et qu’elle modifie les liens intimes, qu’ils soient d’amour ou d’amitié. Et encore une fois, on peut « choisir », maître mot de l’éthique contemporaine en tout, de ne pas être fidèle ; mais pas en se faisant croire qu’on est fidèle à l’autre en respectant un pacte d’infidélité : ce n’est pas forcément condamnable en soi, chacun faisant comme il peut dans cet étourdissement général qui nous éloigne de toute certitude sur ce que nous ressentons, voulons vivre ou voulons être, mais, en tant que nouvelle façon de se concevoir dans notre rapport à des absolus qui continuent à régler nos discours, y compris dans la justice que nous rendons à ceux que nous condamnons publiquement, cela ne tient pas. Il faut admettre que nous ne sommes pas loyaux, que nous sommes des traîtres. Ce qui est précisément le contraire d’être libéré.

Ce qui se tisse derrière la légèreté avec laquelle on trahit désormais à peu près tout ce qu’on croit établir comme rapport avec l’autre, c’est la conviction, faussement salutaire, que l’individu se définit donc uniquement par ses choix : « je suis libre, j’ai mes raisons » (toujours cet « ergo » équationnel bien pratique), c’est le nouveau credo moderne.

Il a la consistance d’un fétu de paille et la puissance de destruction d’un Attila qui se présenterait sur le perron en costume d’Arlequin tandis que la conciergerie brûle dans le lointain.

Cette croyance désormais indépassable en la « liberté » de l’individu s’alimente vraisemblablement du déni de toute possibilité de trahir pour défendre, bec et ongles, une situation économique, une « famille ». Ce n’est pas un constat qui serait le fruit de l’expérience, quand bien même elle corroborerait ce que j’essaie de dire : si un écart est creusé au nom d’autres raisons que celle de cet intérêt économique, celui d’un célibat endurci ou d’une entreprise familiale (pas une S.A.R.L. ni un G.A.E.C., je veux dire que toute famille EST une entreprise), bref d’un « projet de vie » (tout est dit à nouveau mais là ce n’est plus le B.T.P., c’est le CAC 40), alors celui-ci ne relève pas du parjure mais bien d’une réévaluation de l’engagement moral (même médiocre en regard de la valeur des liens établis), au nom d’autres impératifs, formés depuis le moment de la promesse initiale, mais de nature également morale.

L’individu qui se justifie de la trahison qui lui est reprochée (souvent en premier lieu pour lui-même) trouvera, pour ne pas admettre sa corruption par l’intérêt économique qui garantit sa position sociale, in fine et, pourrait-on dire pour souligner l’image d’une catastrophe : in extremis, une condition morale : « ce n’est pas ma faute » répète le fraudeur au fisc aussi bien que le vicomte de Valmont dans Les liaisons dangereuses (Laclos, 1782).

Le deuxième parle en libertin pour ne rien dire d’autre que : « c’est comme ça » et tenter de trouver un semblant d’équilibre après une trahison qui dépasse celles dont il a fait un mode de vie, selon qu’on le conçoit comme plus ou moins réellement touché par sa faiblesse, et, justement sa sincérité : celle-ci cesse d’être problématique dès lors qu’elle devient un moyen propre aux intérêts du libertinage, qui n’a de sens que sur fond d’absolutisme moral, et donc de verticalité : on ne peut pas être libertin « en ligne », on y consomme du sexe, on y gère la contingence de son petit désir capricieux, ce n’est pas pareil. C’est même l’inverse, car l’inconstance de Valmont, ou de Don Juan (Molière encore, 1665, presque le chiffre de la Bête) répond à une vision, cynique, nihiliste ou au moins sceptique, mais inquiète du monde : elle se détache sur fond d’un désespoir né d’une défaillance en face de la grandeur, d’un doute en face d’une vérité trop invisible pour ne pas être provoquée (le « grand seigneur méchant homme » veut que dieu l’arrête dans sa tragique collection), ni pour ne pas y répondre personnellement par la grandeur du crime, jusqu’à atteindre la limite de l’ignoble (par exemple, l’avortement presque inconscient qu’on fait subir à la jeune Cécile de Volange, en le lui présentant comme une mascarade plaisante, dans le roman de Laclos, qui est un sommet de trahison, et donc d’abjection : comme par hasard…). Le libertin, à la différence de l’indifférent névrosé et pessimiste qui s’ignore contemporain n’est pas en repos : il ne contemple pas le monde comme une carte postale où punaiser ses plaisirs depuis un au-delà mortifère où on croit que tout se vaut et que rien n’a de sens.

Le fraudeur ordinaire, lui, dénie de son côté être responsable de toute atteinte au bien commun, ce qui est plus cheap : il a agi (et si c’est vrai, encore une fois, il n’y a pas trahison) au nom de raisons supérieures à celles, trop communes, qui le condamnent apparemment, il revendique le caractère exceptionnel de sa faute, qui n’en est donc pas vraiment une : c’est d’une autre manière, spécifique à son cas particulier, qu’il a respecté et même défendu le bien commun : Carlos Ghosn. On voit bien que ce sont eux, les véritables aristos ! Et au nom du peuple encore ! S’il n’y a vraiment plus moyen de reformuler les obligations liées au bien de tous, alors il reste la magie des larmes, comme rattachement, justement, à un absolu indiscutable, celui de la conscience meurtrie par ses crimes : Cahuzac. Autrement dit, tout ce qui relève de la contingence permet de redéfinir sans fin le bien commun tandis que tout ce qui renvoie à une vague transcendance permet de s’en remettre à la foi inattaquable en une bonté humaine qui absout (au nom de quoi, si ce n’est d’une verticalité morale, un tour de passe-passe transcendant ? hein ?), quand les précédentes redéfinitions n’ont pas réussi à la faire passer complètement pour un fantoche de la morale classique, quand elles n’ont pas réussi à la travestir (toujours il est question de réécriture), encore une fois, en « une vertu des vieux âges ». On s’en remet donc à la verticalité métaphysique quand tout le reste a foiré et qu’on ne peut plus lui cracher au visage. Version pauvre. Mensongère. Version parodique de la transcendance vraie, qui n’est, elle, jamais que l’universalité des hommes, indépendamment du temps qui passe : ce qui est vrai, toujours, et qu’on peut donc trahir : comment trahir ce qui n’est pas constant ? ce qui ne peut pas répondre de lui-même et vous brandir son identité saignante de douleur, en témoignage de ce qui a réellement eu lieu, pour vous montrer ce que vous avez trompé, blessé, souillé et par là vous prouver que vous avez trahi ? que vous êtes capable de trahison ? que vous êtes peut-être ce qu’on appelle un « traître » ? Il faut être un être mort pour croire à des contrefaçons du sublime. Et y avoir intérêt. On ne trompe pas un mari qui vous trompe. On ne peut pas trahir un traître, par définition. Ce sont des fantômes. Ou alors les mots n’ont aucun sens…

Don Juan et Monsieur Dimanche, in Dom Juan ou Le festin de pierre, téléfilm de Marcel Buwall, 1965.

L’intérêt égoïste suppose ainsi le recours permanent à un discours, une parole qui ne cesse de trouver de nouvelles formulations qui lui permettent d’échapper, tant elles sont rapides et décomplexées, à l’accusation de mensonge (pour lequel on sera en revanche impitoyable dès lors qu’on ne peut plus le masquer) : c’est cela qu’on désigne aujourd’hui par les « valeurs » défendues presque fanatiquement dans un mouvement généralisé de nos consciences vers une pseudo-sensibilité à la justice : n’est une cause juste que celle qui a été préparée par un scandale. Les cas particuliers, eux, émeuvent moins : il faudrait interroger les employées de la R.A.T.P. sur les bénéfices pour elles de l’affaire Polanski, ou Matzneff.

Il s’agit en réalité d’intégrer le mal au cahier des charges de la tolérance, qui doit le digérer pour qu’in fine, on ne puisse plus dire que quoi ce soit est mal. Le viol, la pédophilie, les meurtres de masse résistent ? Qu’à cela ne tienne, on aura le choix entre la condamnation sans appel (Weinstien) ou, encore une fois, pour les crimes financiers, les larmes de crocodiles (qui vous savez). Cela dépend finalement du « retentissement », forcément économique, encore une fois in fine, en dernier lieu, de tel ou tel crime avéré. Strauss-Khan, pardonnez-moi, s’en sort plutôt bien. Pourquoi ? Mais parce que son « affaire » (il ne s’agit que de cela, alors qu’on prétend juger des individus) n’a plus aucun retentissement apparent bien sûr ; qu’il ne s’exhibe pas trop non plus. De même, on ne laissera pas (ou si peu que pas) Bertrand Cantat, la star de rock qui a tué sa compagne, remonter sur scène : il est hors de question, même ayant purgé sa peine, qu’il puisse passer pour un artiste. Il ne faut surtout pas que la honte change de camp. On ne peut applaudir quelqu’un qui a tué une femme sans se sentir soi-même trahir la « cause féminine », celle-ci étant placée à titre de valeur absolue, et mille lieux au-delà du droit réel des femmes, sur une scène imaginaire qui semble tenir lieu d’inconscient collectif.

La rigidité est donc du côté de ceux qui interdisent à Cantat ce qu’il attendent, presque au sens strict, d’un artiste, à savoir de se « produire » en public, de manifester (par la voix, le corps, l’instrument) une intériorité impeccable, de prouver qu’il est quelqu’un de bien, c’est-à-dire quelqu’un comme nous, pour qu’on puisse s’émerveiller de lui reconnaître un supplément d’âme qu’on se flatte de saisir. Non, la « personnalité », qui sera peut-être un jour la seule catégorie dans laquelle on jugera les arts, de l’ancien sombre héros de Noir Désir est à jamais entachée pour ses contempteurs , ou, disons-le, pour ses bourreaux, d’un crime qu’il faut maintenir dans l’impardonnable pour se passer à soi-même sa petite corruption quotidienne, pourtant bien dégueulasse elle aussi.

Sans représentation intime et active des verticalités qui nous habitent, nous nous noyons donc dans un puits narcissique où nous examinons notre conformité morale avec des principes établis par l’intérêt économique, un peu comme le trader surveille la moindre défaillance dans les courbes de croissance ou comme un coquet guette l’apparition des premières rides : nous sommes à nos propres yeux un capital qu’il faut faire fructifier et c’est bien sûr le corps, et donc l’argent (il faut le nourrir, lui réparer les dents et l’emmener au fitness) qui seront premiers sur la conduite morale. Celle-ci n’ayant plus rien d’une discipline (à quoi bon?), elle doit tenir sagement le rôle d’une petite hygiène qu’on entraîne à repousser les cas de conscience. À la limite, si on passe au fitness après avoir tué quelqu’un, c’est moins grave.

L’Indifférent, Antoine Watteau, vers 1717.



« À quoi bon ? » est une devise fasciste, puisqu’elle condamne toute référence au vertical dans l’intime (« pas d’initiative individuelle du côté transcendant, s’il vous plaît ») et qu’elle y recourt à la manière d’un état totalitaire quand il s’agit justement de proscrire un comportement singulier (« quoi, vous ne partagez pas la conviction que le vote est un devoir ? »). Et c’est vrai aussi bien à l’échelle des rapports quotidiens qu’au sommet de la pyramide médiatique. Ou politique. Ou économique. Les trois s’équivalent sans doute désormais comme le juste, le bon et le vrai chez Platon. On a fait du chemin.

Soit qu’il dépasse les normes, soit qu’il contrevienne trop manifestement à la morale officielle, l’individu est pareillement condamné : le grand criminel (démasqué officiellement bien sûr) et l’artiste sont finalement traités de même, comme des excès qu’il faut résorber pour que la machine à ne juger que par intérêt puisse continuer à fonctionner. Et là alors, elle tourne pleins pots. Le « déchaînement médiatique », pour employer l’expression consacrée, s’en donne à cœur joie : la théorie du bouc émissaire a vraiment de beaux lendemains.

À demain justement.

Copenhague, le 4 août 2020.

%d blogueurs aiment cette page :