Les Traîtres (4ème partie)

Les Traîtres (4ème partie)

C’est ainsi que le mal se définit, non comme une entité qu’on pourrait opposer distinctement au bien en suivant une nomenclature des forfaits et des actions de grâce, non pas non plus comme un complément inévitable de celui-ci ou, encore moins, comme un objet relatif qu’il serait impossible de distinguer, de démêler d’avec des nécessités qui l’excusent, un mythe hérité des religions, une chimère de la subjectivité mais bien comme une compromission, un mouvement de conciliation avec ce qui trahit la pensée, les paroles et les actes qui devraient, elles, être défendues. L’essence du mal réside dans la trahison de ce qu’on sait être bien. L’intérêt personnel peut justifier qu’on se compromette mais cela reste une compromission. Et le problème de la compromission c’est qu’elle corrompt tout projet véritable de communauté.

C’est en cela que le mal est toujours motivé par un intérêt social. L’arrière-plan du traître, c’est l’intérêt social, autrement dit un attachement à soi qui prime sur le reste.

Que cet attachement s’effectue sur le mode de la famille ne change rien : la famille, c’est un autre soi, un soi démultiplié. Ce n’est plus une communauté dès lors qu’elle est vécue comme se suffisant à elle-même, que ses préoccupations n’ont pour dernière finalité qu’elle-même, mais une forme d’autarcie. Une famille véritable est ouverte sur le monde, celui-ci n’en est pas la limite avec laquelle il faudrait composer : la famille qui conçoit le monde comme une concession inévitable avec ce qui ne relève pas d’elle-même, trahit le monde et ne peut honnêtement se définir comme une famille au sens traditionnel.

Michael Kohlhaas, qui massacre tous les assassins de sa femme, passe la frontière de la réparation, légitime dans le contexte de guerre de religion du 16ème siècle, à partir du moment où il ne tue plus les coupables au nom d’une idée du bien bafoué mais qu’il laisse libre court à une folie personnelle qui s’alimente à la bouche même de la famille posée comme idéal ultime et réalisation de soi en justicier : c’est ce que nous indique Kleist dans sa nouvelle (1810) en montrant que l’enfant, échappé au carnage, ne reconnaîtra pas son père et, de ce fait (ergo encore…), le reniera, une fois que, la curée achevée, celui-ci s’attendra à ce qu’il se jette dans ses bras. La leçon est cruelle mais indiscutable : « Tu n’es plus mon père, tu es un salaud », pourrait dire celui qu’on a cru défendre (de quoi, les meurtriers ne reviendront pas ?) en recourant à l’injustice (le massacre déborde largement le cercle des assassins) et finalement en le trahissant, en son nom même : « Tu ne peux être mon père, puisque tu es un assassin. » C’est qu’enfin la devise du père contient en soi sa propre absurdité : « Que la justice s’accomplisse, le monde dût-il s’effondrer ». Comment la justice pourrait-elle s’exercer hors du monde ? Mais Michael Kohlhaas est un marchand protestant (les assassins sont catholiques), un embryon de capitaliste en devenir néo-libéral : il indique une tendance naissante à déplacer les lignes, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus qu’un seul territoire, où tout acte, aussi barbare soit-il, sera validé, puisqu’il y sera désormais impossible d’y trahir, sur fond de consensus général à la liquidation du mal, qui que ce soit, ou plutôt quoi que ce soit. C’est le territoire de l’intérêt personnel ramené au silex à sa plus simple logique abrasive : tout ce qui n’est pas moi y passe.

Le désintérêt véritable, lui, et donc la fidélité à un absolu, suppose un détachement de soi au nom d’un attachement au monde : c’est le monde que l’épris de justice veut sauver à travers sa cause car celle-ci n’a de sens que si son monde, ici sa famille, est un exemple de ce que le monde doit être : la sphère particulière qu’il veut préserver n’est pas un monde dans le monde, elle est un gage du monde, une garantie de sa justice à toutes les échelles et donc de sa pérennité.

C’est ce paradoxe là qu’il faut comprendre pour ne pas tomber dans des confusions irréparables : on accuse par exemple d’égoïsme ceux qui ne veulent pas « fonder » de famille, c’est courant, comme si se livrer à l’éducation d’enfants étaient en soi une preuve de générosité absolue et, surtout, la seule manière d’établir à coup sûr un rapport humaniste avec le monde : la famille, comme condition nécessaire et suffisante du contrat social. On ose même invoquer la survie de l’espèce (« Que se passerait-il, si, comme toi, personne ne faisait d’enfants ? Que deviendrait le monde ? »), comme si une seule personne sur terre avait jamais procréé en vue de prolonger l’espèce… Ce qui serait d’ailleurs idiot. On est tellement pétri de la conviction d’accomplir un geste humaniste en se reproduisant, qu’on n’arrive difficilement à concevoir que certains s’en abstiennent à cause de l’état même d’un monde auquel il ne serait guère généreux, justement, de livrer des enfants. D’un côté l’enfant serait donc conçu comme une participation à l’effort collectif, quasiment une offrande dûment concédée à l’humanité (strictement envisagée d’ailleurs sur le mode de la concession à la famille, une limite en somme comme nous disions plus haut) et, de l’autre, il est le fruit d’une famille qui tend à vouloir prendre tout pouvoir sur le devenir du nouvel être, projeté instantanément dans un devenir social, qui déploie un acharnement croissant à être la dernière instance de tout ce qui le concerne (« j’aimerais bien faire ça comme étude mais mon père veut pas ») et exige qu’on le traite en élu : le « parent » conçoit rarement que sa progéniture soit déclassée socialement par rapport à lui, même s’il est moins compétent que les autres enfants. La créature est donc universelle quand il s’agit de justifier l’enfantement et ultra-particulière (c’est un joyau) quand il s’agit de défendre les intérêts de la famille qui, comme on le sait, a de plus en plus raison sur les professeurs, par exemple. L’enfant doit réussir.

Cela ne signifie pas bien évidemment qu’il doive apprendre à se connaître et cultiver les talents qu’il se découvre : ce qu’il veut faire n’entre plus du tout en ligne ; son destin ne répond désormais tout entier plus qu’à une stratégie d’orientation, de sélection, d’optimisation (des résultats dans les matières requises par une prolongation d’étude désormais conceptualisée de manière quasi-algorithmique et, surtout, de plus en plus tôt) : l’individu se voit sommé de considérer l’existence sous un angle strictement fonctionnel. « C’est juste ce qu’elle voulait faire », dit une élève déléguée en conseil de classe pour expliquer que sa camarade, malgré des résultats excellents en philosophie et tout juste moyens dans les disciplines économiques, finira tout de même dans la filière du commerce, les arts ou les lettres n’étant que « ce qu’elle voulait faire » et, par conséquent, ce qu’elle ne fera pas. Comme pour Cahuzac, pas un clignement à l’horizon.

Celui-ci est bel et bien bouché (l’horizon), mais pas pour les raisons qu’on dit : ce ne sont pas les « débouchés » qui manquent, ce sont les perspectives et ce du fait que l’arrière-plan dont chacun a besoin pour se projeter dans le temps, et par conséquent faire des choix et agir, est de plus en plus lourd, plat, dense et imperméable comme un abri anti-atomique, conçu comme tel d’ailleurs : comme gagner le plus de fric en prenant le moins de risque et en faisant le moins d’efforts ? C’est caricatural ? Pas du tout : on sourit même aujourd’hui quand quelqu’un s’en effare. Le cynisme light est peut-être la pire de toutes les trahisons : prendre l’ignominie pour ce qui est naturel. Chacun sa chimère, disait Baudelaire, à ceci près que le nombre semble décroître de ceux qui veulent encore s’enivrer de vertu

Michael Kohlhaas, film d’Arnaud des Pallières, 2013.

Dans cette absence de perspective, la famille vient donc en number one des arrière-plans matérialistes ou néo-libéraux (c’est pareil) : non pas l’ascendance qu’il faudrait faire triompher à travers ses propres « succès » mais les biens, le territoire conquis, les privilèges assurés et, surtout, qu’ils soient vécus individuellement par l’héritier qui en jouit en vertu de la logique conservatrice du monde moderne ; toute pérennité se limite strictement à l’orbe de l’argent, du pouvoir, et de leur continuité sans faille. À la limite si l’héritière ou l’héritier est totalement inculte, c’est tout bénef’: elle ou il n’aura pas l’idée de chercher une histoire sous cette réussite qui doit lui sembler naturelle.

Je prétends que là est le mal.

Cet arrière plan familial devrait se projeter de l’individuel dans le collectif pour former une communauté sur la base d’une conception partagée du mal. Ce qui menace la communauté, c’est donc cette trahison d’un pacte initial établi, non pas sur une définition définitive du mal, mais sur les idées qui permettraient de le définir dans telle ou telle situation où un choix s’impose.

L’incompétence joue un rôle crucial dans cette politique de l’intérêt privé : en plaçant l’imposture au cœur de l’exercice des talents, elle usurpe en même temps la place des responsables légitimes dans la communauté, puisque c’est par elle que le mal devient un bien. L’incompétent sait bien qu’il l’est ; se souvenir des brûleurs de sorcières : personne n’ignore le mal dont il est le vecteur. Dès lors, la seule véritable préoccupation de l’incompétent est de passer pour compétent.

Le cas du cynique, qui revendique son incompétence, est cependant suffisamment fréquent pour être noté : il n’est pas si rare d’entendre des gens se vanter d’avoir obtenu un concours par chance, comme s’ils avaient gagné au Loto, dans une région peu compétitive et, bien loin d’en avoir honte, comme c’est le cas dans une société traditionnelle, où on cache son incompétence (penser par exemple à la honte qu’il y a à ne pas savoir réparer un moteur, quand cette tâche vous a été attribuée, dans cet énorme roman sur le travail que sont Les Raisins de la colère de Steinbeck, 1939), l’incompétent chanceux est fier de lui : il a « roulé » le système, c’est cela, sa compétence, il la claironne sur tous les toits car, la morale des concours n’étant jamais que la réussite, il demeure intouchable. Ce nouveau comportement, ce nouveau type humain de la société des services échappe en réalité au cynisme par sa profonde indifférence : le philistin reçu à un concours qu’il n’aurait pas eu dans des conditions égalitaires n’y voit, pour le coup, aucun mal. C’est donc finalement plutôt un modèle de bêtise, qui propage le mal (la paresse, l’incompétence, quitte a en être un modèle quand il s’agit d’un enseignant) sans le savoir : le problème est donc ailleurs. Le mal, en général, est conscient.

L’incompétent se doit de travestir ce qu’il sait être pour prétendre être ce qu’il n’est pas et qui se conforme aux attentes de la société, aux exigences de son travail, aux désirs de son compagnon, etc., c’est un prestidigitateur. Il vicie donc le système des représentations sur lequel nous cherchons à faire communauté, en substituant à un comportement efficace et légitime une pure attitude qui est d’autant plus néfaste pour tous qu’elle est mieux habile dans ses singeries. Si l’incompétence fait réseau, et il y a fort à parier que la paresse ait une force d’inertie qui permette ce succès, si les incompétents se liguent, alors l’école, l’hôpital, le palais de justice, la police, toute institution publique dont la vocation ne peut relever de rien d’autre que du bien supérieur, est condamnée à périr dans la pire des contrefaçons, dans la plus honteuses des parodies, dans la plus dangereuse des supercheries. Il faudrait étudier précisément les conséquences de cette prolifération de l’artefact, du simulacre, pour chaque institution, voir comment une école, par exemple, peut être littéralement saccagée par le recrutement de personnes incompétentes qui ne s’ignorent pas, qui ont fait même de l’incompétence une profession, voire carrément un art et considérer en particulier le cas de l’humilité vicieuse qui fait dire à l’imposteur qu’il ne sait rien, qu’il ne détient aucune vérité : habile tour de passe-passe qui lui permet d’échapper à tout jugement, tout en lui donnant le droit de conspuer la véritable compétence, cette dernière prétendant savoir quelque chose dans l’idée de donner, justement, la juste mesure de ce qu’elle ne sait pas (ergo encore et toujours), il faudrait mais le temps manque ici. Retenons seulement l’effet désastreux de ce phénomène qui n’est rien d’autre, in fine, que la négation du savoir même.

Hans Kohlhase, modèle du personnage de Kleist, gravure 19ème siècle

Et c’est donc la complicité qu’on peut avoir avec cette tendance, paresseuse, égoïste, qui constitue ce qu’on doit encore appeler le mal. L’arrière plan n’est plus collectif, il est en revanche universel : tout le monde tend à partager le même : faire réussir son petit « projet de vie », carte blanche donnée aux pires exactions (si, si, ce n’est, en toute logique, qu’une question de temps), à toutes les trahisons du bien supérieur, qui deviendront de plus en plus nécessaires pour défendre ce choix initial, ce petit péché originel privé : la corruption est galopante, c’est une boule de neige et, oui, « Qui vole un œuf vole un bœuf » !, on s’habitue très bien à devenir un salaud une fois que la machine est lancée…

La mienne s’arrête ici pour aujourd’hui…

Copenhague, le 6 août 2020.

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