Les Traîtres (5ème et dernière partie)

Les Traîtres (5ème et dernière partie)

« C’est bien dommage, disait Candide, que le sage Pangloss ait été pendu contre la coutume dans un autodafé ; il nous dirait des choses admirables sur le mal physique et sur le mal moral qui couvrent la terre et la mer et je me sentirais assez de force pour oser lui faire respectueusement quelques objections. »

Voltaire, Candide, 1759.

C’est sur le compte d’un concept qu’il aurait fallu aborder plus tôt qu’il revient de mettre l’accent pour terminer. La résilience, nouvel horizon moral, réponse à tous les conflits, remède à toutes les ruptures, cache-misère de toutes les pertes, achève en effet la proscription de tout mouvement d’humeur, de tout transport, comme on disait élégamment autrefois, du cœur ou de l’esprit et qu’on confond désormais systématiquement avec une forme d’intempérance : calme-toi, comme si la juste réaction d’un esprit éduqué et d’une sensibilité formée à la lecture, l’étude, l’expérience quotidienne, ne valait pas mieux que celle de qui ne fait, pardonnez-moi, rien qui l’amène à prendre des distances sur son ego.

Ta mère est morte ? Résilience. Tu t’es fait largué ? Résilience. Ton patron ou ton collègue détruit jour après jour ta santé mentale ? Résilience. Tu n’as plus un rond ? Pareil, on t’a dit. ’A marche pas ? Licenciement. Tu insistes ? Prison. Qu’est-ce que c’est à la fin que ces individus qui ne veulent pas se résilier ? qui veulent garder la marque de leur malheur, les cicatrices de leur souffrance ? Qui veulent se recoudre au lieu de passer au laser ? Bachi-bouzouks. Résiliez-vous !

Ah oui vraiment voilà une idée douce qui a la vie dure et fait bien des dégâts. Un Foucault contemporain devrait nous expliquer cette évidence : la résilience est un concept complice du pouvoir.

Dès lors, peu de gens conçoivent encore qu’on puisse définitivement couper les ponts avec quelqu’un, y compris, et c’est le comble, dans le cas d’une rupture amoureuse.

La mentalité bourgeoise, autrement dit cet instinct de conservation dégénéré, comme on a dit, en intérêt social ou, à l’inverse (ergo…) en incapacité à œuvrer gratuitement au nom d’un idéal, ce retournement, pourrait-on dire, si le concept avait encore du sens, de la nature contre elle-même, comme la famille qui, oubliant le monde, se replie sur elle-même pour se priver de toute possibilité de « bonheur » véritable, cette maladie a tellement recouvert l’époque que ce n’est même pas faute d’avoir lu Kundera, Proust ou Pascal sur les raisons propres du cœur, qu’elle prolifère à la vitesse d’un cheval au galop, c’est qu’à force de remplacer toute réflexion particulière par des principes qui sont censés nous garantir contre la tyrannie de l’ego, résilience en tête, elle oublie sa propre vanité et n’envisage même aucune part d’irrationalité dans les rapports humains qui ne soit déjà répertoriée par les nomenclatures de la toute-puissante psychologie. Et si jamais un comportement se revendique d’un instinct réel de liberté, alors on se scandalise, car il faut des explications : « Comment peux-tu me quitter ? Pourquoi ? », demande-t-on sans la moindre dignité (« comment » surtout ; « pourquoi », à la limite…), convaincu qu’on est désormais des droits de sa classe (bourgeoise), classe qu’on ne trompe pas ! qu’on n’abandonne pas ! qu’on ne bafoue pas ! qui a le droit de comprendre !, alors que si on pose ce genre de questions, c’est qu’on est justement incapable d’en comprendre la réponse : qui demande à l’autre pourquoi, comment il peut être tombé amoureux de soi ? mais non, c’est une classe qu’on quitte pas ! pas défintivement ! (donc pas du tout, c’est le sens de quitter) et, ça qui est le plus drôle : qu’on ne trahit pas !

C’est-à-dire qu’il n’y a pas pire aristocratie que celle qui se croit légitimée par l’objectivité : nous sommes pondérés, nous sommes légitimes, en tout, nous sommes entre bonnes gens, devrait être gravé au frontispice des instituions modernes. Un autre ergo se glisse d’ailleurs encore ici : c’est parce que nous sommes légitimes que nous sommes des bonnes gens, c’est parce que nous sommes des bonnes gens que nous sommes légitimes. C’est d’un habile, mon larron. De là qu’on m’a plusieurs fois répondu, alors que j’avais pris mille précautions, accepté mille rendez-vous explicatifs dont je connaissais l’inutilité, que je ne pouvais absolument (non, non) pas décider de ne plus revoir la personne qui m’incriminait, scandalisée jusqu’à l’esclaffement (« c’est pas possible, c’est pas possible, ah ah ah ! ») qu’un barbare de mon espèce (ostrogothe sans doute) ose encore exister : je dépassais le cadre, c’était clair, car : « ce n’est pas ça la vie. » Véridique. Cette engeance sait donc ce qu’est la vie. Moi pas. Moi, je l’avoue, j’étais scandalisé, et j’étouffe encore un peu, à la Rousseau, en écrivant ces lignes, je vois dans cet acharnement à l’équilibre un fascisme des plus terribles, la fin de la spontanéité, de l’individualité. Mais non, puisque ces anathèmes faussement scandalisés (ces gens n’ont pas la profondeur du scandale, il s’offusquent et retournent à leur éternel semblable), ces roucoulements d’indignation étaient proférés depuis l’immaculée périmètre des quartiers résidentiels de la ville, personne ne cille, à nouveau…

L’incompétent, toujours lui, exige ce régime tyrannique (je pèse mes mots) de la résilience universelle et sacrée : que voulez-vous qu’un être qui n’est animé par aucun absolu comprenne à ce que vous voulez défendre, corps et âme, sang et eau, et tutti quanti jusqu’à la nausée ou l’ulcère (moi c’est le psoriasis mais à échelle tectonique) ? Hein ? Oui la réponse est simple : rien.

Au mieux il s’en fout, au pire, je crois qu’on l’aura compris à la lecture des parties précédentes, il vous hait (sans le savoir, c’est plus chic, le plus souvent il croit même vous aimer.)

Il faut donc se résilier (vous entendez le jeu de mots ? c’est la deuxième fois… « Mais j’ai l’impression qu’il me prend pour un con ! » Résilience.). Se résigner à supporter l’incompétent qui vous empêche d’être compétent à la hauteur où vous vous mesurez (mais pour qui se prend-il ? un petit cachet de rézizi ?).

Mais bien sûr que je me prends, si je ne me prenais pas, je resterais au lit… Qu’allez vous dans le monde si vous n’avez rien à dire, rien à y faire, à y combattre et à y défendre ? aucune chaise à y rempailler ? Vous vous promenez peut-être, sans doute vous avez les moyens…(là je mets au défi tes ressources de rézizi, petit bourgeois et petite bourgeoise, je te touche vraiment où le bas de laine blesse).

Vous avez donc acheté le droit d’être modeste et de nous vendre de la résilience quand je suis humble et milite pour la cœur légitime ? J’attends vos arguments, cela fait en gros dix pages que je les ponds à la chaîne, tu as le choix, petit bourgeois, petite bourgeoise, pour le coup c’est à mon tour de dire open bar !

Van Gogh, La Chaise de Vincent, 1889.

L’humilité, c’est bien sûr le contraire de la modestie : les deux fonctionnent en chiasme (figure de style qui présente un couple symétrique renversé : A + B // B + A). Le modeste prétend ne rien savoir et règle tout à l’aune de cette ignorance dont il exige qu’elle soit universelle (y a pas de raison qu’il soit con tout seul) : ne vous y trompez pas, si le modeste ne sait rien, c’est que les autres non plus, ce n’est qu’une arme… L’humble, à l’exacte inverse, s’en remet à l’absolu pour mesurer sa compétence (et son incompétence, ergo, ergo…) et prétend qu’il ne faut rien légiférer. Le premier est conservateur, le deuxième est prêt à tout laisser faire : vous voyez bien que cela n’a rien à voir…

Gens compétents, cachez-vous, ou travaillez dans les sciences, où il est quand même plus difficile de masquer son absence de talent, ce monde n’est plus pour vous. La condamnation de la compétence, sauf en chirurgie et en astrophysique, donc, parce que là ça se voit, sa persécution acharnée dans les lieux du travail social sous toutes ses formes mais en particulier tout ceux qui relèvent de la formation intellectuelle des individus, est sidérante : les enseignants croient désormais par exemple avoir les mêmes droits que les élèves, dont celui d’être nuls. « Tout le monde ne peut pas être bon en orthographe ou en maths » est une vérité qui laisse songeur quand elle sort de la bouche d’un professeur des écoles qui justifient ses faiblesses : tout le monde n’est pas non plus censé devenir enseignant. Si ? La situation est telle : ce n’est plus l’excellence dans la compétence (le savoir, la réflexion, l’habileté mathématique) qui règlent le lieu du savoir mais l’inverse : la loi de l’incompétence, aux aguets de tout ce qui pourrait la révéler, c’est-à-dire, par contraste, toute forme de compétence, toute forme de refus de ne plus reconnaître l’incompétence pour ce qu’elle n’est pas, de refus de se mettre au niveau. Et c’est là que le traître joue son rôle, en refusant, lui, ce refus, alors qu’il le comprend et qu’au fond il souhaiterait qu’il l’emporte. Ou alors il s’en fout, vu que de toute façon, cela fait bien longtemps que ce n’est plus le critère qui dirige sa vie.

Voilà le crime majeur : cette défaillance volontaire (sociale) de la volonté à soutenir la compétence, qui n’assure, dès lors, plus « le bon droit, la raison, la justice », défendus par ceux qui essaient d’y appliquer leur vie, en acceptant, eux, de se tromper, en s’en voulant systématiquement d’être des imbéciles, des incompétents, justement : un vrai professeur (et non un « bon », ce n’est pas la question) n’entre jamais dans une salle de cours, même après 20 ans de boutique, même avec un classe ultra sympathique, sans la boule au ventre ; un souffle un peu coupé, ralenti ; une appréhension de rater l’essentiel… À qui peut-on encore adresser ce discours ? À celui qui vous explique qu’il ne sait rien ? À quasi personne. Si vous n’y voyez pas de problème parce que l’appart est payé et que les enfants iront en voyage linguistique cet été, alors, comme Alceste, je le dis tout de go : « vous n’êtes pas pour être de mes gens » et s’il faut crever dans la solitude plutôt que de se compromettre, eh bien soit, cette solitude est bien plus vivante que la compagnie des traîtres et, surtout, elle attire ceux et celles qui ont encore l’espoir que l’humanité ne se résume pas à eux.

Ce n’est même pas du courage : nous autres, avec notre boule au ventre, nous n’avons tout simplement pas le choix. Le bien nous tire et ce n’est pas une névrose, ne vous en déplaise. Ou alors, je vous écoute.

Dès lors que le seul mal officiel est de prétendre à la moindre compétence et, fort de celle-ci, d’émettre le moindre jugement, la partie est perdue et les plus faibles périront. Comme d’hab’, vous me direz. Et toujours avec l’assomption du bien officiel, de ses sbires et de leurs complices : les faux gentils, pire que les vrais méchants. L’idée n’est pas neuve : je m’aperçois que j’ai écrit tout ça pour rien.

Lucifer, saison 3, épisode 24, de Tom Kapinos, Netflix, 2018.

Par la rupture, au contraire, je signifie mon désaccord, je retire ma caution. Et je me dois de la retirer de manière d’autant plus irréversible qu’il y a trahison : qui me trahit doit être banni définitivement, hermétiquement, sans aucune possibilité de retour, alors que l’incompétent, lui, peut s’ignorer, peut peut-être évoluer s’il n’est qu’incompétent…

Le partage se fait encore une fois sur la question de la générosité : qui trahit ne pense qu’à lui (faussement aux siens, il n’y pas de « siens » dans la pseudo-communauté de l’intérêt personnel : seule une reproduction du même, à l’infini, comme ultime horizon permanent, etc.), on l’aura compris je crois. D’où le danger, bien entendu, d’être le traître qui s’ignore et, ce, dans le cas particulier d’un aveuglement sur ses propres motivations. Quand ce n’est plus une idée « vivante » de la vérité qui anime mais les blessures d’un ego qui vocifère, même et surtout lorsqu’il vocifère en sourdine. Car c’est la vérité et non « l’autre  » en lui-même, qui est le véritable interlocuteur, qui est même le seul véritable alter ego auquel il faut chercher à ressembler. Il faut bien sûr garder chevillé au corps le souci d’universalité qui doit commander cette quête permanente et renouvelée tous les jours du bien : « être un saint pour soi-même chaque jour », dit Baudelaire en substance (je joue toujours le jeu) dans son journal Fusées (1851), où il note justement ce qui le frappe, ce qui se dévoile jour par jour à lui comme difficultés morales à résoudre et comme infamie à dépasser, pour rester alerte, « aux aguets », comme dit cette fois Deleuze, et ne pas laisser le petit chef, le petit « kapo » qui sommeille en nous et contre lequel un autre philosophe, André Glucksmann, nous a mis à son tour en garde. Dans Les Maîtres penseurs (1977), le « nouveau philosophe », développe avec brio une relecture de l’autorité morale et intellectuelle, telle qu’elle émane par exemple du « fay ce que vouldras » de Rabelais dans un passage célèbre de Gargantua (1534), pour y voir une sorte de paradoxe de l’injonction à la liberté. L’abbaye de Thélème est donc une dystopie comme les autres où la raison règne en tyran invisible à la manière d’un « proto Big Brother ». Fort bien et entièrement d’accord : le bien ne peut être enfermé dans l’enceinte d’une confrérie, d’un cénacle qui ne seront jamais que les dernières versions d’un fantasme autoritaire (fasciste) d’humanité idéale, c’est d’ailleurs sans doute la perspective que Rabelais laisse ouverte à l’analyse dans la caricature même d’une compétition permanente pour « rivaliser » de vertu entre « gens bien nés » comme elle s’exerce dans son roman burlesque ou héroï-comique. Le « kapo » doit donc être muselé, le bien soumis à une réévaluation permanente et à une critique systématique en fonction des cas particuliers, on ne peut quasiment graver aucun commandement dans le marbre, hormis la condamnation de la barbarie, concept qui anime au passage pas mal de réflexion philosophique depuis les années 70 (La Barbarie à visage humain, Bernard-Henri Lévy, 1977) et qui se trouve de manière significative réactivé depuis quelques temps (La Défaite de la pensée, Alain Finkielkraut, 1987), comme si c’était désormais le seul moyen d’alerter les consciences et le seul point de clivage. Il semble bien aussi que ce soit la patate chaude que l’on se renvoie entre conservateurs et réformistes. Si aucune loi ne peut-être gravée dans le marbre, cela ne signifie pas que tout est permis, la limite se transorme mais elle ne bouge pas : le mal change d’apparence mais il reste le mal, la frontière est réelle. Où la situer sinon dans la trahison ?

N’est-ce pas justement à travers ce spectacle vivant qu’offre le traître que je trouve l’occasion de comparer et que j’échappe donc au dogmatisme ? que je dame le pion au « kapo » ?

La trahison m’offre l’occasion de délimiter, par un mouvement de retour aux occurrences trahies de la fidélité, par une confrontation des actes présents aux paroles passées, ce que je supporte et, par conséquent, si je cherche à rester honnête, ce qui est bien, et ce qui est mal. Autrement dit, aujourd’hui, le maître, c’est le traître. Il faudrait réécrire le bouquin de Glucksmann…

On n’en est toujours pas convaincu ? Développons.

Couverture de l’édition Grasset de Les Maîtres penseurs, André Glucksmann, 1977.

De la même manière que le « kapo » sommeille en nous de son sommeil de larve néfaste prête à s’éveiller pour vociférer des anathèmes, l’esprit bourgeois se tient en nous, appelant notre vigilance à surveiller son apparition intempestive (deux ex machina, à nouveau, tout prêt à nous faire tomber dans la comédie criminelle du mensonge…) pour asseoir sa domination tyrannique (qui s’ignore), pour nous hurler dessus de sauver notre peau, quoi qu’il en coûte des autres et quoi que vaille ce que nous défendons et qui n’est, dès lors que les débats philosophiques ne sont plus vus que comme un supplément d’âme du week-end chez les gens cultivés, pas grand-chose d’autre qu’un mode de vie, répondant lui-même à un « choix », à un « projet », quand bien même celui-ci serait de devenir un salaud intégral, c’est-à-dire un traître. Les raisons du traîtres sont invariablement les mêmes : la famille, la taille de l’appart. Un choix a été fait il y a 20 ans, tout lui est désormais subordonné : pour aider au respect de ce pacte, prière de ne pas lire. Autrement dit, il s’agit de vivre hors les murs de la cité et hors sol, au sein de l’enclos privatif : la plèbe est au-delà du palier, qu’elle se débrouille, on y changera rien, que veux-tu, c’est comme ça…

Derrière ce relativisme, derrière cette souplesse que singent les sectes de la résilience, il y a ainsi la raideur inflexible de l’intérêt : souplesse et relativisme sont donc les masques d’une indifférence calculée et d’un intérêt à ne pas penser (Les Traîtres non-penseurs ?). D’ailleurs, et là c’est d’expérience, « il faut me croire » (Deleuze, à propos de certains oiseaux, dans L’Abécédaire, entretien avec Claire Parnet, 1996), la réponse est invariablement ad hominem (et généralement bien cinglante, ça y va rarement de main morte un relativiste) : oui mais toi, tu ne fais pas de compromis, eh puis tu n’as pas d’enfants, etc., je crois qu’on a compris. Une remarque toutefois au passage : la différence entre eux et moi, c’est qu’eux n’ont pas à se justifier (à combien de pages en est-on les amis ?), ce qui prouve bien que le pouvoir est de leur côté, d’autant plus d’ailleurs qu’ils conspuent les moindres manifestations d’autorité.

On ne peut cultiver cette sensibilité évoquée plus haut et qui doit servir de radar pour éviter de condamner à tort mais aussi pour ne pas manquer de condamner à raison, en vase clos, que celui-ci soit le carcan de la famille bourgeoise (j’insiste, pas n’importe quelle famille, comme il a été montré précédemment j’espère) ou d’un célibat forcené dans l’  « épanouissement de soi », à l’écart des normes. On sait bien que cette fausse indépendance est une autre forme de conformisme. Et donc de trahison.

Qu’est-ce qui échappe à ma critique ?

L’artiste bien sûr (vlan), dont je donnerai la stricte définition suivante : « moment de l’être lorsque celui-ci travaille pour rien après avoir traversé les autres pour répondre aux injonctions fondamentales de la vérité en lui ». Pas mal, non ? (oups, péché d’arrogance, haro les tolérants modestes, c’est à vous !)

intermède poétique : https://sebastienpelle.com/2019/12/22/de-la-buee-sur-la-mire-lecture/

Artiste, donc, celui dont l’humilité véritable se distingue de la « modestie » qu’on défend à tout va pour qu’en réalité personne ne parle plus de lui-même ou ne fasse quoi que ce soit par lui-même, qui interdit même sans doute cette abominable « humilité vicieuse », dont parle à nouveau Descartes (il n’y a aucun hasard en ce monde, c’est bien vrai mais ce n’est pas qu’une vérité des sciences) et qui fait dire qu’il ne sait rien à celui qui nous interdit de savoir quoi que ce soit, et que je définirai donc comme l’anti-artiste, l’imposteur absolu.

Car l’artiste est justement celui qui a fait finalement vœu de se tourner vers le monde plutôt que sur lui : mais il ne le fait pas sous l’effet d’une générosité qui lui commanderait de se sacrifier : il le fait par ce qu’il sent une vérité qui le pousse à créer. Pour rien d’autre. L’art ne sert à rien. S’il peut servir des intérêts, pédagogiques, politiques, moraux, c’est par d’autres biais que sa dimension artiste. À la limite, on pourrait donner de l’art une définition par l’absurde, comme en maths : ce qui reste quand on a enlevé tout le social.

L’intérêt, le social, l’anti-artistique, est au cœur du traître (c’est beau, non ? le traître n’a justement pas de cœur, on dirait du Corneille, passons). On ne trahit QUE pas intérêt. Ce n’est pas vrai ? Des situations de guerre ? la Résistance ? Cela ne change rien (pardon).

Ainsi, si Alceste est ridicule c’est quand Alceste lui-même trahit, c’est-à-dire quand Molière le fait cesser d’être un personnage pour le ramener à la plate figure du caractère social. J’ai toujours été interloqué par la dernière scène de Le Misanthrope, où le héraut de l’intransigeance cède à son tour à l’intérêt particulier du mariage. Un peu comme si on changeait de registre dans un téléfilm, que Victor Lanoux se fasse griller sur Youporn, par exemple. Puisque Célimène ne veut pas aller vivre avec lui dans un désert, eh bien il épousera Éliante, qui l’aime sincèrement depuis toujours. Mais Éliante a changé d’avis ! Au gré d’un retournement qui a échappé au spectateur parce qu’il a échappé à l’effusion, et qu’il faut donc déchiffrer rétrospectivement à la lumière des seules conversations qu’elle a eues, à propos d’Alceste et Célimène (tout est génial chez Molière), avec le nouvel élu de son cœur (ou le non-elu de son cœur si on estime qu’elle a renoncé à « l’amour-passion » stendhalien), la jeune femme raisonnable (elle a le droit) épousera donc, elle, Philinte ! (Na ?) Que ce nouvel amour procède de l’instinct de conservation que nous visons reste discutable, on peut y voir aussi le résultat du dégoût que lui inspire Alceste dans sa versatilité nouvelle, peu importe : c’est Alceste qui nous intéresse ici, parce qu’on comprend, grâce à lui, grâce au génie de Molière, que la pureté de ses convictions ne peut se maintenir dans la vérité qu’à partir du moment où elle se maintient dans la dignité. Alceste sort de la vertu comme Valmont du libertinage : par le ridicule de l’embourgeoisement. L’intérêt social éclot donc à nouveau à la faveur d’un deus ex machina qui est chargé de clore une perspective infinie, épuisante mais seule vivable pour l’esprit moral et le cœur conséquent mais que condamne peut-être Molière en raison des singeries hystériques qui animent la cour de l’époque, et qui est celle de la vérité jamais satisfaite, ce qui peut être vu comme une manière de condamner le manque de force chez celui qui s’est cru chevalier. Ou artiste…

L’artiste, c’est Célimène ! Elle ne trahit personne puisqu’elle fait mine de se donner à tous ! Si Alceste était moins bête, il l’aurait séduite telle quelle, ce qui impliquait qu’il sût l’être lui-même, et il lui aurait apporté la protection qu’elle veut trouver chez des amants qui ne l’émeuvent pas au quart de ce qu’atteint son grand fou exalté (qui sont les eules hommes qu’on puisse aimer de passion, au passage). Et surtout, elle ne trahit rien, elle n’a jamais partagé la condamnation sans équivoque de l’époque par celui qui, à la fin, n’est qu’un Juste d’opérette.

Vive Célimène ! Et en avant la comédie si la vérité n’est plus possible !

Sauf qu’il ne faut pas se mentir, ce que font les traîtres, ce qu’ils sont, ergo, un mensonge.

Être proches c’est donc finalement cela : laisser au monde la chance d’entretenir des vérités et de veiller à leur survie active dans les rapports sociaux et, partant, au cœur des conceptions humaines. S’habituer à l’apparition de l’impromptu dans le quotidien, le tolérer et même s’en amuser comme d’un frottement de rideaux, intermittent, un peu râpeux, à cause du vent : voilà ce qu’est la souplesse morale, ce qu’est la suspension intellectuelle : rien à voir avec cette discontinuité permanente qui condamne l’hypocrisie sociale aussi bien que les vœux pieux qui l’ont précédée : l’humiliation est à double sens, performative et rétroactive : ergo…

C’est donc bien l’amitié qui se tient comme dernier bastion face à l’émiettement des consciences individuelles sous le régime du chacun pour soi. Être amis, c’est finalement être artiste à deux. Trahir, c’est détruire ce lien précieux jusque dans sa possibilité : c’est nié intégralement l’existence de l’amitié et le droit de l’artiste à corriger le monde.

Pour être ami, il faut donc se balader déjà, comme le vitrier de Baudelaire, comme les hommes qu’ils voient chacun écrasés ployant sous sa chimère, mais, à l’inverse, faire de ce poids une force, faire de ce commandement une légèreté, une source de lumière perpétuellement inquiète, aux aguets et qui traque la malfaisance dans ses moindres recoins, non pour éviter le gangrène comme pour un fruit pourri, mais parce que la moindre tâche invalide l’ensemble des « rapports humains ».

Les seuls êtres capables de fidélité sont donc fidèles à autre chose qu’aux gens. Ils vivent avec un arrière-plan dans le dos. La littérature peut en faire office mais ce peut tout aussi bien être l’art de rempailler un chaise ; sans cette perspective qui est à la fois background et horizon, il semble que l’individu se noie dans son jus et n’ait plus pour assouvir un besoin de verticalité inhérent à l’espèce qu’un espèce d’ossession du juste milieu, de l’absence de jugement, du dégagement de tout : si vous tuez dieu, il repoussera, s’appellera « technique » d’après Heidegger, « homme » d’après Foucault et peut-être aujourd’hui « résilience », pour la psychologie, tolérance pour la morale et libéralisme (néo?) pleins pots pour les affaires sérieuses, tout cela d’après moi. Aucun dialogue n’est plus possible avec lui : il n’est que sarcasme, impulsions jalouses (le contraire de la joie), et devient le tyran, le fasciste des autres qui cherchent, attendent, et assument de le faire sans savoir quoi et sans craindre qu’on les traite de « religieux », comme si la religion, finalement, n’était qu’une phase de cette quête ou attente éternelles. Le mal, à mon avis (conession ! il a fait une concession !), aujourd’hui portent leur nom.

Je crois que le pire, avec les traîtres, ces sycophantes qui servent aujourd’hui de zone tampon entre les Justes et les Philistins, c’est qu’ils vous donnent ouvertement raison. Et pas que de les détester.

Photographie d’Antonin Artaud.


Des jeunes les appelaient l’autre jour, ayant lu un de mes textes qui leur était déjà consacré, les haters : je connaissais le terme, mais je ne l’aurais pas tout de suite appliqué à l’attitude que je vise. Après réflexion, c’est exactement la même chose. Vive les jeunes qui cherchent encore du sens dans cette vie !

Et merci à eux de m’avoir donné le courage d’écrire ce texte !

FIN

Copenhague, 10 août 2020.

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