Les livres ne sont pas pour moi une « passion ». Pas dans le sens où les gens vous disent qu’ils en ont une. On la reconnaît d’ailleurs d’autant qu’elle prend possession d’eux au point de les amener à prendre des risques (sports extrêmes). Mais ce n’est pas la passion de Marie Currie qui sait qu’elle va mourrir de ses recherches. Elle donne sa vie pour un bien supérieur, mais elle ne le ferait pas si elle pouvait faire autrement et chercher quand même. Elle ne « joue » pas « avec la mort ». Cela va sans dire que je ne me compare pas à elle mais si je dois dire que les livres (leur achat, leur présence, leur rangement et pas seulement leur lecture) sont une passion pour moi, ce sera plus dans le sens de Marie Currie que dans celui des gens passionnés de best jump.
Je dirais donc plutôt que mon atttachement aux livres, c’est à dire le bien que me procurent leur achat, leur rangement, leur présence, leurs déménagements coûteux et épuisants, frais de bagages, valises déraisonnablement lourdes, parfois à la limite du transportable, dans le métro, les escaliers, etc., le choix de la voiture sur des distances absurdes pour mettre six jours plutôt qu’un pour rentrer chez moi, ce rapport qu’il faut aussi questionner sous l’angle de la manie et qui cache sans aucun doute bien des travers qui n’ont rien à voir avec la « passion de la lecture » des gens qui disent qu’ils « aiment lire », s’identifie plutôt à l’habitude d’avoir accordé de l’importance aux textes, même si c’est peut-être aussi une manière hypocrite de se rassurer, peu importe. Complexe question. Je ne dirais même pas que « j’aime lire », je ne me reconnais pas du tout dans cette phrase. Je crois même que « lire », en soi, je m’en fous. Ce rapport aux livres n’est pas dissociable du réel ou de la vie, même si je ne passe pas mon temps à lire et que je peux être extrêmement paresseux, regarder des séries tous les soirs, la question, pour moi, n’est pas dans une gloire de courage ou d’acharnement au travail de la pensée, qui reste chez moi, très réduit. Je comprends que les gens ne lisent pas à la seule condition qu’ils aient un rapport essentiel au monde, que ce soit en dansant toute la journée ou en rempaillant des chaises. Mais le travail/loisir, je ne comprends pas, je n’ai pas ça en moi et j’ai cessé de fréquenter les gens qui fonctionnent comme ça. Sans m’en rendre compte, éprouvant un peu plus au fil des année et à chaque événement social, un malaise. Je ne peux pas, ils m’angoissent. Nous n’avons au fond rien à nous dire. Et c’est aussi pénible pour eux que pour moi. Les livres ont donc certainement pris la place de ces fréquentations impossibles. Je ne nie pas qu’ils participent d’une forme de névrose. Mais je crois que, de ça aussi, je me fous.
Voilà pourquoi, que ce soit pour la lecture, l’enseignement et même l’écriture, je tique toujours quand on me parle de passion, ce que les gens entendent comme un compliment, qui peut être condescendant mais pas forcément. Je ne le prends pas mal, je trouve que le mot est faux. Et que l’accepter serait jouer l’imposture : à la fois à mon tord et à mon bénéfice. À mon bénéfice car je pourrais jouer l’artiste, l’être hors norme ; et à mon tort pour exactement la même raison, puisqu’être hors norme c’est aussi, et peut-être surtout, être fou. Je vais confirmer l’idée pourtant et très mal me défendre en disant que si je pouvais faire autrement, je le ferais. Mais je maintiens que ce n’est pas une passion. C’est peut-être plutôt ma réponse à l’absurde, ma manière de me protéger de ceux qui ne le voient pas et baignent dedans. J’assume de me tromper. Je préfère me tromper totalement que de répéter ce que répètent la plupart des gens au lieu de penser, et qu’on leur a appris à ne pas interroger. Les livres constituent donc à la fois ma faiblesse et ma manière d’y remédier. L’isolement est à la fois la récompense et le prix à payer. Arrogance et humilité, les deux, pour le coup, ou le coût, tout à fait passionnées.
Les photos présentent les livres achetés cet été, depuis le 5 juillet.





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