Poème d’après (5) (Je ne partage plus ta peine)

Je ne partage plus ta peine
Après l’avoir longtemps pensée
Déchiré par la violence
De rage et peine à son idée

Les souvenirs de tes trois pertes
M’étaient devenus familiers
Et si constamment repliés
Qu’ils ont fini par être miens

Plié à leur évocation
Que j’ai tous les jours redoublée
Je suis devenu orphelin
Si tu les confesses à d’autres

Car dans la peine on aperçoit
La profondeur des confessions
On donne à l’autre un droit puissant
Celui de souffrir avec nous

Comme si c’était l’autre soi
Vraiment mais ça ne l’était pas
Et tu pouvais partir avec
Un jour en me les retirant

Imaginer que tu poursuis
Dans ces douleurs qui te sont propres
M’est le plus dur à supporter
Et ce n’est pas que jalousie

Il y a au fond de ce regret
La peine qui m’est extérieure
Là où je pleure d’impuissance
À les savoir toujours parties

Avec ces drames qui m’émeuvent
Auxquels je pense sans arrêt
Et qui désormais nous éloignent
Théâtre d’ombres plus enfouies

Spectres sanglants monstres d’ivoire
Que je ne peux plus écouter
Et qui n’ont même plus le droit
De venir toujours me hanter

Ces souvenirs sans parenté
Errent sur des chemins sans fin
Un cartographie absurde
Où je porte des plaies sans peau

Masques d’horreur d’un opéra
Où se jouaient nos intimités
Et qui n’ont même plus le droit
De s’acharner aussi sur moi

Illustration : Courbet, La mer, à Étretat, 1871-1872

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