C’est quand même un peu la honte ce bitume au milieu d’un bocage pareil. On a honte d’avoir besoin de cette route pour en admirer la beauté. Paradoxalement bien sûr on doit reconnaître que sans elle on ne serait pas là avec sa voiture. Pour compenser ce sentiment honteux, on imagine d’abord de défoncer le ruban d’asphalte à coup de pioche et de masse, ou faire intervenir les bulldozers si nécessaires. Puis une pensée moins brutale apparaît, on imagine que le temps réduit le goudron progressivement en granulés et que les herbes pénètrent la pâte qui a perdu son élasticité chimique. L’opposition n’est pas entre nature et culture, il ne s’agit pas de rêver une disparition de l’homme pour rendre ce paysage de paradis à une authenticité primitive supposée. C’est bien l’homme qui a construit la merveille des ces étals, de ces dénivellements, le tracé ondulant des haies, la place justifiée de chaque pierre apportée au muret ou à la fermette. Même les vaches jouent le jeu, ici une marron, là une noir et blanc, chromatiquement disposées et d’une impassibilité sereine qui comble toute attente sur le plan moral : on serait fou d’y ajouter le moindre commentaire, de formuler le plus petit repentir. Mais juste cette bande noire ou bleue, la faire disparaître, au moins par la pensée, rehausse cette expérience de pénétration avec la beauté d’un supplément métaphysique qu’on appelle explorer.
Carnet de route

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