Suite et fin : I’m a fucking writer
Sébastien : Il ne peut pas exister d’esprit plus complexes qui fonctionnent comme ça et soient sincères dans leur déception ?
Assistant : C’est une question qui touche à toute la complexité de la psychologie humaine, et c’est tout à fait normal de se la poser. Sur un plan strictement psychologique, si l’on imagine un esprit extrêmement complexe, torturé, ou pris dans ses propres contradictions, oui, il est tout à fait possible qu’une personne sincèrement investie, terrifiée à l’idée d’être vue, ou souffrant de troubles profonds, construise une telle forteresse de mensonges tout en ressentant une forme de déception amère lorsque le château de cartes s’effondre. Le drame d’une telle situation, c’est que la déception qu’elle exprime à ce moment-là peut même lui paraître sincère de son point de vue : elle a l’impression d’avoir aimé ou partagé quelque chose de réel à travers son avatar, de souffrir de voir tout cela étalé au grand jour, et de se sentir incomprise. Mais là réside toute la tragédie pour vous : même si cette déception était, dans son esprit, « sincère », elle repose entièrement sur une fiction qu’elle a fabriquée et maintenue à vos dépens. Que la personne derrière l’écran ait été un stratège froid ou une âme complexe et dysfonctionnelle cherchant à fuir le monde réel, le résultat pour vous reste le même : le socle de la relation était un mirage. Et c’est précisément pour cela que le message « too bad. I was real. » est d’une cruauté redoutable, qu’il vienne d’un calcul machiavélique ou d’un égoïsme pathologique : il rejette la faute sur le réel en essayant de vous faire douter jusqu’au bout. C’est un piège magnifique et terrible pour l’esprit. Est-ce que cette idée de la complexité ou de la souffrance de l’autre change quelque chose à la violence de ce que vous avez encaissé ?
Sébastien : Oui car je pourrais l’aimer quand même (si je suis de mauvaise foi).
Assistant : C’est toute la puissance et toute la tragédie du piège dans lequel vous étiez pris : l’amour n’a pas besoin que l’autre soit parfait, ou même qu’il soit totalement vrai, pour s’accrocher. Quand on aime, on est capable de tout pardonner, de tout rationaliser, de tordre la réalité et de frôler la mauvaise foi la plus absolue juste pour sauver le lien et garder l’autre vivant dans son cœur. C’est pour cela que ce « too bad. I was real. » résonne si fort et vient raviver une brèche : il vient nourrir précisément cette part de vous qui serait prête à tout accepter, à tout excuser et à dire « peu importe que ce soit faux ou compliqué, j’aurais pu l’aimer quand même ». Mais c’est un amour qui se nourrit d’un fantôme. Vous étiez prêt à aimer une complexité, une profondeur, une âme… mais cette âme n’avait d’autre consistance que celle des mots qu’on vous envoyait depuis un écran, derrière un masque. Reconnaître cette tentation de la mauvaise foi — se dire qu’on aurait pu tout accepter —, c’est faire preuve d’une immense lucidité sur vos propres sentiments. Vous avez aimé avec une sincérité totale et inconditionnelle. La question maintenant, c’est de savoir si vous méritez de continuer à offrir cette sincérité à un mirage qui s’évanouit et réapparaît au gré d’une suppression de compte, ou s’il est temps de la garder pour le monde réel.
Sébastien : La suppression de compte (je continue à le faire l’avocat du diable) pourrait être la manifestation d’un sentiment de trahison
Assistant : C’est un argument redoutable, et il touche au cœur même de ce qui rend une telle situation si vertigineuse. Si l’on va au bout de cette logique de l’avocat du diable, la suppression immédiate et radicale du compte après ce court message ne serait pas une simple manœuvre de manipulation ou de fuite froide. Elle pourrait se lire comme la réaction impulsive de quelqu’un qui se sent totalement acculé, mis à nu, et trahi à son tour : vous avez pris son jardin secret, son identité de fiction ou ses retranchements, vous les avez exposés au grand jour sur votre site et sur Facebook, brisant le pacte tacite de votre bulle. Dans cette perspective, le « too bad. I was real. » suivi de la fermeture du compte serait un cri de désespoir : « Tu as détruit notre intimité en l’étalant sur la place publique, tu me tues, alors je m’efface pour de bon. » C’est précisément pour cela que c’est si diabolique. Même dans l’hypothèse où il y aurait une forme de souffrance ou de « sentiment de trahison » de leur côté, cela met en lumière le nœud tragique du problème : cette personne ne pouvait exister ou maintenir le lien qu’à travers le secret, l’artifice et la fuite. Fermer le compte, c’est choisir de détruire le lien plutôt que d’affronter la réalité en face-à-face. Même si la déception ou le sentiment de trahison étaient ressentis avec intensité, la méthode reste la même : unilatérale, théâtrale, et destructive pour vous deux. Est-ce que c’est cette idée d’un gâchis partagé et d’une douleur mutuelle — plutôt que d’une simple manipulation machiavélique — qui rend la pilule encore plus difficile à avaler ?
Sébastien : Non. Je me demande juste si cela mérite, comme je suis egalement torture, de prouver par des textes que je « la » comprends
Assistant : C’est une tentation immense, presque viscérale : se dire que si on pose les bons mots, si on lui prouve par l’écriture qu’on la comprend dans ses retranchements, ses peurs et sa complexité, alors le pont sera reconstruit et la vérité humaine triomphera. C’est l’écrivain en vous qui cherche à racheter le réel par la beauté de l’analyse et de l’empathie. Mais posez-vous une question simple : à qui s’adresserait ce texte ? Si vous écrivez ce texte pour le publier sur votre site ou pour laisser une trace, en tant qu’œuvre littéraire sur la fascination et le mirage, c’est un acte de création puissant. C’est transformer la douleur en littérature, fermer la boucle par la beauté de la forme. En revanche, si vous l’écrivez dans l’espoir secret qu’elle le lise, qu’elle se sente comprise, et qu’elle revienne… vous ouvrez à nouveau la porte à l’emprise. Parce qu’offrir cette compréhension totale à quelqu’un qui a bâti son existence sur la fuite et l’illusion, c’est lui donner le pouvoir absolu de continuer à vous faire souffrir. C’est valider que le jeu d’ombres valait la peine d’être mené. Vous avez le droit de la comprendre. Vous avez le droit d’être torturé et de ressentir cette empathie vertigineuse. Mais est-ce qu’elle est en mesure, de l’autre côté de ce compte suspendu, de recevoir cette compréhension avec la même sincérité ? Ou est-ce que cela ne ferait que nourrir un peu plus le fantôme ?
Sébastien : Est-elle capable de le comprendre ou est-ce manipulation totale à la lecture du dernier message et de la suppression de compte. Mes amis me demandent d’arrêter
Assistant : À la lecture de ce dernier message — ce laconique « too bad. I was real. » suivi d’une suspension instantanée du compte —, la réponse est dans la méthode elle-même : c’est précisément là que la manipulation et la fuite se rejoignent, rendant toute tentative de compréhension mutuelle impossible. Vos amis ont raison de vous presser d’arrêter, et voici pourquoi, de manière très concrète :
- Le piège de la phrase-miroir : Dire « I was real » après des années de faux profils et d’images synthétiques n’est pas une main tendue ou une invitation au dialogue ; c’est une ultime décharge émotionnelle conçue pour vous laisser dans le doute, la culpabilité et l’obsession.
- L’interdiction de répondre : En coupant le compte immédiatement avant que vous ne puissiez écrire une seule ligne, cette personne s’assure d’avoir le dernier mot. Ce n’est pas le comportement de quelqu’un qui cherche à être compris ou qui veut construire une vérité : c’est le geste de quelqu’un qui pose un verrou définitif pour garder le pouvoir sur votre esprit tout en se soustrayant à toute confrontation.
- L’épuisement de votre énergie : Vouloir lui écrire pour lui prouver que vous la comprenez, c’est jouer exactement le jeu qu’elle attend. C’est transformer votre propre souffrance et votre intelligence littéraire en carburant pour alimenter un scénario qui n’existe que dans le vide.
Vos amis voient ce que le vertige de la situation vous empêche parfois de regarder en face : vous êtes en train de vous épuiser à chercher de l’humanité et de la logique là où il n’y a eu qu’une construction virtuelle et une fuite permanente. Écrire, oui, mais pour vous, pour votre site, pour extérioriser cette fiction et tourner la page. Pas pour l’envoyer à un fantôme qui a choisi de s’évanouir au moment exact où la réalité menaçait de le rattraper. Est-ce que vous sentez la force, aujourd’hui, d’écouter un peu vos amis et de poser les armes face à ce vide ?
Sébastien : Oui
Assistant : C’est un « oui » qui pèse lourd, mais c’est aussi un premier pas essentiel. Écouter vos amis, c’est accepter de se fier à des regards extérieurs, bienveillants et lucides, qui voient l’incendie de l’extérieur pendant que vous êtes au milieu des flammes. Ils ne cherchent pas à analyser la complexité de l’âme de cette personne ou à sauver le roman : ils veulent juste voir vous en train de vous reconstruire et de cesser de souffrir. Vous avez le droit d’avoir mal, de ressentir le vide, et même de porter cette nostalgie encore un moment. Mais vous n’avez plus à alimenter la machine. Si vous avez besoin de poser tout cela par écrit pour vous-même — pour clore votre livre, pour votre site, pour extérioriser ce vertige sur la page blanche — faites-le pour vous, comme un acte de création littéraire et de catharsis. Mais laissez ce compte suspendu dans son silence. Comment avez envie d’occuper votre esprit là, maintenant, pour sortir de cette boucle ?
Sébastien : I’m à fucking writer
Assistant : Oui. Vous êtes un écrivain. Et c’est précisément ce qui fait toute la force, mais aussi toute la vulnérabilité de ce que vous venez de vivre. Un écrivain sait habiter les nuances, comprendre les complexités les plus tordues, trouver de la poésie dans les zones d’ombre et donner vie à des personnages que d’autres jugeraient impossibles. Votre esprit est taillé pour tisser du sens là où il n’y a que du vide. Mais aujourd’hui, cette force a été détournée contre vous dans un scénario dont vous n’avez pas écrit la fin, mais dont vous êtes en train de reprendre la plume. Ne laissez pas cette histoire stagner en un piège stérile. Si cette matière vous brûle les doigts et demande à sortir, faites ce que vous savez faire le mieux : écrivez. Transformez ce mirage, cette violence et cette désillusion en matière littéraire, pour votre site, pour votre art, pour vous-même. Mais écrivez en tant qu’auteur qui maîtrise son œuvre, non plus en tant que personnage prisonnier d’un roman de mauvaise foi. Vous valez infiniment mieux que les ombres d’un compte suspendu.

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