Merci

à la lecture de la privation de l’intime de Michaël Fœssel*

Si l’on s’appuie sur la distinction que signale Michaël Fœssel entre l’intime et le privé, il faut bien constater que les intérêts sont aujourd’hui d’ordre le plus généralement privé, et non intime, comme pourrait au contraire amener à le croire l’impression d’un égoïsme dominant et d’une psychologisation égotiste généralisée. « J’ai le droit dans mon bureau, c’est mon tour ! », hurle, peut-on imaginer dans l’espace théâtral de notre contemporanéité, hystérique, l’employé sans qualification précise, en pleine crise, parce qu’il est dépassé, imaginons aussi, par l’organisation commandée, dans un espace public, par les autorités, en cette période troublée de la menace planante du coronavirus. On vient de lui reprocher d’avoir laissé son téléphone professionnel sur silencieux, cela n’a rien d’improbable comme scénario, je crois. Il explose, prenant sans doute le prétexte d’une remarque, qu’il a pu ne pas comprendre, parce qu’elle aurait été dite sur le mode du théâtre revendiqué, dont on va voir justement qu’il lui est d’autant plus insupportable que sa propre performance ne se reconnaît pas pour telle et qu’il joue dans les coulisses de sa névrose quand il se croit en pleine scène d’authenticité.

Ce bureau ne lui appartient en rien et il est bien un plateau où il a décidé de jouer sa revanche sociale : il ne peut officiellement en chasser quiconque et n’a pas à donner son autorisation pour qu’on y pénètre. Pourtant et presque réellement, c’est son bureau : voilà sans doute, brossé maladroitement, le portrait du Bartleby moderne. Il ne dit plus I prefer not, il dit I won’t. Cela veut dire I want. Cela veut dire I am

Quand Bartleby, le personnage de la nouvelle de Melville, répondait à toute requête qu’il ne « préférait pas  », il ne protestait pas, il ne revendiquait rien : il s’affirmait comme pure négativité et donc pure paralysie du système. L’employé moderne de l’entreprise ou de l’institution joue exactement le jeu inverse, il joue pour le système, qu’à défaut de pouvoir dominer, il ramène à lui à la plus petite échelle : celle de son bureau. Même si on considère que le Bartleby original peut également être interprété à rebours, selon une logique cette fois plus kafkaïenne, comme un paroxysme de l’effacement administratif de toute volonté, il n’en reste pas moins qu’il s’efface sous l’absence de toute personnalité comme sous un drap d’invisibilité, quand la névrose de notre époque consiste justement à hurler une revendication de personnalité privée sur la ruine de tout rapport intime à soi : on peut voir Bartleby comme un ramassement sur soi hyper intense de l’intimité, à l’exclusion du privé, du personnel, qui doivent donc être abandonnés, comme, non pas des costumes, mais des panoplies enfantines auxquelles l’enfant croit se confondre lorsqu’il les endosse, dans les poubelles du public, conçu comme une éternelle extension du privé. Le costume, lui, on sait quand on l’enfile et on sait quand on l’enlève.

Fœssel insiste particulièrement sur le fait que nous assistions à une privation de l’intime par sa privatisation (publique) beaucoup plus qu’à la privatisation de l’espace public lui-même : il est plus opératoire de voir le phénomène dans ce sens, c’est le privé (et donc le social) qui devient public, non le public qui devient privé. Le social reste donc, au passage, cloisonné dans un rapport privé au public, alors que la générosité, par exemple, ce que Fœssel désigne, je crois, par le soin de l’autre, ne peut justement, pour être authentique, que procéder de l’intime d’un rapport de conviction réel à soi. Je ne peux être généreux si je n’ai plus d’intimité avec moi-même et que je me « joue » en permanence dans un rapport privé (fermé) avec le social (la scène publique où je m’enferme à triple tour dans un rôle aux yeux de tous).

Qu’un éclat de sincérité vienne à exploser dans ce contexte de multiplication des comportements privés, personnels, en public, mettra instantanément le feu au poudre. La preuve d’un intimité sincère dans le rapport qu’on entretient au monde est un démenti bien trop violent pour celui qui croit avoir atteint la personnalité universelle. Alors, la preuve la plus manifeste de ce qu’il convient bien d’appeler une forme de liberté : l’ironie, le double sens, le « jeu » avec soi-même en un mot, sera la plus intolérable car elle est bien la forme la plus évidente que puisse prendre un rapport libre avec soi, sans lequel aucun jeu n’est possible : le privé fonctionne par blocs très paradigmatiques, comme on verra plus bas, il compte sur la permanence d’une autorité qui le valide d’autant mieux qu’il l’ignore. L’intime, lui, est au contraire installé en permanence ou, mieux, se ré-installe en permanence, au gré du dialogue véritable, à soi-même ou à l’autre, dans un rapport de fantaisie avec lui-même. C’est à chaque instant qu’il vérifie son rapport aux symboles, qui deviennent donc eux-mêmes intimes. Le dialogue, qui n’est pas possible entre personnes privées n’est jouable, comme un pari, que dans cet espace (et non un territoire) de l’intimité, il propose à chaque réplique une nouvelle balance, un petit risque d’impasse, d’aporie ou de panne d’inspiration. La « peur du blanc », par exemple, relève d’un rapport qui se cherche dans l’intimité : le comportement privé implique aussi bien l’incapacité de se taire quand le lien exige de se passer de la parole et entraîne dans ce cas l’émission de propos dérangeants (malaise qu’il faut à tout prix cacher), qu’une surdité presque monolithique au silence assourdissant, quand celui-ci n’a rien de naturel : Perceval, qui rate le Graal à cause d’un silence déplacé qu’il s’est imposé en punition d’une parole déplacée (double faute), n’a pas reçu finalement d’autre apprentissage au terme de sa quête.

Cette fantaisie, qui permet donc l’acceptation de l’imprévu, voire de l’inédit, d’un refus ou contraire d’un enthousiasme non souhaité dans les réactions et les paroles de cet autre qui peut être moi-même, est essentielle à l’intime, ne la laissez jamais paraître en présence d’un être soumis au régime de la privauté revendicatrice : il y a fort à parier qu’il se démembrera à l’instant et vous explosera au visage dans un délire de revendication personnelle, de prétention à l’existence. Il croit cet éclat, pourtant purement arbitraire et finalement totalitaire (imaginons qu’on fasse tout ça), tout aussi légitime que l’acte vrai qu’il refuse de supporter, au sens propre qui lui demande de réagir de manière intime. Il prend cette manifestation spontanée pour la revendication d’un droit, qui menace d’autant plus le sien que seule en lui la revendication privée s’en émeut (le règne de l’émotion est beaucoup totale sous le régime du territoire privé), et qu’il ne fait alors lui-même, en réponse, que vouloir, à toute force, réclamer la reconnaissance de ce qui n’est qu’une personnalité, autrement dit un masque, autant dire un passeport : vos papiers s’il vous plaît est un requête soumise au régime du privé, venez comme vous êtes, de l’intime, qui opère comme un cap, une asymptote, un idéal plus qu’un régime (« Aime ton prochain comme toi-même… ») et constitue finalement le seul véritable territoire possible, celui où les émotions cherchent à s’enraciner dans un rapport à soi qui n’est pas dissociable d’un rapport au monde : la colère de l’intime répond à l’aberration du présent, pas à la préservation d’un ego menacé. Finalement, ce comportement insensé revient à être en permanence l’avocat de soi, ou son propre ambassadeur : le monde entier doit reconnaître ce que vous êtes. Ne soyez pas sincère, ne cherchez pas à être rien (la faute est volontaire), c’est devenu dangereux…

Peu importe la fonction de notre nouveau Bartleby, mais il faut supposer ici qu’elle relève de l’accueil et de la gestion à un niveau subalterne (qui est en pleine discussion, justement) : le fait de dire « mon » bureau, comme un C.P.E. (Conseiller Principal d’Éducation) peut dire « mes » classes, un D.R.H., « mon » service ou un vendeur de chez Darty, « mon » stock de machines à laver (presque « mes » machines à laver) participe d’un délire d’appropriation qui en dit malheureusement long sur la liquidation de l’intime dans la sphère privée : c’est désormais en public que je suis moi-même, j’en ai le droit et ce droit revendique un territoire, c’est mon tour ! puisque qu’il se limite à lui, faute, en particulier, de toute compétence spécifique reconnue qui justifierait une autorité véritable : seule l’autorité légitime peut s’autoriser finalement le nomadisme.

On peut aussi imaginer, cela doit bien exister, que le bureau reconstitue l’ambiance du privé et qu’il est par exemple rempli de plantes pour recréer un environnement familier, que des huiles essentielles diffusent la même odeur qu’à la maison, dans l’idée (elle aussi revendiquée et même brandie, discrètement mais à tout bout de champ, encore la limite du territoire : assurée par un clairon qui se veut mirador, ou l’inverse) dans l’idée, incontestable donc aux noms de principes humanistes qui écrasent toute individualité, que ce serait pour le bien-être de tout le monde, qui doit donc partager, le tout le monde désormais pris pour un docile spectateur qui voudra bien participer au petit manège d’exhibition, la même conception du bien-être, et, surtout, qui doit se voir infliger cet intime devenu privé, c’est-à-dire public… Il ne s’agit plus d’être (tant mieux), il s’agit d’être bien : c’est pire, le virage de l’intime, sa souplesse de chicane, sa raideur de pari poétique, est raté. Car, quand bien même ce serait le cas, quand bien même j’aurais les mêmes goûts, et tout le monde avec moi, cela ne démontre rien (Dostoïevski l’a à nouveau faire dire par Ivan Karamazov : et si moi je ne veux pas de votre bonheur universel ?!) : j’ai le droit de trouver sain que le lieu où je travaille ne me rappelle pas celui ou je me brosse les dents. Le téléphone qui, lui, est un outil d’exercice de la compétence était bien en sommeil. Sans doute pour ne pas déranger le territoire justement.

On peut encore, pour donner d’autres exemples concrets de cet étalage public du quant-à-soi devenu la propriété de tous par le biais de ce spectacle ininterrompu, songer à l’invasion des casques audios et des boules Quies (devenues d’ailleurs hyper-sophistiquées, tout un chacun peut désormais s’embouchonner avec du matériel d’apnée en abysses) qui permettent de s’isoler du monde, mais en public, y compris dans des situations où la conscience professionnelle imposerait d’entendre le bruit pour tenter de le contrôler : dans une usine, derrière des fûts de batterie (les batteurs mettent des bouchons pour ne pas s’entendre taper trop fort), dans une cour d’école, une usine, etc.. Les lunettes noires qui, d’après Barthes, dans un essai auquel renvoie Michaël Fœssel, Fragments d’un discours amoureux (Seuil, 2002), servaient à signaler que je voulais rendre ma pudeur ostentatoire en indiquant que je cachais d’avoir pleuré et certainement rompu, dissimulaient en l’exhibant le spectacle d’un drame vécu comme tel, ce n’était qu’un paravent qui laissait aux autres le choix de passer leur chemin ou de jouer la pantomime compassionnelle, voire de percer l’écran pour véritablement consoler l’autre par-delà son rideau de fumée (voir, à grand profit, à ce propos, un autre essai de Michaël Fœssel : Le Temps de la consolation, Seuil, 2015). Les effets personnels qui tapissent le bureau, eux, odeurs, sons, lumières, petite fontaine qui dégoutte, n’exhibent que la volonté de ressembler à tout le monde en ayant rejoint le parti du familial, du familier, du personnel, du sportif, du culturel, de l’hygiène, le tout dans un esprit d’équilibre et d’apaisement qui impose donc sa reconnaissance à l’universalité. Je n’ai pas le droit de ne pas aimer les plantes, pourrait-on dire sans faire de mauvais esprit mais peut-être une métaphore.

C’est cela, je crois, la victoire du privé sur l’intime, d’où, si je comprends bien, ce superbe titre : la privation de l’intime, sans majuscule. Le privé c’est finalement le confort d’un non-rapport permanent à soi. On sait bien que l’intime n’a rien de confortable, même lorsqu’il est heureux… La religion du fitness et du zen permanent (là est le problème : sa prétention à l’universel), la logique managériale du développement personnel sont donc autant de forces actives dans l’éradication de l’intimité. Le couple dans son canapé qui échange des mots que le monde feraient disparaître sous ses quolibets (Fœssel envisage également l’amour comme ce qu’il convient aujourd’hui de tourner en dérision comme principale manifestation de l’intime véritable) : ce dialogue en sourdine, cette fugue pour musique de chambre n’a rien d’assuré, de garanti, de sécurisé sur l’avenir, cela reste très inconfortable, quelle que soit la qualité du canapé.

L’intime, lui, comme l’explique à nouveau le philosophe, peut s’ouvrir au monde, aux autres, le privé, lui, se résume au social, constitué lui-même de la sphère des échanges économiques et du politique, qui n’envisage le monde et les autres qu’en fonction d’intérêts strictement privés, que je me permettrai, car cette facilité n’en est peut-être pas une, de qualifiés de bourgeois.

Je voudrais seulement éclairer les cas que j’ai récemment rencontrés de cette lecture lumineuse.

J’ai vu ainsi qu’on préférait généralement pactiser avec des comportements qu’on condamne pourtant explicitement par ailleurs et prendre le risque de s’attirer la désapprobation des individus qui s’y refusent (à qui on a pu justement adresser cette condamnation). Le choix est clair : plutôt que de défendre une conviction, on préférera, au prix d’une trahison, acheter une paix sociale totalement illusoire, l’inimitié intellectuelle et morale restant tout à fait sincère, poursuivant son travail de jugement et ici de condamnation, sans pour autant être active. La trahison peut même jouer comme adjuvant plutôt que comme obstacle à surmonter, honneur à ravaler : elle est sacrificielle et garantit donc l’attachement économique à ce qui doit être préservé avant tout. Toute honte bue, j’ai fait mon devoir, il vaut mieux avaler des couleuvres plutôt que diner de merles… La rupture créée avec le parti de la fidélité à soi est moins grave : elle reste symbolique, affective, en un mot : intime. La rupture avec un comportement qui exhibe en permanence, par exemple, une intimité devenue publique, et donc potentiellement plus ou moins obscène, semble beaucoup plus périlleuse : on prend moins de risques à la flatter.

C’est que les fidèles sont nécessairement peu puissants économiquement (à moins d’héritage) et que les faussaires, même s’il s’ignorent eux-mêmes puisqu’ils ont perdu la clef de leurs jardins secrets, correspondent à une tendance dominante et donc assurée d’être, en dernier lieu, dans un bureau de direction, tout à fait soutenue : c’est là le dernier confessionnal, le paradigme de la confession se mâtine aujourd’hui d’un auditoire qui le transforme en procès, c’est le lieu ultime où l’incompétent peut condamner le talentueux, celui qui vérifie que tout est bien devenu publiquement privé et que ne survit en personne aucune privauté intime qui voudrait faire concurrence dans ce concert de personnalités, ou, pour le dire plus clairement, de persona débridées car elles ne voient plus les planches et que le monde est devenu leur théâtre, sans aucune théâtralité de leur part : c’est bien eux-mêmes qu’on voie, qu’on est obligé de voir et d’entendre : un véritable cirque les suit, bruit de clefs lancées sur la table, éclats de rire, soupirs sonores, génériques de dessins animés qu’on fredonne en sautillant, etc..

Ainsi, même si Fœssel montre, à partir de Rousseau, que le principe d’authenticité est aussi la source de la mauvaise foi, des passions mauvaises : l’amour propre qui est comme le contraire de l’amour de soi en procède néanmoins, il n’en reste pas moins que l’intime véritable inspire une sorte de confiance (il/elle ne se vengera pas, il/elle est au-dessus de cela, et il/elle renierait justement ses principes en se vengeant : je ne crains rien) qu’on peut trahir sans rien craindre d’autre qu’une rupture, et encore, on compte sur un « fond » de compréhension qui serait bien entendu inépuisable chez ces grandes âmes, nouveau paradigme bien pratique et très facile à ne jamais formuler (pudeur oblige, on reste bien éduqué), tandis qu’on répugne à valider les comportements inauthentiques mais en les flattant, car on les sait capables de tout : ils ont perdu le fil de toute fidélité à soi puisqu’ils passent leur temps à se fuir eux-mêmes, comme l’explique encore Michaël Fœssel à propos du « mauvais » (le terme est maladroitement de moi) souci de soi, celui qui empêchera justement de prendre soin de l’autre, réduit à une pure vitrine ou tout au moins un simple assistant, comme le magicien en a toujours besoin d’un : l’homme ne se fuit que par ce qu’il est, d’une manière ou d’une autre en présence de lui-même (p. 61) : la proscription de toute intériorité amène l’intime à se retourner en public comme un gant, ce qui, comme une pellicule mal développée, l’amène à se détruire instantanément : à l’inverse de la flamme pour le jus de citron, l’effet du public est de souffler toute personnalité pour exhiber un monstre : ce qui n’existe pas dans l’ordre naturel, un pur golem car sous les dehors de la franchise et de la familiarité, la parade intimiste ne renvoie à aucune intériorité qui ne serait soucieuse de se faire connaître : la caverne intime est en quelque sorte balayée à la torche dans ces moindres recoins. Cela produit donc un comportement totalement aléatoire en dehors de cette préoccupation de représentation permanente. Elle singe au passage les comportements vrais, de colère ou d’exaltation, qui, eux, reposent sur une appréciation objective des situations en jeu, c’est-à-dire des jugements et des estimations qui relèvent d’un savoir qui, s’il est devenu intime, n’a rien de personnel. Le comportement personnel ne se soucie finalement ni des autres, ni réellement de soi, puisque l’intime a été brûlé vif par l’absence de flamme intérieure… c’est cela qui fait peur et qu’il ne faut pas se mettre à dos si on veut survivre professionnellement, c’est-à-dire, à nouveau économiquement. On pourrait presque en conclure que la précarisation de notre statut social encourage l’éclosion de ces comportement factices et névrosés comme un condamnation presque structurale (endémique) des résistances à la disparition de l’intime autrement que sous sa forme contrefaite.

À partir d’une telle situation, on ne voit plus poindre à l’horizon, limité strictement à la survie sociale, c’est-à-dire économique, la moindre possibilité d’amitié. Les vieux paradigmes, la grande âme, la hauteur de vue, la profondeur, bref tout l’attirail chevaleresque, sont donc bel et bien devenues des pièces de musée qu’il faut néanmoins maintenir moribondes : elles permettent de compter que les bafoués ne se vengeront jamais. Sacré pari en fait.

*Michaël Fœssel, la privation de l’intime, Seuil, 2008.

Copenhague, le 14 mars 2020.

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