bouffonnerie littéraire

à Julian Ferreira et Benoît Dodivers, précieux lecteurs…

On aurait pu arriver plus tôt sur les marches mais le soleil était encore là. On pouvait donc encore profiter du crépuscule pour bercer nos illusions défuntes, puisque c’était le but.

La ville, encore humide, miroitait aux places goudronnées et on entendait des écoulements courir à l’intérieur des canalisations cachées dans le vaste sous sol, en dessous. Si on était amené à passer sous un arbre ou encore à circuler entre des haies basses, de buis par exemple, on se ferait à coup sûr mouiller aux jambes ou aux épaules, à moins que quelques gouttes en paquet ne nous tombent sur la tête, au plein du crâne, entre les cheveux, sur la peau, toutes froides, faisant prendre conscience de cette peau et soudain du crâne tout entier et tout s’écoulait ainsi, avec musique et avec frissons, dans le soleil couchant.

Je tenais mon camarade par la main. C’était sans doute la première fois. On s’était pris par l’épaule déjà. Mais encore, à peine, maladroitement, dans la rue et ivres, pour faire comme dans les clichés des super copains, trébuchant grotesques et un peu gênés ou occupés à ne pas l’être.

Le contact physique n’avait jamais bien marché entre nous, ce qui réglait la question de l’homosexualité, au moins entre nous, à nouveau. Car pour les autres, le soupçon alimentait encore quelques cancans. Deux grands gars dans une ville étrangère, un peu nimbés de culture en cheveux fous, de la distance pour l’un, de la flamboyance pour l’autre, le tout insaisissable, c’est facile à taxer d’arrogance, d’imposture, de supercherie. Surtout avec ma gueule d’Arabe. De bougnoule, avait dit mon père, toujours précis.

Fantastiques départs, envois inconséquents, peut-être avions-nous brûlé sans le savoir des vaisseaux qu’il eût fallu tenir secrets, à l’abri des regards et à l’insu des commentaires, étanchement fermés aux appréciations et aux pronostics, flottant presque en silence, quelques clapotis exceptés, dans un hangar très sombre et très humide, à la vénitienne.

Mais j’étais le flamboyant et à ce titre suis celui qu’il faudra blâmer à la fin de cette courte confession.

Le parvis de Saint-Jean offrait son contre-point ironique, flûté entre les gouttes par des haut-bois, parfois épaissi par un cor, en coulisse, sans doute un embouteillage lointain qui n’en finissait pas de s’étrangler, hallali urbain dans les périphéries, pour gibier absent.

D’ailleurs, c’est moi qui avais donné rendez-vous, goût des mises en scène jusqu’à la fin.

Je n’ignorais pas que l’autre, ce compagnon, n’avait même plus à me percer à jour : s’il avait fallu peut-être les trois premières années pour qu’il le comprît, je pouvais tenir pour acquis, en ce jour terminal, que l’impossible mélange de suffisance et de dérision qui présidait à ces choix, toujours un peu ratés dans le théâtral et dont j’avais tenté de faire du ratage un style, lui était parfaitement lisible.

Faisions-nous chacun semblant de croire que j’étais vaguement arrivé, quand même, à une ébauche de quelque chose ? Un semblant de début ? Une sorte de petit départ ? Même mouillé, un petit pétard quand même ? Une flammèche ? Une prémisse, même crépusculaire : même trop tard, l’idée que quelque chose eût pu, mais n’était parvenue à, sortir de toute cette attente ? De toute cette préparation un peu dans le vide ? Aurait quand même triomphé, même par petits bouts, de la procrastination, du désespoir, de la fatigue, de la colère, de la superficialité et des mauvaises habitudes ? Aurait-elle, il, eussent-ils, chacun, peut-être, aurait-on, devoir, falloir, pouvoir et quelque chose d’inédit mais non ?

J’avais bien fait mon possible pour pousser mon camarade dans le vide. J’espérais sans doute par là tirer quelque chose de son hurlement, absorbé par la chute, me faire le chroniqueur d’une chute, la mienne, vécue par procuration, pour pouvoir l’observer, justement.

Le génie de ce camarade avait été, c’était resplendissant de vérité maintenant qu’on y songeait du haut d’un parvis, de ne jamais chuter en fait. De ne jamais pouvoir mais, au-delà, de ne pas même savoir chuter : de n’avoir pas même découvert le concept, ce qui lui venait sans doute de sa rigoureuse formation philosophique.

Les rocailles suintaient donc tout endimanchées, elles que j’avais tant aimées et qui nous rassemblaient, lui et moi, ce partenaire de l’échec qu’il fallait rendre sublime avant de tirer le rideau.

Je ne pouvais pas m’empêcher d’imaginer les gargouilles de Sainte-Marie. Elles n’avaient pourtant rien à voir avec les mines chafouines de Saint-Jean, qui s’était même laissé convertir en théâtre. Le gothique comme dénominateur commun ne suffisait pas à oublier l’écart audacieux, fou, diabolique de Sainte-Marie. Là-bas, dans les replis de la ville, derrière le labyrinthe des rues historiques, une église si grosse et si haute qu’on la croyait cathédrale devait elle aussi être en train de promener sa façade de monstres médiévaux sous la pluie. La meute devait jubiler. Elle les sortait. Les gorgones et autres chimères fabuleuses, chargées d’écarter le mal en même temps que l’écoulement des pluies au loin des murs, étaient au moins une centaine et, même décapitées, à raison d’une sur deux environ, les coquines défigurées devaient bien s’ébaubir, sous cette pluie fine et chantante, qu’elles convertiraient bientôt en torrents, avant de dégueuler franchement chacune leur portion de déluge.

Sainte-Marie répondait au baptiste ou à l’apocalypsien (je ne savais toujours pas) par une sorte d’inversion complémentaire. Jean et Marie ouvraient les mains en sens inverse. L’une au dedans, sur l’Enfant ou sur un jeune homme mort, chaque fois pour le retenir. L’autre, Jean, lui, brandissait des doigts crochus et pleins de fureurs pour broyer les hérétiques, c’est-à-dire à peu près tout le monde, entre ses phalanges noueuses.

Ceci dit, l’analogie s’embrouillait quelque part dans mon raisonnement puisque si Jean était le baptiste alors ses mains avaient un peu la même fonction que celles de Marie. À moins de jouer avec le cours du fleuve (le Jourdain) pour ouvrir le cocon qui reste hermétiquement fermé par l’amour chez Marie.

Toujours est-il que, pleines d’éclairs extérieurs ou intérieurs, les mains formaient une roue de feu centrifuge ou centripète, suivant qu’elles se refermaient sur un crâne en qui faire entrer la Grâce, ou qu’elles soulignaient l’éructation des anathèmes finaux, ou encore qu’elles recueillaient, plus tendrement, plus naïvement, d’une profondeur plus féminine et maternelle et qui reste encore à comprendre, le corps sans vie d’un fils un peu turbulent.

Socialement turbulent. La pire des trahisons pour une semi-mère mais sa consécration pour une vraie, une mère entière : le fils qui refusait le monde, y incluant sa mère si elle n’avait su donner l’idée d’un détachement si radical, ne serait-ce qu’en esquisse et emporté par l’amour dans sa version à elle de la maternité : la vraie, la fausse, toute la mère se jouait dans cette abolition du monde.

Et c’est bien ce que j’avais moi-même misé. Inconséquent égoïste et lâche dans cette amitié conditionnelle que j’avais voulu authentifier en partant pour jamais, en exil, avec ce vieux compagnon d’études littéraires, loin de nos familles mais pas pour les mêmes raisons. Lui par sagesse, moi par folie : il cherchait à ne pas tomber sur eux quand je voulais ne plus jamais les revoir.

Il y avait pourtant devant nous de quoi régaler la vue un peu esthétique que nos explorations intellectuelles respectives avaient orientée en nos fors intérieurs, chacun de son côté mais dans le même sens : nous tombions à pieds joints d’accord sur le bord de la margelle pour dire qu’en dehors de ce spectacle intemporel de rues médiévales écloses comme neuves en pleine modernité, il n’était guère de salut pour la beauté des villes.

L’Occident nous disait au revoir, à sa manière honteuse, comme depuis deux cents ans, queue basse si on veut et sous une pluie qui commençait à prendre de la force, j’étais content pour mes gargouilles. Ça allait swinguer.

Nous commentions le déclin, lui et moi, la facilité du concept, sans bien savoir si c’était l’effondrement d’un monde qui nous saisissait ou la faillite, beaucoup plus banale et mieux ressentie par moi, de nos espoirs de jeunesse.

C’est bien l’humanité. Ça a eu lieu, basta. À quoi bon s’en émouvoir ? La logique du chiffre, à tous niveaux, remportait une victoire totale, étanche même, ne serait-ce que mathématiquement. Notre quantité, qu’on était finalement tentés de voir comme un rideau spongieux, hermétique à tout, sons, couleurs, sentiments, pensées, surtout les pensées peut-être, avait le dernier mot : à quoi bon, c’était la fin des arts, c’est tout. Mais non, moi je parlais d’espoirs de jeunesse et je disais qu’ils étaient déçus. C’est mon côté pas de côté.

Cette incapacité de ma part de décoller de mes obsessions quotidiennes, cette incapacité à penser plus loin, lui me la révélait en creux, par son silence, mes injures ricochaient sur cette absurdité : pourquoi aurais-je dû avoir besoin d’un autre pour créer ? La question réelle, c’était donc plutôt : pourquoi ce verbe me semblait-il sonner vide, et ce vide était-il extérieur ou en moi ?

Nos regards étaient perdus dans la toile du ciel, au-dessus des toits, bande assez mince à cause de la perspective bizarre que nous offrait l’esplanade, de taille réduite et à cheval de biais sur un carrefour, qu’elle nous offrait dans une ouverture de presque un demi-cercle. Mais de guingois car elle était mal orientée par rapport à l’axe des rues, comme si on l’avait fait tourner sans faire exprès sur une application de retouche photographique. Les crêtes, les tuiles vernissées qui jouaient sur des corniches, comme des billes lancées dans la roulette, des linteaux, des rigoles, des contreforts, tout un système d’entrelacs et d’embouchures du concave et du convexe fourmillait en dentelle de pierre et grignotait par en dessous la bordure bleue. Les façades étaient proches, on les voyait presque flotter devant nous, coulissant dans l’air sur des tringles invisibles.

Le seul art qui me restait encore dans la tête ressemblait finalement à celui du patchwork, c’était l’art du bricolage, un coup de ceci, un peu de cela, sans chercher vraiment du sens. J’en étais abattu mais l’habitude m’avait sans doute rendu amer et je faisais de cet abattement un cachet, ce qui était une bien grosse erreur.

Il n’avait pas fallu longtemps, sept années, pour entièrement nous folkloriser, surtout moi, c’est-à-dire nous rendre inoffensifs, en nous faisant entrer dans le décor. Les vaisseaux n’étaient pas restés sagement dans l’ombre et le hangar vénitien avait été saccagé.

On touche là d’ailleurs à une des mes illusions fondamentales et tragiques concernant notre expatriation commune : croire que nous menions un combat et, deuxième fausse route, que, si c’était le cas, celui-ci fût le même.

Je n’avais pas vu que mon camarade avait déjà dressé le bilan. N’attendre rien d’à peu près tout le monde, voilà la disposition qui percerait à jour à travers bien des occasions de la surprendre et, finalement, qui serait avouée clairement, quand je l’y presserai trop et que ses demi-déclarations touchant la liste de nos attentes ne suffiraient plus à me faire avaler un manque de volonté qui humiliait finalement mes tentatives pour amorcer cet hypothétique travail commun.

Elles avaient été bien maladroites il est vrai. Quelques bribes de textes, plutôt théâtraux, où il était censé apporté sa touche.

Mais comment ? L’écriture à deux mains a quelque chose d’impossible à achever qui la condamne à rester un exercice de style. Il aurait sans doute d’ailleurs fallu en passer par là et multiplier les exercices avant de se décider pour une forme, voire une œuvre, puisque nous étions encore deux à croire à ce «concept».

Je ne crois pas non plus que ce soit la piètre qualité de ces ébauches de création commune qui nous ait rapidement fait abandonner (au point d’aillleurs qu’il y avait des années maintenant que ni l’un ni l’autre, et a fortiori moi, n’avions plus jamais évoqué une idée de cette sorte) ; je crois que la racine du problème était ailleurs, dans une insuffisance chez lui qui se traduisait par d’autres aspects de sa vie sociale aussi bien que privée, que solitaire.

C’était un rire, une sorte de moue parodique, une facilité à blaguer et même à prendre systématiquement la voie de la blague, quitte à forcer les occasions d’auto-dérision, à faire volontairement une fausse note sur sa basse, par exemple, à commencer à se moquer de lui avant même de perdre le rythme, et sans doute pour provoquer cette défaillance.

J’avais déjà rencontré ça chez une femme, qui ne finissait jamais ses phrases et les terminait toujours par des mimiques grotesques. On aurait dit qu’elle voulait s’enlaidir, elle qui était très jolie avec sa grande bouche et ses grands yeux bleus. Elle ponctuait pratiquement chaque affirmation par des grommellements sarcastiques dont elle était elle-même la cible, en même temps que l’auditeur, s’il refusait à son tour de la tourner en dérision et prenait ses propos au sérieux, par exemple en y répondant.

«Je n’ai rien dit», semblait-elle toujours dire avec une assez cruelle générosité qui, dirait-on aujourd’hui, «prenait en otage» son interlocuteur dans un piège d’autant plus serré qu’il était plus de ses intimes. La mouche, toujours un peu amoureuse de l’araignée, s’y laissait prendre et s’embobinait dans ses protestations bienveillantes. L’araignée, elle, n’était malheureusement pas amoureuse d’elle-même et se digérait toute seule, au grand dam de la mouche.

Je comprends ces êtres-là, je partage leur apparente complexité. Je sécrète moi-même à peu près le même venin, qui paralyse ceux qui s’approchent de trop près, dussé-je les avoir dans un premier temps invités à partager mes vues les plus secrètes, c’est-à-dire sur tout et rien, et qui reviennent toujours un peu au même avec moi. Que nous reste-t-il à faire ? Dans tous les sens que puisse prendre cette question multiple. Le même acide finit toujours par ronger la confiance que j’adresse à autrui, dès lors qu’il ne passe pas les tests d’approche et se met à m’admirer en oubliant de m’inspirer un sentiment équivalent. Oui, je suis un salaud et il est sûr que mon pote a dû bien composer avec ça.

La ribambelle d’êtres venus se brûler les plumes à la chaudière de mon ressentiment est inutile à dénombrer. Il m’en a fallu à peine deux pour comprendre que j’avais renoncé, sur cette terre étrangère et qui devait le rester, à ce qui risquait bien d’être la matière de la vie sociale de mon ami, pas si exilé que ça.

Seul, il n’y avait pas d’homme plus consciencieux, plus travailleur. Certes, il me répondait toujours, et même avec un agacement plus flagrant chaque fois, que je me faisais des idées. Et il avait forcément raison, je devais bien un peu me leurrer. Mais je le faisais volontairement. Il fallait qu’il soit un travailleur irréprochable pour que je puisse à la fois me blâmer, moi, de n’être qu’un paresseux velléitaire et, lui, de se tromper de travail. En ne consacrant aucune des énergies nobles qu’il mettait à son labeur professionnel au service d’un art gratuit, qui devait nous apporter rien de moins qu’une sorte de reconnaissance, que je devais imaginer capable de nous excuser de tout ce que le monde pouvait selon moi nous reprocher, il nous trahissait.

Que cette vision idéale eût dû être révisée à l’aune de déclarations qu’il réitérait sur son dilettantisme ne m’empêchait pas de persister dans une intuition pugnace de sa culpabilité : il ne prenait pas au sérieux le travail réel, celui qui ne pouvait aboutir que par la conjonction de nos certitudes sur l’inutilité et, plus encore, la malhonnêteté, l’abjection qu’il y avait à s’occuper sérieusement d’autre chose. Comme de la vie sociale, justement.

Ils sont tous venus se brûler les plumes les uns après les autres. Ayant réussi à entrer dans la vie de mon ami, il pensait que le ticket donnait accès à toutes les salles, dont la mienne, que j’avais baptisée bien sûr la chambre froide. J’en ai vu beaucoup se broyer le pied dans la porte, et une porte de frigo industriel c’est lourd et ça fait mal, il ne reste plus grand-chose du pied après. Surtout que je la refermais d’un grand coup, après avoir fait quelques tours dans le salon, où le camarade semblait avoir établi sa villégiature, pour se reposer du travail qu’il accomplissait, j’en étais sûr, dans la solitude.

J’ai pu me confondre avec un des visiteurs mais cela faisait longtemps que cela n’était plus cas.

N’ayant jamais joué au gardien autrement que pour préserver mon territoire de toute corruption, j’aurais presque distribué les tickets gratos pour qu’ils aillent saccager ce qui ressemblait pour moi, de plus en plus, à une ruine, la vie de mon pote, ou plutôt à un champ d’oignons stériles.

Il exerçait comme professeur. Et moi aussi.

J’ai dit qu’il mettait toute son ardeur à cette profession et qu’il considérait avec distance, voire avec absence, pire, avec un engouement factice, tout autre activité. Hormis celles de l’amour, qui pouvaient le mettre, elles, dans tous ses états. Mais je me trompe : la profession fusionnait chez lui avec les convictions les plus personnelles : la philosophie, c’était la vie. Tout comme pour moi, la littérature, c’était le seul salut.

Le problème, c’est que la littérature ne s’incarne pas dans un cours de Français comme la philosophie dans un cours de Philosophie. C’est mathématique.

Entre le cours et le discours philosophique, point de hiatus : la philosophie se pense au bureau comme elle se déploie en classe, privilégiant les points d’attache avec l’expérience, elle projette sur elle un éclairage et creuse dans les événements des profondeurs qu’il appartient aux élèves de voir, d’entendre, de soupçonner à partir des échos qu’en donne la parole du professeur.

Pour la littérature, que nenni.

C’est très simple, à l’exploration que propose sa demi-sœur d’adoption ou si on préfère sa fausse jumelle, la littérature ajoute la précision que tout ceci ne sert rigoureusement à rien.

Tout n’est que style, même le fond, surtout le fond d’ailleurs.

À partir de là, le monde économique s’éteint.

Il n’a plus de sens que dans un halo où les représentations se répondent à elles-mêmes.

Condamner un personnage ignoble dans un roman devant de jeunes consciences, c’est les rendre capables dans un même mouvement d’en apprécier le génie romanesque.

Or, toutes les consciences, jeunes ou pas, sont désormais prises dans l’opinion écrasante que tout ce qui fait rempart à l’ascension économique doit être dénoncé à la vindicte et sévèrement puni par la loi. D’ailleurs, rares sont celles qui parviennent encore à être vraiment jeunes, même au début, et ne naissent pas, vers dix ans, à la cécité totale pour quoi que ce soit qui échappe à l’angoisse de gagner très bien sa vie (peu sont ceux qui pensent encore qu’on peut vivre pauvre ou malade).

Quand on lit Kant, on peut encore rester sur sa chaise et se dire que cette sagesse répond à des impératifs universaux. Quand on lit Rimbaud et qu’on le comprend, on se lève d’un coup tout droit pour chier carrément sur sa table. Les perspectives de carrière sont ainsi largement différentes.

«Qu’est-ce que tu fais de Rimbaud, hein, qu’est-ce que t’en fais ?» et lui de me répondre par l’évasion. Oh, ce n’est pas qu’il n’a pas de réponse, ce n’est pas qu’il s’est résigné : il ne faut surtout pas comprendre ça ! Au contraire, et j’ai mis un peu de temps à le saisir, la certitude chez lui qu’il ne fallait rien attendre, des lecteurs de Rimbaud sans doute encore moins que des incultes honnêtes, ne reposait en rien sur une démission : le travail n’était pas là, c’est tout.

Bien sûr qu’il avait raison et moi je m’entortillais en fol dans des contradictions où se cachait mon pire paradoxe : un désir de gloire tapi sous le refus de tout, la condamnation univoque et hystérique de toutes les sottises d’un milieu dont j’aurais souhaité secrètement la reconnaissance.

C’était pas beau et, surtout, c’était très banal.

Heureusement, je m’en suis tiré en expliquant que c’était une reconnaissance purement symbolique que je souhaitais. On pouvait y voir un supplément de dandysme mais chaque fois qu’on est venu me complimenter en termes totalement déplacés et qui trahissaient appréciation bourgeoise de mon travail, j’ai été imbuvable. Et sans me forcer.

Les prolétaires ont des goûts de riches, Marx l’a dit. La différence entre un prof de philo et un prof de «lettres», c’est que le prof de philo le sait. Ils veulent vivre ce que vivent les riches : ils sont à fond dans le symbolique. En gros, plus grand monde ne cherche effectivement à organiser ses actions en vue d’un résultat positif, dont on pourrait espérer qu’il est, dans l’idéal toujours, conçu en vertu de découvertes personnelles sur soi, le monde, la vie, voire la pensée. Alors dans un monde où il s’agit de convoiter du symbolique lui-même déjà cousu sur du symbolique (les riches n’ayant pas fait mieux avant eux), les futurs prolétaires, ou, si on préfère, les nouveaux symbolistes, n’ont pas grand-chose à carrer des finasseries de Mallarmé. Enfin si, ils peuvent y trouver du charme ou de l’exotisme (c’est rigolo un fou qui parle de ce qui existe pas) mais il serait déraisonnable d’attendre que la beauté qu’ils ont pu apercevoir dans l’analyse d’un poème sur la poésie (miroir du miroir) oriente leur études de manière décisive et détermine ce qu’il faut bien convenir d’appeler, avec l’époque et au prix d’une hilarité de désespoir, leur «choix de vie».

Avec l’âge, les sens s’amenuisent par à-coups, en particulier les yeux, on remarque un matin que le monde est plus flou, qu’il s’éloigne. Mais en même temps qu’il s’éloigne, c’est comme si on entrait plus profondément dedans. On le pénètre au cœur à mesure qu’il disparaît. C’est ironique, comme à peu près tout ce qui nous arrive. Je savais la main de mon camarade dans la mienne mais je ne la sentais plus, il fallut que je donne une légère pression pour la faire réapparaître dans ma paume. Il ne m’a pas semblé réagir, son regard devait lui aussi être plutôt absent. J’imaginais qu’il voyait les mêmes choses que moi, mais que leur glissement vers le flou ne l’atteignait peut-être pas de la même manière. Ses yeux étaient très différents, des miens.

On avait néanmoins réussi au fil des ans à modeler nos goûts sur celui de l’autre ou à les laisser se contaminer mutuellement. Notre goût pour les filles par exemple correspondait de plus en plus à une synthèse de nos goûts passés. Je crois qu’on accédait en cela à une certaine universalité, en tout cas on touchait quelque chose. J’avais adopté progressivement toutes ses bizarreries, il était amateur de nez cassé et de dents de travers, le tout sur peau pâle, si possible irritée, avec de petits boutons sur le front et là il était cuit. De son côté, lui avait fini par comprendre que les brunes ont elles aussi du charme. Mais si, dans les détails, nos préférences tendaient à se confondre, la trame générale, la toile de fond, «l’esprit» pourrait-on dire de notre pente demeurait propre à chacun. La femme, que je ne mettrais pas entre guillemets tellement il est évident que c’est une abstraction, ne représentait tout simplement pas la même chose pour nous deux. C’est d’ailleurs certainement par là que tout individu se définit : ce que représente pour lui les autres, ou l’autre (à nouveau sans guillemets), ami, compagne, «partenaires» de tout ce qu’on veut, friend zone, bff ou ff tout court, définissent, dans ce qu’ils viennent combler, satisfaire, ce que nous sommes.

La question de la confiance faisait tout. Celle qu’il m’inspirait m’absorbait totalement dans notre amitié. J’étais ainsi incapable d’avoir réellement aucun autre ami. L’idée même me paraît toujours aussi absurde, c’est d’ailleurs la première fois que j’envisage une possibilité pareille : un autre ami. Non pas que je n’aie eu aucune affection pour d’autres personnes : l’affection que j’éprouve pour qui que ce soit n’a pas grand rapport avec la notion d’amitié. Je n’ai d’ailleurs pas toujours une bien grande affection pour ce camarade qui est pourtant mon seul ami. Non, l’amitié épuise, elle se résorbe et elle épuise tout ce qu’il y a autour, tout ce qu’il y a d’attractivité possible en nous pour quelqu’un d’autre. Elle éponge tous les courants qui se déroulent sur son plan à elle, sur son plateau, les mille ruisseaux des attractions de nature semblable se rassemblent en elle, du plus infime riot au fleuve majestueux. Comme tout sentiment puissant, il n’existe qu’à condition de cette unicité. Ce n’est même pas une exclusivité, qui supposerait une sélection, c’est un épuisement instantané, comme un lac qui se viderait en une seconde, qu’on mettrait à sec par une explosion magique. Il ne m’avait tout simplement jamais déçu. Oui, évidemment, il m’avait découvert parfois des pans pas bien reluisants de sa personnalité, je ne parle pas de ça. J’avais bien vu son égoïsme, sa mesquinerie pointer au hasard d’un moment de fatigue, d’une atteinte à son confort. Et, encore, moins que chez tout le monde. S’il ne m’avait jamais déçu, c’est qu’en rien il n’avait entamé ma confiance. On n’en sort pas. Rien ne m’avait jamais fait ressentir cet horrible vertige qu’absolument tout le monde, à part lui, m’avait au moins une fois procuré, cette prise de conscience atroce que nous sommes irrémédiablement seuls et que tout le monde, absolument tout le monde, peut vous trahir à chaque instant. Cela se fait tut naturellement, un beau jour, au détour d’une phrase. Tout à coup une réalité horrible vous est dévoilé sur l’autre. Il voit la vie sous un angle mesquin, qui vous effraie et confirme un peu plus chaque fois que les gens n’attendent pas la même chose que vous et qu’en somme ils « gèrent » leur existence, se pèsent, se mesurent, cherchent ce qu’ils croient bon pour leur corps. Ils pensent leur vie comme si leur corps s’était à son tour magiquement séparé de l’esprit, résumé la plupart du temps à sa fonction de gestionnaire, justement, de l’entreprise « Corps », du projet finalement si honteusement biologique qui semblait fanatiser tous nos contemporains.

Enfer terrestre, il n’est que là. Le connaître n’avait jamais résolu le problème, mais j’étais convaincu qu’à sa manière et selon ses propres modes, quand bien même l’amitié et l’amour ne représentaient pas exactement la même chose pour nous, il ne quitterait jamais la piste où j’étais moi-même engagée, la seule qui compte, celle où la vie se dévoilait à nous selon les mêmes virages, les mêmes surprises.

À ceci près qu’il n’en attendait plus beaucoup, alors que moi je n’étais que ça, une attente permanente de la surprise qui me ferait décrocher de la certitude d’être seul.

Le voir dans la pente devant moi ou au contraire dans mon rétroviseur ne suffisait pas : l’amitié était épuisée, le sentiment de solitude résorbé, mais quand même, puisqu’il n’attendait plus, puisqu’il ne créait pas, il fallait bien qu’à mon tour, je le trahisse par un bout.

C’est venu d’un coup.

C’était tout simple, il suffisait de suivre le programme que j’avais tracé sur un bout de papier, comme j’en avais l’habitude d’écrire à l’époque où je croyais encore qu’à force d’accumuler les paperolles sur ma table et au pied de mon lit, dans certains classeurs aussi, la grande œuvre finirait par se pondre toute seule, comme accouchée spontanément d’une montagne de souris en papier.

Non, cela ne marche pas mais je me souviens de ce papier programmatique (qu’il était donc inutile d’écrire) : « Un jour, trahir Thomas, pour voir ce que ça fait. »

Après, c’est vrai qu’il me fallait un scénario. Alors j’ai élaboré dans le simple.

D’abord un rendez-vous. Je ne lui en donnais jamais, il allait faire le gentilhomme et ne pas poser de questions, accepter comme si de rien n’était, à nouveau je pouvais lui faire confiance.

Une gare, tout simple je vous dis, une fin d’après-midi, un dimanche, comme sur des roulettes. J’avais choisi le dimanche exprès car c’est un jour où il ne communique avec personne, son téléphone portable est coupé et il faut appeler sur le fixe : il se sentait obligé de répondre car comme nous vivions à l’étranger, il avait toujours un peu peur que quelqu’un soit mort dans sa famille. C’était tentant de jouer sur cette corde, alors je l’ai fait.

Pour la gare, j’ai tout misé à nouveau sur le symbolique : la ville de nos anciennes études, aucun souci, cela ferait mouche à coup sûr. Il allait arriver gonflé de sympathie inexprimable, il serait tout maladroit, ce serait divin.

En même temps, il m’a surpris. Je dois l’avouer. Il est arrivé détendu, sans être détaché assez classe et je dois avouer que dans ce registre, il lui arrivait souvent de me blesser. En 7 ans, il avait finalement énormément progressé sur le terrain de la gratitude, les clichés le blessaient moins, il ne se sentait plus obligé d’en faire des tonnes ou de glisser dans le parodique. Non, vraiment, bien, je n’avais pas fait tout ça pour rien, la fin aurait de l’allure.

La suite de mon plan voulait que je m’allongeasse en premier sur les rails et c’est là qu’il me fallut un peu de temps pour concocter le subterfuge et lui faire avaler l’idée. Pour le coup, je misai tout sur le burlesque, à fond dans le parodique, plein pot au second degré.

Je lui expliquai qu’il devait m’aider à filmer ma fausse mort, pour un court-métrage dont j’avais obtenu le plan par une amie comédienne. Tout était plausible, j’avais une amie comédienne et l’habitude de me lancer dans n’importe quoi pour ne jamais finir : il ne serait pas surpris. Ce serait en quelque sorte la fantaisie inaugurale de notre week-end de commémoration. Je pouvais aussi ajouter que j’entendais profiter de cette ambiance nostalgique pour jouer plus véracement le condamné à mort, ce que je fis.

Une fois sur les rails (après l’avoir semé au haut des escaliers qui ouvraient sur les quais), je m’allongeai. Pleine après-midi de semaine, province, vacances, je ne prenais aucun risque. Je l’entendais monter les marches, devancé par ses blagues, sonores, la voix déformée par différents personnages dont il se servait pour m’imiter. À cet instant je sentis les premières gouttes.

– Putain mais vieux t’es cinglé ! Allez sors de là ! Sérieux arrête… Ok, ok, vas-y le grand suicidé fais-nous le poète… je m’en fous, je roule une clope. Tiens, voilà… t’as pas du feu ? Non attends, c’est bon… surtout bouge pas ! Je vais fumer tranquille en attendant le train. Je peux commenter si tu veux. Tiens, le voilà… ah non c’est une bagnole. En même temps tu pourrais faire ça sur la route, ça irait plus vite. Allez, magne-toi putain le train y a mon pote qui veut se suicider ! Il veut finir comme dans les western, il a pas assez bossé dans sa vie alors il s’occupe comme il peut ! Vindieu qu’il est con… ah qu’il est con, j’hallucine, putain mais dégage de là bordel ! Non ? Ok je m’en fous, tu voulais que je filme c’est ça ? Putain on dirait deux cas soc de banlieue, eh Tarik tu descends, on va faire brûler un cheval ? Non mais sérieux mec… attends tu vas l’avoir, tiens, en gros plan… Oui oui oh ferme-la hein l’artiste, si tu veux cadrer t’as qu’à… ah mais oui tiens t’as qu’à le faire en selfie, tu me jettes le tel au dernier moment, on attends ton cri… ah putain je me brûle avec tes conneries… hein, en selfie tu veux que je te donne le tel… oui c’est bon, c’est bon arrête de quinter, j’hallucine, c’est lui qui va m’engueuler sérieux… Ah, là je crois que c’est bon, bouge plus… tu veux que je prenne les lumières avec… attends je fais un gros plan sur le train, champ, contre-champ, ouais, là, franchement, je pense que c’est assez génial. T’es bien ? Prêt à nous quitter ? Nan, sérieux mec tu fais pas le con hein, tu te bouges, et pas au dernier moment, oh putain il arrive, on va se prendre une prune avec tes conneries, une prune, qu’est-ce que je raconte, on va aller en taule oui… allez c’est bon là, oui, oui, on te voit, oui on voit ton air, c’est bon allez, une dernière… mais oui je filme ! Une dernière… un dernier balayage allez viens putain…

Il avait fini par descendre sur les rails bien sûr. Le bruit est devenu assourdissant, une sorte de trompe s’est mise à hurler, j’ai attrapé sa main, au moment de me relever il est tombé à son tour, j’ai essayé de le tirer mais j’ai senti une résistance immense, comme si je tirais sur un immeuble par la poignée de la porte d’entrée, la main est venue d’un coup.

La pluie avait terriblement gagné en puissance, de grands rideaux s’abattaient maintenant, avec, par intervalles très rapprochés, des trous d’air pour faire claquer les gifles de cailloux froids qui s’écrasaient en tout sens sur mon visage.

En face de moi, une scène totalement inédite se déroulait. Oui, c’était bien la première fois qu’une telle scène se déroulait devant moi, enfin, à hauteur de mes yeux, sur la façade de l’immeuble haussmannien qui faisait tangente avec notre esplanade de fortune. J’avais déjà vu une femme se dénuder devant moi à son insu. Je ne m’emballe pas, ce n’est arrivée qu’une seule fois. C’était à Lyon et j’étais justement au téléphone avec mon camarade, lui resté ici, justement encore, c’est amusant, il devait habiter pas loin du parvis.

– Non attends mec, non attends je te jure… oh putain, non j’y crois… attends il faut pas que je parle fort… de l’autre côté de la rue, il y a une voisine qui est en train de… se… dé-sa-per… en fait, elle était en serviette, une serviette verte enroulée autour d’elle… attends, oh là là elle va me griller… elle est magni-fi-que… elle est allée… aïe ça y est putain elle m’a vu… wouhaïe aïe aie j’ai l’air con elle a fermé les volets… bon… ouais… ah là cash j’hallucine c’est trop bon, ça arrive jamais ! Elle avait une serviette, une serviette verte, elle était rousse ! Frisée, tu imagines et là paf ! Elle se mate dans la glace de sa salle de bains, donc je la voyais de dos ET de face et là je me dis non, elle va quand même pas faire ça, eh ben si… paf, la serviette…

Là, évidemment, c’était un petit peu moins spectaculaire, cette femme inconnue et de dos, tenue de salariée dans la com’, tailleur, cheveux fous, frisés aussi mais châtains, l’air jolie de dos, réajuste un tableau. Au début je ne comprenais pas : elle fait des va-et-vient, de dos, devant son mur, elle se rapproche, se recule, elle écarte les bras, le tableau apparaît et je comprends qu’elle le réajuste, elle le remet droit. C’est touchant comme scène. Cela dure un peu encore puis elle prend la bonne distance et contemple le tableau, on la sent satisfaite, même de dos. Et puis elle se retourne.

Je ne sais pas pourquoi, ça m’est venu comme ça. Je lui ai juste fait signe, avec la main.

19 juin 2019, Diamant Noir

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