Les deux portes

A gauche et à droite, deux portes. L’une de fer, barres de métal croisées sur de gros boulons et des soudures qui font des cicatrices boursouflées. L’autre, coulissante, en verre rosé presque transparent, vaporeuse, un nuage de sucre comme on en vend dans les fêtes foraines. Ceux qui ont levé la tête pour voir tout en haut comment finissait la première porte disent avoir aperçu des barbelés, tandis qu’en déplaçant son regard sur la droite, vers la deuxième, le candidat peut jouir d’un spectacle qui lui met du baume au cœur : des fresques gigantesques mélangent à l’infini leurs motifs entrelacés dans les nuages et, tous âges confondus, hommes et femmes, enfants de tous continents dansent un gigantesque ballet d’amour dans les volutes du ciel, qui paraît fait de la matière des meilleures pensées. D’autres évoquent encore à propos de la porte de gauche des odeurs de charniers, des cris d’enfants, des hurlements de loups.

Les deux portes sont bien connues de tous depuis la plus tendre enfance, et, même si personne ne sait quand il aura personnellement à franchir l’une ou l’autre, ce n’est pour personne une surprise lorsque le moment est venu. Les portes se tiennent là, indiscutables et muettes : c’est au candidat à s’avancer, indiquant par son seul mouvement que sa décision est prise.

Débora avance vers la porte de droite, elle n’a même pas à l’ouvrir, ses mains ne rencontrent que la vapeur cotonneuse qui se fend devant elle, comme un rideau rose qu’elle soulèverait en rêve.Pourquoi celle-ci plutôt que l’autre ? Elle ne saurait dire. Mais elle sent qu’elle contrarie une envie plus profonde en elle, une envie qui lui fait peur néanmoins et, finalement, c’est un peu comme si, en la refusant, elle se contredisait. Pour régler la question,elle s’abandonne donc.

Un spectacle d’Éden s’offre immédiatement à elle, sans aucune transition : une vallée large et profonde, recourbée sur les bords, se déroule à ses pieds. Ce qu’elle voit, c’est un paysage qui fait la synthèse du terrestre et du maritime dans ce que les deux ont à offrir de plus spectaculaire en termes de panorama.

Les gens semblent le traverser sans effort, ceux qui montent vers elle comme ceux qui la dépassent dans la descente affichent le même air serein, échangent dans la plus grande simplicité des paroles qui tombent au bon moment, avec le poids qu’il faut, l’intonation parfaite, la discipline adéquate et sans jamais le moindre éclat, exactement comme le match de badminton qui lui paraît se dérouler en slow motion sur une esplanade un peu loin.

L’ensemble du tableau compose un chef-d’œuvre d’animation où même l’imprévu d’un cri d’oiseau ou d’un ballon qui éclate, d’un verre qu’on renverse, semble trouver instantanément sa juste mesure, son équilibre parfait. Si le tableau vacille un instant, c’est pour mieux faire ressentir le retour à la normale. Ce sentiment, cette douceur très frustrante au fond, lui rappelle certains tiroirs de cuisine de son enfance, qui revenaient en place avec ce petit amortissement aérodynamique, digne de la recherche aérospatiale et qu’elle passait de longs moments à lancer de toutes ses forces pour en provoquer l’irritante sagesse d’amollissement. Après une demi-heure et parfois plus de cette bataille, l’amortisseur fonctionnait toujours avec la même précision d’objet usiné au micron, le tiroir n’était pas sorti de ses gonds, ils n’avaient pas dévié d’un iota des rails de son mécanisme, fourchettes et couteaux, couchés impassibles en compagnie des cuillers, ne s’étaient aperçu de rien. Elle concluait que l’accident était désormais devenu impossible, ce qui l’irritait sourdement, tout au fond d’elle, vraiment, presque douloureusement.

Tout s’écoulait harmonieusement selon les lois d’une entropie secrète. Au fond d’un évier, toutes les particules solides ou liquides, de mousse ou d’eau claire, de carbone ou d’azote, se rejoignent dans le fluidité labyrinthique des canalisations enfouies, de même, le monde de la porte rose s’aspirait lui-même sans relâche et maintenait dans l’espace un sentiment de plénitude inébranlable.

Débora ne sait plus depuis combien de temps elle est ici, elle vient de s’apercevoir qu’elle s’est assez profondément avancée dans ce monde pour ne plus revoir la porte rose si elle se retourne. Elle trouve étrange cette espèce de familiarité qui s’accroche à tout,aux sons, aux couleurs, aux mouvements. Il lui paraît, à un tremblement infime mais quasi-permanent de la surface de sa peau, que l’ensemble est lié par une sorte d’électricité qui vibrerait entre les éléments les plus petits en y déposant une ondulation grise à peine perceptible.

Dans les brumes multicolores où ce gris électrique traverse, maintenant qu’elle a noté son existence, chaque fragrance visuelle, s’élève tout à coup, dans un lointain qu’elle peut presque toucher, une série de centaines de bras articulés, montés par paire ou quatuor sur un axe d’environ deux mètres, qui leur permet d’exécuter des mouvements à la fois désordonnés et symétriques dans l’air. Le mécanisme semble vivant mais catatonique, un vieillard aux mouvements de tortue, le processus se soumet apparemment à des règles mathématiques obtuses, qui répondraient par ailleurs à une sorte de conscience animale.

Prise d’une sorte de vertige, Débora s’assied sur un léger monticule à proximité de la ligne des monstres dansant. De là, elle peut contempler ce spectacle dans sa totalité : devant chaque mécanisme une queue grouillait d’individus, débordant sur ses bords comme une ligne à l’encre tracée sur un papier absorbant. Quelques instants d’observation lui permettent de reconnaître une séquence qui se répète : un individu, jeune, de l’un ou l’autre sexe, se voyait entouré par un groupe d’individus plus vieux, des deux sexes également. Elle finissait par comprendre que chaque nœud du cordon ainsi formé devait constituer une famille.

Tour à tour, chaque petit noyau se libérait du jeune individu, fille ou garçon, d’entre huit et douze ans, qu’elle laissait avancer seul(e) sur les derniers mètres, tandis qu’un des membres plus âgés, suivi d’un second, parfois du sexe opposé, se détachait à son tour pour former une escorte rapprochée, un couple spécial chargé d’accompagner jusqu’à la dernière limite la jeune personne. Débora finit par reconnaître chez eux les traits plus franchement ressemblants de la parentèle directe. L’un se plaçait alors du côté gauche de la machine, montait sur une petite marche et se retrouvait ainsi à bonne hauteur pour actionner une sorte de levier qu’il devait apparemment abaisser, lorsque l’autre individu, placé symétriquement de l’autre côté, actionnait le même levier, au même instant, l’abaissant et le relevant chaque fois dans une sorte de parodie de salutations au public, les deux membres se tenant face à la foule des cellules familiales, qui attendaient chacune leur tour, dans le calme, presque religieusement, de donner leur enfant à l’imposante structure aux allures de pré-histoire futuriste.

Aucun cri, aucun pleur, une certaine contrition passait entre les parents et le jeune homme ou la jeune fille mais tous disaient parleurs gestes calmes et leurs expressions entendues leur absolue obéissance à quelque principe supérieur.

Le bras mécanique s’appesantissait, mollement, inlassablement décalottant, par une opération mystérieuse que gouvernaient à l’évidence de puissantes lois, les petites têtes, comme des œufs durs, s’abattant lentement sur les cous, au ralenti, chaque fois actionné par Papa ou Maman, tel que l’indiquait une tunique qu’elle apercevait maintenant, frappée de l’un ou l’autre de ces titres. Celui-ci ou celle-là ne manquait pas alors de jeter un regard docile, presque amoureux, à l’Intendant, auto-proclamé à ce rang par sa casquette au-dessus d’une gigantesque visière, et qui, du haut de sa console posée devant lui comme un pupitre, renvoyait en retour un regard d’approbation, immédiatement saisi par Tatie, Tata ou Tonton qui l’engloutissait avec délectation, comme un petit cupcake, sous le regard impassiblement conciliant des autres membres familiaux. La progéniture repartait légère, un peu assommée, les yeux pleins d’un grand vide et d’un nouvel appétit où se lisait un avenir radieux.

Passant près d’elle, l’une des unités familiales lui laissa entendre des propos sur l’expérience qui venait d’être réalisée. Par des commentaires objectifs, Papa semblait féliciter sa fille, qui ne devait pas s’inquiéter de ressentir comme un léger vide, une légère absence et Maman ajoutait que c’était justement ce qui lui permettrait d’être toujours heureuse. Ayant brutalement le sentiment d’être ici depuis des jours entiers, Débora se fit la remarque que le bonheur revenait dans toutes les conversations et finalement elle s’aperçut qu’il en était même l’exclusif sujet.

Elle ne pouvait dire si elle avait dormi ni combien d’années avait dû s’écouler depuis qu’elle avait franchi la limite de gaze qui paraissait devoir clore ce monde sur une rondeur parfaite. Sous le dôme du ciel, le sol lui-même s’incurvait dans une sphère sans bord, refermant cette coque ouverte sur un infini qui semblait la constituer en son centre, qui semblait attendre derrière chaque apparence, chaque surface, chaque détail du relief ou des objets les plus proches, cette gourmette, par exemple, qu’elle ramassa un jour sans y prendre plus d’attention et mit dans sa poche.

Elle ne se souvenait pas non plus d’avoir parlé à qui que ce soit et pourtant des centaines de souvenirs de conversation lui traversaient en permanence la mémoire. Un spot publicitaire produit à l’échelle planétaire pour un effroyable talk show habitait sa conscience. Elle voyait les visages en gros plans, se succéder, se manger les uns les autres. Des morceaux de visages parvenaient à se détacher du magma des faces pétries, planant un peu plus longtemps à la surface, des yeux en particulier, des milliers de sourires bienveillants, de bouches engageantes dont le son était coupé, tandis que des paroles d’encouragement, de consolation même, lui revenaient aussi dans un flot ininterrompu mais privé du moindre visage.

A un instant, elle vit nettement, sans rien sentir néanmoins, qu’on lui prenait la main, à droite, puis à gauche, une famille s’était constituée autour d’elle. Instinctivement, elle chercha à résister,rassemblant bientôt toutes ses forces pour contredire avec une obstination égale l’effort qu’on faisait afin de l’entraîner vers la machine. Ses bras allaient céder tellement elle s’acharnait.

Ils cédèrent et elle se retrouva à la terrasse d’un café qu’elle ne connaissait pas. Le plus curieux était d’avoir maintenant l’expérience des cafés quand son âge ne lui avait encore jamais permis d’y entrer seule.

La ville sent le continent, dans les effluves de printemps, la lumière sur le mur d’église de l’autre côté de la place mais a aussi quelque chose de marin et elle aperçoit dans un trou des façades de la rue commerçante qui endigue stoïquement une population mouvante et bigarrée en tenue estivale le cours d’un large fleuve canalisé par de majestueuses fortifications de pierres. Au loin, surplombant tout,une forteresse imposante émerge à moitié dentelée de ruines. Elle lui évoque, en plein jour, un paysage de nuit que renforce l’ombre diffusée par l’immense store de la brasserie dont elle partage maintenant la terrasse avec des dizaines de groupes attablés.

Trois fois elle doit vérifier que sa table ne vacille pas au point de renverser son Diabolo fraise,c’est-à-dire chaque fois que l’un des enfants qui l’avoisinent lève les yeux de son téléphone pour quitter la table familiale en trombe. N’osant rien dire, elle se résigne à l’observation du groupe et constate que chacun est plongé dans l’abime de son écran plus ou moins grand. Seule une femme, beaucoup plus âgée, reste les mains croisées sur ses cuisses, tournant lentement la tête quand l’un des autres convives dit quelque chose ou pose une question qui s’adresse pourtant rarement à elle, sinon pour vérifier qu’elle n’a pas trop chaud ou qu’elle ne s’est pas endormie, elle contemplant le tout d’un air bienveillant, reculée derrière une défaite certaine et presque apaisante.

Les enfants, deux garçons et une fille, tous d’une dizaine d’années, alternent les phases d’absorption électronique muette et celles d’une agitation presque paniquée. Dès qu’ils lèvent la tête, une phrase sort de leur bouche sans aucun rapport avec le contexte et Débora n’arrive pas à savoir si c’est une idée soudaine qui les a tirés de leur activité solitaire ou si, celle-ci ayant naturellement épuisé son intérêt,les jeunes personnes se retrouvent tout à coup face à un vide qu’il leur faut briser immédiatement par une question urgente ou une requête intempestive.

A un moment, seul le plus jeune des trois est encore à la table, plusieurs des adultes l’ont également quittée pour faire un tour et se dégourdir les jambes en attendant de rentrer, leurs consommations bues. « Papa ! Papa ! Va rejoindre Maman ! », s’écrit-il alors que l’instant d’avant son visage muet regardait, impassible, dans le vide immédiat et, à la réponse du père qui lui demande pourquoi, il justifie : « Parce qu’elle est toute seule ! », pour, enfin, presque dans le même mouvement, lancer, à la grand-mère cette fois : « Je voulais te montrer un truc sur mon portable » et elle de rattraper comme elle peut et de s’intéresser.

Débora sent l’enracinement de cette table de voisins avec la même intensité qu’eux, elle ressent la difficulté qu’il y a à rester attablé avec ses proches quand les consommations sont terminées, que le père et l’oncle parlent déjà de rentrer pour préparer la soupe et que les femmes, mères et tantes, plus calmes, cherchent à trouver encore un peu de plaisir simple à cette sortie en ville, en vacances et par beau temps.

Toutes les questions relatives aux mouvements de départ et de retour de chaque membre du groupe reviennent au lieu : « Papa, il est parti où ? », « Où est-ce qu’ils sont tous partis ? », « On les a pas retrouvés ? », elles se limitent à la localisation, devenue chose la plus importante, la seule qu’il faille connaître, la localité.

Le vaste monde au-delà de la table est l’inconnu de tous les périples, menaces ou découvertes dont il faut rapporter le compte-rendu à la table, c’est même la seule raison du mouvement : rapporter un détail, un galet, un coquillage, une pomme de pin, un crabe séché ou qui séchera : « Maman a essayé tous les parfums ! »

L’autre garçon revenu, il colle sa tête avec celle de son frère pour tenter de voir à deux l’écran trop petit. On dirait qu’ils sont englués l’un à l’autre, collés par la tête. Débora se frotte machinalement les mains et les avant-bras, s’attendant à y voir naître des boulettes de colle, comme après une séance de travaux pratiques. « Ne bougez pas, on revient ! », a le temps de lancer à tous les rescapés de la terrasse la fillette qui venait de reparaître : « Maman a vu une bague, on est dans le magasin… », Papa s’achète un couteau, une montre, un hélicoptère…

Il s’agit en fait pour chaque élément de la cellule familiale, surtout les plus jeunes, qui sont moins embarrassés à faire passer leur désir de fuite pour une ballade d’agrément, de ne jamais rester en place tout en s’assurant que les autres restent au même endroit.

Tous,sauf la grand-mère, tentent une petite escapade, les deux mères plus souplement, les hommes sans dire grand-chose et s’éloignant plus progressivement, petit à petit, les mains dans les poches,nénuphars à la dérive… Quoi qu’il en soit, quel que soit leur modus operandi de démarrage, c’est une tentative qu’ils n’entament jamais sans activer cette consigne de rester à la table, en fait de la garder.Les sièges sont de flammes mais les pieds de chaise doivent s’enfoncer jusqu’au cœur de la terre, Débora voit ce schéma apparaître sur le tableau de sa vision interne avec la netteté d’un dessin industriel.

Une des pièces de Débora est tombée par terre, 50 centimes elle croit. Un des enfants l’a vue, l’autre l’a entendue : il regarde par terre, le premier lui donne un coup de coude pour « attends un peu qu’elle oublie sa pièce » ou « elle est bizarre la fille qui écrit », ce qui signifie forcément qu’elle est bizarre parce qu’elle écrit.

Débora ramasse sa pièce sans un regard pour les deux garçons. Ils sont désormais traumatisés sans le savoir, un petit coup de canif quelque part dans le cerveau,indolore : il y a des gens qui lisent et qui même écrivent et ils ont le regard bizarre, ils ne sourient pas forcément quand un enfant les regarde.

« Ils sont où ? », la question est posée mollement, légèrement désespérée, par l’une des femmes de la génération intermédiaire, par une des mères à l’autre, sa belle-sœur. « Je vais prendre Mamie, les enfants et on va rentrer. »

Plus tard, elle a sans doute passé deux heures à boire son Diabolo, alors que les tables se sont vidées et que les premiers clients de la soirée viennent prendre leur premiers verres, plus jeunes, plus sûrs d’eux, comme s’ils possédaient mieux la ville et ses arcanes, un jeune homme, de son âge à peu près, peut-être à peine plus vieux, ou légèrement plus jeune, lui demande si elle n’a pas trouvé son bracelet, qu’il a dû oublier plus tôt à cette table même.

Sa main plonge sans réflexion de sa part dans sa poche pour en ressortir une gourmette qu’elle se souvient avoir trouvée plus tôt, lorsqu’elle marchait le long des quais.

Les effusions du jeune homme l’amusent sans l’intimider, ce qu’elle a le temps de noter d’autant plus nettement qu’elle se sait extrêmement mal à l’aise face aux témoignages de reconnaissance, qu’elle finit même par trouver plus dérangeants que l’indifférence même, l’indifférence pure, si elle existe, ajoute-t-elle encore pour elle-même.

Mais cette fois, c’est tout autrement : la reconnaissance est bonne car elle est divertissante,elle promet du nouveau sans compromission de soi, la phrase se note d’ailleurs d’elle-même dans son carnet, tandis que, profitant qu’il marche un peu plus vite, elle suit le jeune homme qui lui commente la ville sans se retourner et tient son carnet à hauteur des yeux tout en continuant à marcher. S’il se retourne, elle lui dira qu’elle prend des notes au cas où elle reviendrait dans la ville. Puisque cela finit par arriver, le garçon,qui éclate de rire, sera le premier, se dit Débora, à la voir écrire debout et à savoir qu’elle le fait ; il se moque alors d’elle et elle regrette son mensonge : on ne revient jamais dans une même ville et surtout pas quand on prend des notes !

Touchée, elle le suit sans le regarder, répondant à voix haute ou pour elle-même, presque alternativement, aux commentaires et aux apostrophes du jeune guide alors que la forteresse grossit au-dessus d’elle en gros plan, désobéissant aux règles de la perspective et donnant l’impression qu’elle se penche même sur elle pour l’accueillir ou l’avaler. Un pont-levis ne lui apparaît qu’en flashback, une fois traversé et, peu à peu, tout ce qui traverse son regard, un sol herbeux, des bordures, un mur ancien, une grille rouillée, un tableau, des candélabres allumés sans que leur flamme ne vacille, un bas de porte et même un crapaud ne lui apparaît que comme une réminiscence. Toutes ses perceptions, jusqu’à la cloche qui retentit tout à coup quand la petite aiguille d’une horloge, qui est peut-être celle de l’église de la place de la terrasse de la brasserie, est déjà sur le 15, sont décalées comme si un delay venait mixer l’influx électrique avant qu’il n’atteigne son cerveau, réduit à n’être qu’une ombre de l’événement réel tel qu’il est advenu dans le monde de la matière mais sans toutefois prendre la texture d’un écho, gardant au contraire toute la densité des choses sonores et visuelles, livrant une empreinte plus vive que son modèle à l’expérience intérieure de Débora.

La porte est là, de fer,cadenassée de toute part jusqu’à d’absurdes enchevêtrements de loquets et de cadenas qui se referment les uns sur les autres.

Au milieu de tout ce fatras sécuritaire qui semble plus de pacotille que de ferronnerie médiévale, une poignée de bois, tout ce qu’il y a de plus commun, s’offre tranquillement à la prise, à la place prévue, à mi-taille d’homme, sur la droite du panneau gigantesque. Comment le toucher peut-il lui aussi subir un délai qui donne l’impression à Débora que sa main a déjà heurté la poignée au moment où elle en ressent le contact ?, la jeune fille voit la question passer dans son esprit sans prendre le temps de s’y poser.

C’est une fresque qui décore de part et d’autre le mince couloir parqueté qui s’ouvre sans fin devant elle. Un tapis bordeaux sans âge que l’usure ne semble atteindre qu’en sa ligne médiane indique le chemin de promenade qu’il faut suivre sans doute si on veut contempler les dessins à bonne distance et saisir le spectacle qu’ils déroulent.

Le premier dessin présente la figure géométrique légèrement approximative d’un tracé à la main. C’est une sorte de nénuphar ou d’anémone violacée, concentrée de pigments plus mats en son centre et comme irradiée de tentacules qui se fondent dans ce cœur engloutissant. En s’y attardant, Débora arrive maintenant à distinguer des milliers de petits points agglutinés pour donner l’illusion de cette étoile de membranes. Les points finissent même par bouger, on commence à distinguer des formes, des membres, des dents, des visages, des bouches étirées dans des sourires de clown, des yeux de plus en plus affolés, des gestes brusques, des coups, des cris. Une nausée s’empare finalement de Débora qui arrache son regard à ce maelström de souffrance, lequel se fige finalement dans un lac de sang dont le goût lui descend instantanément dans la bouche.

Revenue à elle, elle s’aperçoit que le parquet craque plus fort sous ses pieds. Ils bougent pourtant à peine mais leur simple pression imprime un tangage de bateau à la souple et immense langue de bois qui se perd dans l’ombre devant elle. Il lui semble toucher l’obscurité avec sa peau elle-même et la mâcher en même temps qu’elle avance, lorsqu’un second tableau s’éclaire à nouveau sur l’autre paroi du boyau.

Une énorme masse rose à la mouvance incertaine prend forme à l’arrière plan d’un paysage indéterminé, sorte de friche industrielle en même temps que site archéologique où la jeune fille n’arrive pas à savoir si les minuscules créatures qui s’y déplacent sont au travail ou libres de leurs allées et venues. La masse caoutchouteuse fait naître deux bras au-dessus d’une tête sphérique où se dessine bientôt un large sourire qu’on dirait fendu par un rasoir d’une oreille à l’autre. Les mains se mettent à battre, le corps repoussant de gélatine rose se met à danser mollement et le sourire atteint une dimension indescriptible car elle n’a plus aucune mesure commune avec les proportions de l’ensemble de la scène.

C’est au troisième tableau qui s’ouvre devant elle si près qu’elle croit un instant appartenir à la même dimension, que la jeune fille parvient à se faire une idée plus lisible de l’histoire qui lui est racontée.

Composée maintenant d’autant de particules, la myriade de créatures infinitésimales du tableau précédent est désormais disciplinée par des courants comparables à ceux qui ordonnent le mouvement des paillettes métalliques dans une solution électromagnétique qu’on a polarisée. Elles dessinent des volutes, des arabesques, des mantras et finissent chaque fois leur ballet dans une configuration dynamique qui évoque une synergie moléculaire d’où aucune onde ne peut plus s’échapper, avant de recommencer une autre série de figures harmonieuses et de se résorber à nouveau dans la même conclusion magnétique.

Une odeur forte de champignon se soulève du parquet avec une puissance de mille ans. Elle n’est pas rance, note la jeune fille, elle envahit le corps d’une fraîcheur de souvenir, ouvrant l’écrin de ces moments rares dont on ne relève pas du tout à l’instant la précieuse spécificité, mais dont on sait, à la première réédition, qu’ils reviendront toujours, telles des bornes au bord de la route pour assurer au marcheur qu’il a bien marché.

Elle cherche à résister à ce nouvel engourdissement mais sent qu’il est d’une autre qualité et que ses efforts risquent d’être vains. Le sous-bois s’étend dans sa conscience, il mobilise ses sens par des phénomènes qu’elle ne peut pas voir et qu’elle doute de pouvoir imaginer, forêt aussi bretonne qu’équatoriale où des cris de singes se superposent à l’odeur extraordinairement décuplée des fraises sauvages.

Un éclair lui déchire l’intérieur des paupières et la force à ouvrir les yeux : il ou elle est là devant elle, sourire infiniment béant où s’alignent des dents identiques et éructant dans une grimace figée un immense rire silencieux. Ce n’est plus qu’une face en pleine métamorphose dont le rose peine à ne pas virer au violet et bientôt gagnée par un réseau de fines veines éclatées qui la ravagent finalement intégralement en une implosion victorieuse : le rire retentit à l’intérieur du crâne de la jeune fille, tandis qu’autour d’elle réapparaissent les parois et sous ses pieds le tapis, impeccablement aplati sur le parquet, qu’elle revoit maintenant dépasser de chaque côté.

C’est peut-être une musique de chambre qu’elle reconnaît en provenance du bout du couloir,désormais ponctué par un halo lumineux légèrement orangé. En tout cas, c’est une clarinette, bientôt deux, plusieurs, un dialogue,une conversation. Le tout très fluet et aquatique.

Sous l’effet peut-être de la musique, son corps lui revient totalement, et, avec lui, une sorte de pénibilité dans les mouvements, une lourdeur dans les pas où elle reconnaît les mécanismes de la fatigue aussi bien que de l’hésitation.

Elle peut encore faire demi-tour,retourner sur les quais pour découvrir, comme elle se l’était promis, cette ville de Province fortifiée. Elle le peut mais, si elle n’a encore rien décidé, elle sait qu’elle ne le fera pas.

Elle se trouve désormais dans une position inédite de toute son existence : devoir choisir sans aucune angoisse. Non pas que la décision ait déjà été prise mais qu’elle la connaisse déjà selon un mode spécial de la connaissance, un peu comme le petit mammifère qui, pendant trois heures après sa naissance, sait comment nager.

Ses pas d’une lourdeur inexplicable l’emmènent vers ce qui ressemble maintenant à une salle, dont on entend l’écho discret sans savoir ce qui peut le provoquer, tant les mouvements qui doivent s’y dérouler semblent minuscules et nécessaires. La musique continue à flûter de manière charmante. Rebonds, échos, trilles liquides, ralentissements énamourés, ploc, ploc, quelques gouttes tombent de la voûte au-dessus d’elle, elle en sent certaines atterrir sur sa peau.

C’est pratiquement courbée sur le sol qu’elle atteint la frange de lumière qu’une collection de lustres et de lampes de chevet à abat-jours frangés dessine sur le sol, signal d’une frontière entre les mondes. Elles s’attend presque à ressentir la chaleur des rayons orangés sur sa peau au moment de franchir la limite et c’est effectivement avec une sensation d’eau douce et réparatrice qu’elle pénètre, tous ses membres à nouveau souples et légers, dans la chambre sans plafond où deux êtres,attablés à un guéridon assez bas, jouent une partie d’un jeu de plateau.

Elle reconnaît le jeune homme qui, sans lever la tête pour la regarder, lui adresse par en-dessous un regard à la fois ironique et encourageant.

En face de lui, qu’elle ne voit encore que de dos, une jeune personne aux longs cheveux se tient légèrement penchée sur un plan coloré où se dessinent à présent des chemins de course, des petits ponts, des cabanes, une gare, une écurie, des petites voitures, un point de départ et une banderole d’arrivée.

« Nous jouons aux Petits Chevaux. Depuis des lustres. » lui dit le jeune homme sans toujours la regarder. Alors pendant que l’autre joueur, dont elle capte maintenant la jeunesse, lance les dés dans un éclat de rire que Débora reconnaît instantanément, elle ne peut s’empêcher de lui toucher l’épaule pour lui faire tourner la tête.

Et tandis qu’elle sait déjà quel visage est en train de se dévoiler,elle entend, avant même que ses lèvres ne se soient ouvertes, une voix d’enfant qui s’adresse à elle et lui dit : « Merci, pour la gourmette, ça fait longtemps. »

Le bracelet enroulé au poignet comme un serpent, elle s’assied face au jeune homme, qui lui propose de recommencer une partie.

Copenhague, 19 mars 2019.

One Comment on “Les deux portes

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