Tanzanie mon amour

Une jeune serveuse danoise ou allemande, naturelle d’apparence, simple et gracieuse dans ses mouvements, vient de me dire qu’après avoir passé son dernier examen, qui viendra consacrer mercredi ses études dans la Santé publique ou générale (Global Health), elle irait en Afrique, plus précisément en Tanzanie, faire de l’humanitaire. Et moi de conclure par un petit laïus bien rôdé sur la nécessité d’échapper quelques temps au Danemark — pas au climat, comme elle a d’abord cru, mais à sa mollesse lénifiante — pour se confronter à des réalités plus dures, to confronte yourself to some rough realities… Et ensuite elle a ri, j’ai regagné ma place.

Qu’est-ce encore qui se laisse reconnaître ici ? Charmante étudiante, 25 ans à la louche, un peu moins peut-être, qui travaille le dimanche  dans un bar lounge de Copenhague. Elle n’a pas cet air faussement négligé qu’on retrouve par exemple chez ceux qui cèdent au débraillé calculé du casual Friday  et qui est, comme on commence à s’en douter, le comble du m’as-tuvuisme contemporain. Non, aucune sophistication maquillée en laisser-aller ; à la voir, rien qui semble « joué » dans son attitude.

Alors pourquoi rejoint-elle sans coup férir le cliché largement répandu ici de la jeune personne, entre 20 et 30 ans, qui va passer un an de sa vie, voire cinq, dans un pays pauvre, d’Amérique du Sud ou d’Afrique (plus rarement d’Extrême-Orient, encore plus rarement du Moyen-Orient) ? (Au moment-même où j’écris ces lignes, deux voisines de table discutent en plaisantant des affres d’une éventuelle émigration : moving to another country… it’s a bit crazy… making some new friends…) De quel côté la réponse se situe-t-elle ? Celui des pays en question ou celui du Danemark, plus généralement de l’Europe riche ? Y a-t-il des spécificités dans le panel pourtant quasi-inépuisable des souffrances de l’humanité qui imposeraient ses circonvolutions au mouvement cyclique des destinations humanitaires en vogue, sans doute également classables en fonction des « foyers » de départ : questions sous-jacentes à la définition de toute mode ?

Pourtant, ma serveuse au visage intelligent est bien à même de comprendre le questionnement qui précède et d’y lire un scepticisme qui n’a rien d’original : on va aider les autres en fonction de questions personnelles propres à notre milieu. Certes. Et le fait qu’elle ait spontanément déchiffré ma sédentarisation, relativement longue, entre mon brunch, mon ordinateur, mes thés et le bouquin que j’annote, comme les indices d’une identité sociale qui présiderait à ce decorum, (Are you a student ?), n’est pas non plus à mettre au compte d’un esprit prisonnier de représentations étriquées, mais bien plus certainement à celui d’une économie du langage d’autant plus nécessaire qu’on travaille dans un lieu de service ou de restauration. Elle me répond « étudiant » par facilité ; elle n’en est pas moins certainement capable d’envisager des situations de lecture et d’écriture qui échapperaient à toute détermination sociale, et même, pire car encore plus factice dans l’encadrement, culturelle. Ma réponse elle-même est allée dans le sens d’une confirmation du cliché ; j’ai prétendu devoir fuir my office, my private one, « office » étant tombé en premier dans mon discours pour tenter de faire une image, chargée d’expliquer que je fuisse mon appartement, trop plein des misères de ma semaine d’enseignant (ce qui était vrai) pour aller lire et écrire dans les cafés (ce qui est toujours vrai) mais sous-entendant, malgré moi, qu’il s’agissait du réflexe classique d’emporter ces obligations ailleurs, du fait de ma mauvaise maîtrise de l’anglais et des remarques d’approbation dont elle entre-coupait mon bref récit,  m’empêchant, sans un effort compliqué pour rétablir l’assiette de la conversation, de l’empêcher à son tour de me croire poursuivant mon travail hebdomadaire, « comme tout le monde », dans un autre lieu (ce qui est faux, puisque le travail que je poursuis ici se veut radicalement différent de mon « métier » en ce qu’il se pense comme totalement libre). Tous les faux-semblants de la conversation découlent de son orientation initiale et des pièges du langage dans lesquels nous tombons mutuellement ensuite pour éviter, vu ici le fond de transaction qui tapissait cet « échange » (comme on ne cesse de dire aujourd’hui pour être sûr que rien n’échappe de personnel dans les rares moments de dialogue que nous réussissons encore à avoir), d’entrer dans des rectifications et des précisions compliquées, qui peuvent finalement devenir embarrassantes. Entre elle donnant une forme convenable à sa curiosité sans doute sincère et moi recourant aux métaphores obscures pour mettre en forme mon sentiment de ne pas être dans un cas d’école, vous avez tout le drame du langage en résumé.

Néanmoins, nous avons pris certains risques tous les deux, en acceptant de revenir, même légèrement, sur les représentations toutes faites qu’avaient d’abord fait éclore dans l’air nos premières phrases. No, I didn’t mean the weather… More that Danemark is a so sweet place… — Oh yes, that’s true… et je peux finalement dire que cette courte discussion m’a laissé le sentiment agréable d’être assez sincère et, pour la confirmer une dernière fois, l’impression d’avoir affaire à quelqu’un de critique, de réflexif, de sensé.

Alors diable pourquoi la Tanzanie ? Pays imaginaire vu d’ici (au cours d’un dîner, il y a quelques années, une dame, la petite cinquantaine, travaillant dans un ministère quelconque, apprenait de ma bouche que les Turcs étaient majoritairement musulmans), comme vu de toute l’Europe, la Tanzanie revient dans les projets de départ des jeunes désireux de donner un peu d’eux-mêmes dans une autre cause que la leur, directement tout du moins. Et c’est plutôt chouette. Ils partent tous ! Qu’y trouver à redire ?

Pas qu’ils en ont les moyens (les étudiants danois bénéficient d’aides conséquentes de la part du gouvernement, dont le célèbre S.U. — Statens Uddannelsesstøtte : soutien de l’Etat à l’enseignement supérieur, qui permet d’étudier à l’étranger et les possibilités de demander un financement pour ce type de projets sont plus nombreuses qu’en France ; d’’autre part, le niveau de vie est plus élevé dans le Nord de l’Europe et il n’est pas rare de rencontrer des parents tout à fait prêts à financer deux ans de tour du monde à leur progéniture) ; cela, après tout, est plutôt bon signe : que la richesse profite à d’autres projets que la satisfaction de ses propres caprices, voilà ce qu’on ne peut qu’applaudir.

Mais s’agit-il réellement d’autre chose que d’un caprice ? Sans doute. L’intention est finalement assez honnête, n’exclut pas la conscience d’aller chercher dans l’aide à l’autre des moyens de se rassurer soi. C’est même là que la donne semble avoir changé depuis quelques temps. Il n’y a finalement derrière ce nouveau mouvement des jeunes riches d’Europe Occidentale, en particulier du Nord (on dira de la France à la Finlande), aucune « transcendance », aucune référence à une quelconque morale pré-établie par la culture chrétienne, mais, surtout, par-delà toute référence religieuse, à une conception du bien qui excède, dans le détail, un vague désir d’être « gentil », voire, de ne pas être « méchant », le sentiment, en somme, de devoir quelque chose quand on est si bien loti, ce qui, encore une fois, semble tout à fait recevable.

Le problème, c’est que cette absence de mise en forme philosophique du voyage humanitaire en fait un pur déplacement, motivé par la seule envie de ne pas végéter dans l’insignifiance. Il s’agit bien d’un voyage dont on multipliera les destinations, après la Tanzanie, le Pérou, ou l’inverse, suivant qu’on opte pour l’éloignement ou le rapprochement en spirale. Voilà deux options qui s’offrent au candidat à l’humanitaire et qui recouvrent le même désir de jouer avec son inscription dans l’espace, sa mobilité et son rapport à l’origine : soit je pars radicalement loin (le Pérou, car l’Australie ou le Japon sont des destinations culturelles et non humanitaires) et je reviens par à-coups, sauts de puce ou bottes de sept lieux, en zigzags et à reculons jusqu’à mon point de départ, simple « pied-à-terre » ou carrément « terre natale » pour ceux qui assument encore un certain enracinement ; soit, inversement, je m’éloigne en spirale, découpant l’espace par cercles concentriques et passant de l’un à l’autre selon la logique de « l’escargot » : une fois épuisées les possibilités (d’expérience, de voyage, d’ « enrichissement ») de telle zone, je passe à la suivante, en sautant par-dessus des frontières tout aussi imaginaires que celles de la Tanzanie ; cette fois, c’est le retour qui se fera « d’une traite ». On peut aussi songer à une configuration qui « mixerait » les deux, noyant la destination et le point de départ dans une même incertitude, une sorte de tourbillon « quantique » permanent, pour se servir d’une image scientifique : le sujet ouvert à « l’aventure » humanitaire est comme la synthèse impossible des particules qui peuvent être dans plusieurs endroits « à la fois » et ne sont, théoriquement, nulle part avec certitude. Ce fantasme (ce fanatisme ?) d’ubiquité (auquel ne croit pas la science) se réalise d’ailleurs sans doute dans l’agitation maximale, non des lieux mais des destinations : en envisager toujours une supplémentaire, selon une perspective de l’inépuisable, de manière à annuler le caractère aléatoire, ou contingent, de toute destination spécifique. L’étudiant humanitariste moderne retrouve la transcendance dans l’agitation frénétique de l’immanence : destination piquée sur la carte en vertu de sa « réputation » de misère (Tibet ou Tanzanie), ou véritable « Tour operator » de « l’investissement » (terme qu’on préfère aujourd’hui à celui d’ « engagement », selon la même pente qui conduit à substituer ceux d’ « assistance » ou d’ « aide » — support  en anglais —  à celui de « charité » ou de « pitié », jugés condescendants, voire « colonialistes » et donc humiliants pour ceux qu’on cherche à secourir, tout en leur gardant, paradoxalement, le statut de « victimes »), un grand « tour du monde » ouvert à l’improvisation (c’est-à-dire au goût, rares sont ceux qui partent pour aider les populations rurales de Sibérie) pour se penser au service de la pauvreté, grand mythe où toutes les destinations s’annulent, où, l’itinérant étudiant étant partout, cherche à n’être nulle part. Je n’en ai jamais rencontré un seul qui ait piqué au hasard une destination sur la carte dans l’idée de se demander ensuite quels problèmes elle pouvait présenter à son besoin d’aider à leur résolution.

C’est peut-être justement que la perspective d’une quelconque résolution a déserté depuis longtemps l’horizon de notre propre interrogation sur l’avenir. La serveuse de Copenhague ne part pas en Tanzanie avec, en tête, même à titre d’utopie, l’image d’une Tanzanie heureuse. Le futur n’est en rien responsable de sa décision de partir. En partant en Tanzanie, elle cherche à pénétrer un autre présent, voulant sans doute fuir celui sans aspérité de son quotidien d’Europe du Nord. Elle cherche un endroit qui présente des « prises », comme en escalade, à son désir d’ascension du réel, de s’aplatir contre la paroi dure d’un réel qui fait ici cruellement défaut.

Le problème, c’est que cette fuite du gouffre béant de notre contemporanéité plus ou moins bourgeoise (elle est étudiante, je suis prof) n’est pas souvent consciente d’elle-même, tandis qu’elle recouvre sans le savoir une représentation beaucoup trop lisse de notre point de départ : l’Europe devient lisse dans les couches moyennes et supérieures de la population, et cette lisseur devrait donner lieu à des conceptions beaucoup plus rugueuses, beaucoup plus inquiètes de voir l’individu moderne irrémédiablement absorbé par le néant, tandis qu’il va chercher ailleurs des aspérités susceptibles de le tirer du sommeil. Partir en Tanzanie en croyant que le Danemark est l’aboutissement d’une civilisation, c’est finalement propager une idéologie de la paresse et de la médiocrité. C’est supposer que nous pouvons désormais nous balader dans le monde, à la recherche d’expériences qui nous réveillent, en oubliant que nous sommes partis les veines chargées de tranquillisants et l’esprit ensorcelé d’une brume doucereuse, rose, comme celle qu’on voit sur la pochette de Loaded, l’excellent album du Velvet Underground, mais qui, au moins, sortait du métro, des égouts, de l’Enfer et débouchait, écho antérieur sans doute involontaire à la présente réflexion, sur l’ultime et somptueux Oh ! Sweet Nuthin

La jeune adulte, bientôt ex-étudiante, n’est donc absolument pas symptomatique de cette inconscience, implicitement condescendante, qui recouvre imparfaitement certaines représentations occidentales, elles-mêmes héritées du sentiment d’avoir atteint un sommet ; cette inconscience ignorante de sa propre impudence qui faisait par exemple dire à une voyageuse anglaise, rencontrée dans un « hostel » au Portugal, qu’elle regrettait de ne pouvoir aller en Inde, où elle espérait pourtant trouver un « équilibre » et une « paix », par peur de ne pas supporter la pauvreté. Elle semble néanmoins représentative d’une nouvelle tendance, plus mesurée dans ses attentes, plus modeste dans son absence d’idéologie, mais finalement tout aussi stérile dans les perspectives qu’elle n’ouvre pas : à côté de l’égoïsme forcené, auquel elle est évidemment préférable, cette démarche est une nouvelle impasse ; elle est oublieuse, ou inconsciente, du désert qu’elle emporte avec elle, celui d’une Europe qui, arrivée au summum du confort et de la « paix sociale », oublie d’interroger sa propre absence de buts, son propre désarroi face à l’effacement de tout projet politique, intellectuel ou spirituel. Elle emporte avec elle une vision du monde qui, n’ayant plus à chercher dans les ressources de la pensée une réponse à l’impression creusée par le vide, transporte ailleurs son désir de sens, en n’envisageant pour le résoudre que la compensation d’avoir « quelque chose à faire » plutôt que des réponses aux énigmes que pose l’existence, une fois libérée des contraintes de la survie.

Dimanche 20 Novembre 2016, Copenhague

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