Ça fait du bien

Ça fait du bien

Qu’est-ce que ça fait du bien de n’avoir rien à écrire. De n’avoir rien de spécial à dire. De même se demander si ça ne restera pas un état permanent. Chez moi aujourd’hui, il s’accompagne d’une certitude qui s’affermit progressivement de ne plus vraiment croire à la nécessité de chercher des concepts, de travailler l’analyse. La lire chez les autres, oui, à l’occasion, mais de plus en plus chez moi s’ouvre la voie d’une autre forme de connaissance. Non ce n’est pas la poésie de l’instant, qui est bien sûr une démission, c’est l’émotion mais dans sa grande largeur. Instinct, intuition, si on veut mais c’est plutôt une sorte d’effort constant qui doit oublier sa peine. Non, pas non plus à maintenir un équilibre, idée qui se rattache encore à la niaiserie ambiante à rejoindre des formules toutes faites en prétendant chercher à se connaître, être fidèle à soi alors qu’on a mis à la poubelle tous les brouillons de sa personnalité. Moi, ça m’intéresse moyennement de vouloir me connaître. Idem pour les autres : faire une rencontre, ce n’est pas faire connaissance. J’ai l’impression que cela n’arrive plus vraiment. On se heurte à cette satanée volonté de se connaître, de connaître l’autre qui s’accompagne d’une vision extrêmement binaire des voix possibles : la politique, l’hygiène même du respect de soi (mes déceptions, mes blessures) contre un hédonisme stupide, qui sert de repoussoir, d’idiot utile, de contre-argument. Rien de bien positif là-dedans. Je ne milite pas plus (je veux dire si je militais) pour un abandon aux vertiges que pour un conformisme secourable aux gens peureux. L’un et l’autre me semblent des erreurs d’optique. Le vertige est une fuite, il faut toujours en panser les plaies. Nous ne sommes d’ailleurs absolument plus capables de comprendre le carpe diem, qui était une résistance. Le conformisme, on le suit malgré soi, à son corps défendant, c’est bien suffisant, à quoi bon insister, il faut lui résister, ce qui est un effort suffisant pour ne pas disparaître dans une autre illusion de soi. Non, il y a dans l’idée de ne pas vraiment se connaître celle de se libérer du petit récit qu’on trimballe avec soi : papa, maman, mes accidents, les malheurs qui font ce que je suis. Alors voilà, il y a cette pente, qui n’a pas encore dessiné la suite mais qui promet la possibilité d’une esquisse, ce qui n’est déjà pas si mal quand on a pris conscience qu’on allait mourir. Mais bon, je parlais de n’avoir rien à écrire, cela fait déjà un peu long et le riz est prêt !

Illustration : Odilon Redon, La coup de mystère (Sybille), ca. 1890 (Glyptotek, Copenhague)