J’ai l’impression de m’être mis à poil devant une fille qui n’a pas encore enlevé son manteau. Voire ses gants.

Finalement, c’est dans la distance et la politesse qu’on en prend le moins. Ne prendre aucun risque, c’est ne prendre aucun gant.

Moi je me dépoile, me contredis, me vends, me mens et me trahis. Voilà ma peau toute galeuse, je l’ai grattée à vous attendre, en voulez-vous, bien non merci. Je m’énerve et me fâche, rien de bien joli à voir et je ne suis guère poli.

Tout à l’inverse d’un dragueur, j’ai inventé la cour sacrificielle, la tentative de séduction christique. A chaque déception, je sonne l’hallali. Il fallait bien être un peu con, à force d’en manquer. De ce que vous voudrez.

Je n’ai jamais dragué de ma vie, je le jure. Pas par vertu de l’abstinence (qui me fut aussi reprochée) mais par incompréhension totale et donc totale incompétence. On dira que je suis jaloux. Mais je n’ai rien à regretter…

Draguer, ça part de la rivière : râper le fond, d’une longue perche tirer à soi, ramener jusqu’à son nombril un peu tout ce qui peut se coincer dans le râteau. Le dragueur, pris d’un mouvement centripète qui l’étourdit, ne voit, n’écoute plus que lui. Il anticipe les réactions et humilie toute spontanéité, tout naturel qui se prendrait les pieds dans la cafouillage et la sincérité.

Voyons ce qu’en dit le dico : 1. (Faire) racler un sol ou un fond pour un usage déterminé. Alors là c’est superbe et on dira que j’ai du bol (heureux en dico, malheureux en amour) : il racle, à l’aveugle, sans savoir, mais dans un but précis : seul ceci compte. Comme un « poisson-poubelle », comme on disait par chez moi et comme on dit peut-être encore chez les amateurs d’aquarium, pour parler de ce gros poisson-fonction qui nettoie la merde des autres (ah non, c’est le poisson-ventouse : on en tirera les mêmes effets). La merde, c’est-à-dire ici tout ce qui en nous se refuse à être, pourrit et finalement préfère s’en remettre aux recettes éprouvées. Qu’elles mènent au dépit, aux plaisirs plats et au dégoût de soi ne fait que les renforcer : ça rassure, le néant, l’humiliation et le déni, quand on ne veut pas vivre de soi et de ses incapacités, quand on ne veut pas se mesurer aux limites de son avatar. Seule la résistance retient le dragueur : il ne voit et n’écoute que lui, c’est un oscillographe obnubilé par ses propres vibrations, l’autre n’est qu’un point d’appui : il le ramène à lui, pour un usage déterminé. Il l’attire pour en faire quelque chose : adieu la gratuité, et doit savoir quoi en faire : adieu les charmes de l’embarras, du vertige et de l’ennui partagé… Tout ce qu’on partage, c’est la certitude de ne vouloir aller nulle part. La pratique implique un consentement mutuel : les dragueurs se draguent, changent de rôle, ou pas, qu’importe, je te drague ou me fait draguer, brosse mon image, divin reflet d’inanité : les deux miroirs sont bien placés en vis-à-vis, ils se reflètent, à l’infini…2. (Faire) traîner une drague, un chalut sur le fond, pour pêcher notamment des poissons plats et des coquillages. Pas vraiment de nouvelle idée ici mais quand même : la platitude, la platitude, la platitude de la proie, la platitude des exploits. Le dragueur fait ricocher des galets, pourvu que ça glisse sans coller, il est content de ses bruits où les solides se repoussent les uns les autres sans étincelle (on est dans l’eau). Des coquillages, il se fait un collier. Il n’a rien compris à Don Juan, qui au moins est conscient de l’absurdité du défi qu’il lance au sens et à la raison de tout, qui sait bien qu’est vain son fou désir de collection. Et par là-même me ressemble beaucoup plus. Et surtout, 3., Littré, fantastique : Racler le fond sans y mordre. Tu penses bien qu’il n’y mord pas, tout fruit réellement défendu l’empoisonne : il ne racle qu’en eau claire, dans des bassins autorisés, eaux internationales du grand night club mondial où sa pratique est tolérée, encouragée, prescrite, le modèle du salaud étant partout désormais, plus qu’admiré, préconisé. De là que l’imprévu, le maladresse et l’échec sont aujourd’hui bannis des champs possibles de la séduction, devenue pratique académique. On drague en rang, sans se montrer, ivre d’un perpétuel retour à soi qui fait de soi la seule prise, une mayonnaise en solitaire dans le vinaigre de l’ego et du narcisse faisandé. Le dragueur est du côté du morbide, c’est Thanatos qui s’est enfin délivré des ratiocinations d’Éros.

Le dragueur est donc au centre de son show, il en est le départ et le point d’arrivée, en face de lui tout est objet, il tire de son étymologie vaseuse le privilège inique d’être (son) seul sujet.

Fascination. Gouffre aspirant. Tout est avalé, le dragueur est un égout qui promet le trou noir, tout se précipite dans le siphon, c’est à qui sera le premier englouti, dissolu, effacé dans son désir, qu’il soit de chair ou de pensée. Goût du néant que le dragueur fait fructifier. Si ça résiste, il tire un coup sec. Qu’importe que seule une moitié de bouche vienne avec l’hameçon, il s’agit juste d’arracher.

Moi je me retourne comme un gant, on voit la peau et les coutures, la croûte de cuir intérieure, je suis à poil et transparent, je fais des blagues et je suis lourd, j’offre à peu près tout ce que j’ai en magasin dès le tout premier coup de dés. On prend, on laisse, ce n’est en somme pas mon affaire : je me suis abandonné comme la bille dans la roue, c’est à ton doigt de l’arrêter.

Car c’est moi que je fais fructifier au profit de l’autre. Qui s’y trompe. Et croit que j’ai tout donné. Qu’il n’y a plus rien à en tirer. Moi qui suis une usine à tout toujours recommencer…

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