L’abstraction matérialiste

La Métaphysique du riche
volet 1

Cette époque est au matérialisme mais nous sommes de plus en plus nombreux à ne pas l’être, c’est du moins mon sentiment.

De plus en plus à envisager de vivre différemment, à inventer, le plus souvent à ré-inventer des formes de vie détachées des enjeux professionnels et économiques qui rendent fou. Des formes anciennes qui ne sont pas des retours, à la terre ou à quoi que ce soit qui constituerait un énième refuge illusoire, mais qui sont des avancées vers le bien, vers le plus sage, l’apaisé. Les retours eux ne sont finalement que des impasses illusoires réservées à qui en a les moyens, c’est-à-dire, le plus souvent, à qui a économisé, grâce à une profession ultra-libérale, une forte somme qui le dispense de se soucier vraiment de sa survie : dans ce cas on est prêt à des sacrifices, à réduire la taille de la salle de bain, on est prêt à faire des sacrifices qui n’en sont pas mais qui en jouent le rôle, à soi-même en tout premier lieu : on donnerait beaucoup pour changer le film de sa vie et se faire croire, même sur un plan purement théâtral, qu’on a, quand même, un peu révolutionné son existence. C’est une histoire de culpabilité, comme si chacun sentait quand même la dette qu’il doit, le caractère usurpé de sa victoire sociale. L’option sacrifice et son petit côté révolutionnaire sont un compromis acceptable pour une deuxième moitié de vie : celle-ci, jusqu’aux prochaines nouvelles des nano-technologies, restant encore bouclée par la mort. On comprend d’ailleurs que les gagnants de ce monde nourrissent un intérêt particulier à voir effacée cette dernière limite, cette dernière traite pourrait-on dire. Sans la mort, on aura toujours le temps de se rattraper. Il est même amusant de constater la persistance d’un certain esprit religieux, comme si la liquidation du « Jugement dernier » (qui portait donc bien son nom) n’avait pas vraiment rempli son office, en laissant ce grand vide qu’il s’agirait de remplir en accomplissant librement le bien, le bien universel, le bien de tous ceux qui aiment le bien !

Une série peut-être maladroite mais efficace de ce point de vue vient d’ailleurs de sortir, Ares, de Pieter Kuijpers, Iris Otten et Sander van Meurs (Netflix, 2020), en rapport avec cette idée d’une culpabilité souterraine, qui courrait sous la puissance d’un pays comme les Pays-Bas, tel un torrent de goudron épais fait du sang des esclaves qui ont bâti l’empire, lui bien vivant, sous ses allures de démocratie moderne. Les vrais changements sont plutôt du côté d’un détachement, conservons ce mot que j’entends de plus en plus employé autour de moi chez ceux qui partagent les mêmes inquiétudes et qui s’effraient de ce matérialisme enfin arrivé à maturité, parvenu à sa forme la plus aboutie, qui est, sans paradoxe, sa plus sublimée. C’est-à-dire finalement un matérialisme abstrait, plus que jamais ivre de lui-même, et rien que de lui-même, qui n’a même plus besoin de posséder mais qui, presque au contraire, se comble d’autant mieux qu’il s’enivre de posséder l’image, le pur symbole, qu’on ne possède, mode ultime de la possession libérale, qu’en le réfléchissant : je n’y touche même pas, mais c’est là, vous le voyez bien… Du matérialisme hypnotique. Aucun dandysme là-dedans bien entendu puisque aujourd’hui, c’est bien le symbole qui conditionne la possession, la propriété est devenue image stricte : c’est parce que vous savez que je possède que vous m’ouvrez la suite du voyage, que vous me tendez le programme, que vous me déroulez le menu, c’est parce que vous savez que la Ferrari est au garage, mieux : que je « possède » Facebook, que vous m’ouvrez ma suite.

Pour s’opposer en toute rigueur à ce phénomène d’abstraction matérialiste généralisée, donc, le détachement. Prendre ses distances face à la folie matérialiste sans le diaboliser, car ce serait l’erreur symbolique diamétralement opposée et en cela complémentaire, l’anathème étant toujours un peu au moins l’autre visage de l’idolâtrie. Ce détachement n’est par conséquent pas une fuite, encore moins une résignation ni le nouveau visage du fatalisme comme dernier masque des losers (ils aiment aussi beaucoup le théâtre), c’est au contraire un retour au centre, une redéfinition de celui-ci. Non pas, répétons-le, un retour en arrière, mais une redécouverte permanente du centre, des centres, des noyaux, des petites approches de l’essence que l’esprit humain semble fait pour, au moins, tenter de découvrir. Contre le temps linéaire du calcul qui ne vise plus que la sécurité et l’abolition de tout risque, c’est-à-dire de tout imprévu, appelons de nos vœux un temps qui ne serait pas vertical mais auto-centré sur son centre et sa périphérie, à la fois centrifuge et centripète, en quête de quelque chose qui n’est pas dans le futur mais dans l’évidence, une adéquation « sentie » et « pensée » simultanément entre les manques que je ressens, les besoins que j’estime nécessaires et l’écho du monde, des autres, de l’extérieur autour de moi.

Le monde du calcul, qui n’est plus un monde mais un mode, avec sa géniale relativité de toute « valeur », est parvenu à nous faire croire que ce baromètre intérieur, ce gouvernail de l’individu était, avec l’individu d’ailleurs, à mettre aux oubliettes des illusions subjectives. C’est d’ailleurs l’intérêt de réduire, comme notre époque s’y acharne, toute réflexion morale à des mots-clefs qui lui retirent toute élasticité, toute capacité à s’adapter aux situations singulières que nous devrions pourtant juger, sur le plan moral, justement. Regardez ! nous avons des valeurs ! cap sur le libéralisme ! En marche, tous ! passéistes et esprits chagrins : à la cale ! On y sert des plateaux-repas et des formules week-end… Posée ainsi à travers ces « valeurs », la morale est immobile, empaillée et facile à clouer au poteau du conservatisme rétrograde ou au tableau de chasse de l’esprit libéral progressiste. Notons au passage qu’en matière de dividendes, là c’est bien la subjectivité du trader génial qui « prime » (pardon). Relativité rigide donc, du côté de la puissance, juste ce qu’il faut de relatif pour que le monde reste bien gardé. Nous militons ici pour une souplesse morale qui se souvient du centre. Mais passons, ce sera pour un autre jour.

C’est donc un rappel et non un retour, une vocation à qui on redonne voix au chapitre : c’est la confiance renouvelée, de manière peut-être inédite, des exigences, des injonctions, des nécessités inaliénables de l’esprit humain qui s’écœure du matérialisme lorsque celui-ci s’est retourné sur sa propre chronophagie et qu’il ne jouit plus soit que de satisfactions strictement symboliques et donc morbides, soit que d’une satisfaction toujours un peu douteuse, périlleuse, à s’alimenter en permanence, pour éviter la « descente », de plaisirs purement sensuels. La première impasse promet une perdition évidente déjà copieusement analysée (Faust, vends ton âme!). La deuxième se paie sur le dos d’un fantasme comme la chimère de Baudelaire sur celui du malheureux qu’est chacun d’entre nous : les sens, enfin isolés de l’esprit, de la pensée, de la conscience, du doute. L’impossibilité tient au paradoxe de sens qui ne reconnaîtraient plus leur propre plaisir : le fantasme pornographique d’un plaisir qui se réduirait, en quête d’une illusoire quintessence, à la jonction d’un piston avec une ventouse dans un mouvement mécanique enfin perpétuel et qui ne conduit, en guise de shoot de quintessence, qu’à l’empoisonnement, goutte à goutte ou avec la radicalité d’un flash, au fiel d’une frustration devenue reine, ou nouvelle idole : je souffre donc je suis… L’esprit s’écœure d’un matérialisme qui ne se reconnaît plus pour lui-même et cherche à se substituer aux puissances de l’esprit, matérialisme abstrait qui est finalement lui-même un dévoiement du matérialisme. Car l’esprit humain qui se reconnaît se reconnaît dans la matière, mais dans un rapport équilibré à celle-ci, un rapport qui n’est pas de domination, qui n’implique aucune espèce de soumission, qui n’est pas un rapport de force. Évitons tout rapport de force, évitons d’incarner une quelconque position dans ce jeu de dupes qui épuise toutes les forces et peut-être surtout celles des vainqueurs. Le rapport de force, s’il est au cœur de la vie, c’est pour qu’on le contemple, qu’on l’épouse à hauteur de notre propre mesure. A dépasser la limite, on livre son esprit à sa propre destruction : une mutation finale et sans doute irréversible, une solidification dans le monde de la matière spiritualisée, la Finance par exemple, une pétrification, comme si la Gorgone s’était elle-même hypnotisée. J’ai connu plusieurs personnes qui prévoyaient de « faire du pognon » jusqu’à la quarantaine pour ensuite s’acheter une île déserte où lire tous les bouquins qu’ils auraient mis de côté en attendant. Le problème, c’est que les livres ne sont pas des choses qui attendent. La dernière fois que j’en ai revu une, elle s’était posé des questions sur Dieu et s’était retrouvée, déçue, avec un Que sais-je ? sur les religions entre les mains. Il est sans doute un temps qui n’est pas de nature à être rattrapé. C’est sans doute surtout celui-là qu’il ne faut jamais perdre. Ne lâchons pas la corde.

Le 26 janvier 2020.

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