Ceci n’est pas un pauvre

OU

La métaphysique du riche

Trois petites tentatives de déconstruction contemporaine

1. L’abstraction matérialiste

Cette époque est au matérialisme mais nous sommes de plus en plus nombreux à ne pas l’être, c’est du moins mon sentiment.

De plus en plus à envisager de vivre différemment, à inventer, le plus souvent à ré-inventer des formes de vie détachées des enjeux professionnels et économiques qui rendent fou. Des formes anciennes qui ne sont pas des retours, à la terre ou à quoi que ce soit qui constituerait un énième refuge illusoire, mais qui sont des avancées vers le bien, vers le plus sage, l’apaisé. Les retours eux ne sont finalement que des impasses illusoires réservées à qui en a les moyens, c’est-à-dire, le plus souvent, à qui a économisé, grâce à une profession ultra-libérale, une forte somme qui le dispense de se soucier vraiment de sa survie : dans ce cas on est prêt à des sacrifices, à réduire la taille de la salle de bain, on est prêt à faire des sacrifices qui n’en sont pas mais qui en jouent le rôle, à soi-même en tout premier lieu : on donnerait beaucoup pour changer le film de sa vie et se faire croire, même sur un plan purement théâtral, qu’on a, quand même, un peu révolutionné son existence. C’est une histoire de culpabilité, comme si chacun sentait quand même la dette qu’il doit, le caractère usurpé de sa victoire sociale. L’option sacrifice et son petit côté révolutionnaire sont un compromis acceptable pour une deuxième moitié de vie : celle-ci, jusqu’aux prochaines nouvelles des nano-technologies, restant encore bouclée par la mort. On comprend d’ailleurs que les gagnants de ce monde nourrissent un intérêt particulier à voir effacée cette dernière limite, cette dernière traite pourrait-on dire. Sans la mort, on aura toujours le temps de se rattraper. Il est même amusant de constater la persistance d’un certain esprit religieux, comme si la liquidation du « Jugement dernier » (qui portait donc bien son nom) n’avait pas vraiment rempli son office, en laissant ce grand vide qu’il s’agirait de remplir en accomplissant librement le bien, le bien universel, le bien de tous ceux qui aiment le bien !

Une série peut-être maladroite mais efficace de ce point de vue vient d’ailleurs de sortir, Ares, de Pieter Kuijpers, Iris Otten et Sander van Meurs (Netflix, 2020), en rapport avec cette idée d’une culpabilité souterraine, qui courrait sous la puissance d’un pays comme les Pays-Bas, tel un torrent de goudron épais fait du sang des esclaves qui ont bâti l’empire, lui bien vivant, sous ses allures de démocratie moderne. Les vrais changements sont plutôt du côté d’un détachement, conservons ce mot que j’entends de plus en plus employé autour de moi chez ceux qui partagent les mêmes inquiétudes et qui s’effraient de ce matérialisme enfin arrivé à maturité, parvenu à sa forme la plus aboutie, qui est, sans paradoxe, sa plus sublimée. C’est-à-dire finalement un matérialisme abstrait, plus que jamais ivre de lui-même, et rien que de lui-même, qui n’a même plus besoin de posséder mais qui, presque au contraire, se comble d’autant mieux qu’il s’enivre de posséder l’image, le pur symbole, qu’on ne possède, mode ultime de la possession libérale, qu’en le réfléchissant : je n’y touche même pas, mais c’est là, vous le voyez bien… Du matérialisme hypnotique. Aucun dandysme là-dedans bien entendu puisque aujourd’hui, c’est bien le symbole qui conditionne la possession, la propriété est devenue image stricte : c’est parce que vous savez que je possède que vous m’ouvrez la suite du voyage, que vous me tendez le programme, que vous me déroulez le menu, c’est parce que vous savez que la Ferrari est au garage, mieux : que je « possède » Facebook, que vous m’ouvrez ma suite.

Pour s’opposer en toute rigueur à ce phénomène d’abstraction matérialiste généralisée, donc, le détachement. Prendre ses distances face à la folie matérialiste sans le diaboliser, car ce serait l’erreur symbolique diamétralement opposée et en cela complémentaire, l’anathème étant toujours un peu au moins l’autre visage de l’idolâtrie. Ce détachement n’est par conséquent pas une fuite, encore moins une résignation ni le nouveau visage du fatalisme comme dernier masque des losers (ils aiment aussi beaucoup le théâtre), c’est au contraire un retour au centre, une redéfinition de celui-ci. Non pas, répétons-le, un retour en arrière, mais une redécouverte permanente du centre, des centres, des noyaux, des petites approches de l’essence que l’esprit humain semble fait pour, au moins, tenter de découvrir. Contre le temps linéaire du calcul qui ne vise plus que la sécurité et l’abolition de tout risque, c’est-à-dire de tout imprévu, appelons de nos vœux un temps qui ne serait pas vertical mais auto-centré sur son centre et sa périphérie, à la fois centrifuge et centripète, en quête de quelque chose qui n’est pas dans le futur mais dans l’évidence, une adéquation « sentie » et « pensée » simultanément entre les manques que je ressens, les besoins que j’estime nécessaires et l’écho du monde, des autres, de l’extérieur autour de moi.

Le monde du calcul, qui n’est plus un monde mais un mode, avec sa géniale relativité de toute « valeur », est parvenu à nous faire croire que ce baromètre intérieur, ce gouvernail de l’individu était, avec l’individu d’ailleurs, à mettre aux oubliettes des illusions subjectives. C’est d’ailleurs l’intérêt de réduire, comme notre époque s’y acharne, toute réflexion morale à des mots-clefs qui lui retirent toute élasticité, toute capacité à s’adapter aux situations singulières que nous devrions pourtant juger, sur le plan moral, justement. Regardez ! nous avons des valeurs ! cap sur le libéralisme ! En marche, tous ! passéistes et esprits chagrins : à la cale ! On y sert des plateaux-repas et des formules week-end… Posée ainsi à travers ces « valeurs », la morale est immobile, empaillée et facile à clouer au poteau du conservatisme rétrograde ou au tableau de chasse de l’esprit libéral progressiste. Notons au passage qu’en matière de dividendes, là c’est bien la subjectivité du trader génial qui « prime » (pardon). Relativité rigide donc, du côté de la puissance, juste ce qu’il faut de relatif pour que le monde reste bien gardé. Nous militons ici pour une souplesse morale qui se souvient du centre. Mais passons, ce sera pour un autre jour.

C’est donc un rappel et non un retour, une vocation à qui on redonne voix au chapitre : c’est la confiance renouvelée, de manière peut-être inédite, des exigences, des injonctions, des nécessités inaliénables de l’esprit humain qui s’écœure du matérialisme lorsque celui-ci s’est retourné sur sa propre chronophagie et qu’il ne jouit plus soit que de satisfactions strictement symboliques et donc morbides, soit que d’une satisfaction toujours un peu douteuse, périlleuse, à s’alimenter en permanence, pour éviter la « descente », de plaisirs purement sensuels. La première impasse promet une perdition évidente déjà copieusement analysée (Faust, vends ton âme!). La deuxième se paie sur le dos d’un fantasme comme la chimère de Baudelaire sur celui du malheureux qu’est chacun d’entre nous : les sens, enfin isolés de l’esprit, de la pensée, de la conscience, du doute. L’impossibilité tient au paradoxe de sens qui ne reconnaîtraient plus leur propre plaisir : le fantasme pornographique d’un plaisir qui se réduirait, en quête d’une illusoire quintessence, à la jonction d’un piston avec une ventouse dans un mouvement mécanique enfin perpétuel et qui ne conduit, en guise de shoot de quintessence, qu’à l’empoisonnement, goutte à goutte ou avec la radicalité d’un flash, au fiel d’une frustration devenue reine, ou nouvelle idole : je souffre donc je suis… L’esprit s’écœure d’un matérialisme qui ne se reconnaît plus pour lui-même et cherche à se substituer aux puissances de l’esprit, matérialisme abstrait qui est finalement lui-même un dévoiement du matérialisme. Car l’esprit humain qui se reconnaît se reconnaît dans la matière, mais dans un rapport équilibré à celle-ci, un rapport qui n’est pas de domination, qui n’implique aucune espèce de soumission, qui n’est pas un rapport de force. Évitons tout rapport de force, évitons d’incarner une quelconque position dans ce jeu de dupes qui épuise toutes les forces et peut-être surtout celles des vainqueurs. Le rapport de force, s’il est au cœur de la vie, c’est pour qu’on le contemple, qu’on l’épouse à hauteur de notre propre mesure. A dépasser la limite, on livre son esprit à sa propre destruction : une mutation finale et sans doute irréversible, une solidification dans le monde de la matière spiritualisée, la Finance par exemple, une pétrification, comme si la Gorgone s’était elle-même hypnotisée. J’ai connu plusieurs personnes qui prévoyaient de « faire du pognon » jusqu’à la quarantaine pour ensuite s’acheter une île déserte où lire tous les bouquins qu’ils auraient mis de côté en attendant. Le problème, c’est que les livres ne sont pas des choses qui attendent. La dernière fois que j’en ai revu une, elle s’était posé des questions sur Dieu et s’était retrouvée, déçue, avec un Que sais-je ? sur les religions entre les mains. Il est sans doute un temps qui n’est pas de nature à être rattrapé. C’est sans doute surtout celui-là qu’il ne faut jamais perdre. Ne lâchons pas la corde.

Copenhague, le 26 janvier 2020.

2. Cessez d’être pauvres !

« Eh puis arrête de saigner, là… »

Patrice Chéreau, Ceux qui m’aiment prendront le train, 1997.

Il faut fréquenter des gens d’argent pour voir ce que c’est. Pas facile de s’en faire une idée sans cette expérience directe. Le gens d’argent est vraiment une espèce à part. Parole de pauvre.

D’abord le gens d’argent ne sait pas qu’il est argenté au-dessus de la moyenne, il l’a oublié. Il ne sait plus qu’il est riche. C’est le gain de sa générosité et de sa conscience humaniste, équanime en tout, mobilisable sur commande. Une pichenette et vous lancez la machine, c’est parti pour un beau discours, non de compassion mais de validation. Le pauvre ne doit pas exister pour que le gens d’argent s’ignore. Il n’y a donc pas de pauvre mais des gens qui n’ont pas encore réussi ou, mieux encore, qui ont effectivement déjà réussi, mais réussi à la hauteur de leurs moyens, à leur échelle en somme. Le pauvre est un riche qui ne s’est pas encore reconnu. Aucune raison, de même que la stupidité est désormais considérée comme une des formes de l’intelligence, de considérer qu’un R.S.A. ou qu’un salaire de postier ou d’infirmier soit autre chose qu’une autre forme de richesse. L’invention du degré contre celui de la nature, la déclivité contre l’essence : quoi de mieux pour tuer dans l’œuf toute contradiction que de rendre caduque la moindre dialectique ?

Et le combat cessa, faute de combattants… nous dit Don Rodrigue dans Le Cid de Corneille : les armées s’annulent, l’héroïsme s’épuise dans sa propre consomption, la violence promet des dépassements dialectiques sans fin, c’est la fin des temps héroïques, Don Quichotte s’est d’ailleurs déjà mis aux moulins à vent et aux plats à barbe trente ans plus tôt. Soit, ce n’est pas nouveau et le Classicisme peut sans doute être vu comme une pure résistance à cette menace du néant indifférencié. Mais s’il s’agit déjà d’un déclin des idoles, nous sommes dans une chute libre qui résiste sublimement à l’annihilation de toute frontière et qui cherche encore à produire de la différence dans le recul des objets vénérables (honneur, charité, goût pour le sublime, vérité…). C’est que si le jeune seigneur espagnol voyait encore l’obscure clarté qui tombe des étoiles, le nouveau riche ne voit l’étoile que comme une variante de l’obscurité. Du coup, l’herbe n’est jamais plus verte dans le pré du voisin. Habile. Dès que le riche, s’oubliant lui-même, ne peut plus concevoir le pauvre, celui-ci cesse d’exister, il perd toute substance.

Le riche est inattaquable. Non pas seulement parce que Selon que vous serez puissant ou misérable / Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir… mais parce qu’il a cessé d’exister. Il n’est tout bonnement personne. Sa substance s’est dissoute dans le grand bassin des degrés de réussite. Vers le pédiluve, c’est la concentration maximale de souffrance sociale : petit degré de réussite économique mais grande densité sociale, on y brasse dans l’associatif, l’initiative populaire, spontanée, ci-toy-enne, on vous a dit ! Mais si vous allez vers le plongeoir, là c’est les grandes profondeurs de l’oubli, la fusée permanente, verticale jusqu’au point de fusion : ça va tellement vite dans cette accélération pétrifiée qu’on y oublie instantanément tout attachement : que des touchettes, on tapote un coup, tiens oui c’est bien réel, c’est drôlement solide dis-moi le social, et hop, sans laisser la moindre empreinte ni surtout emmener le moindre miasme avec soi, on sort du bassin : au pédiluve, les mycoses…

Pour résumer, mon voisin n’est pas riche, il a juste évité d’être pauvre. En tant que particule aléatoire dans le grand canon économique, une équation répond pour lui de son statut social. Une équation qui n’a jamais d’ailleurs à se dérouler réellement puisqu’elle est censée garantir le hasard. Si je ressens la moindre injustice, c’est que je ne comprends rien au langage de l’équilibre universel : Pauvre prends ta place, on a brûlé l’échelle, tu ne seras ni trop haut ni trop bas, reconnais la justesse de ce flux qui te traverse ; ta pauvreté n’existe pas, elle est le résultat d’une science qui fait dans l’invisible mais ne peut se tromper car elle est la nouvelle essence des choses.

La théorie de la réversibilité des biens a pris un gros coup de prosaïsme bien gras dans l’aile de sa spiritualité ronchonne mais finalement c’est bien plus lisible. Ce n’est même pas que le sens est plus clair, c’est qu’il est univoque (mesurez la nuance…). Tellement univoque que ça ne se lit même pas, ce n’est même plus une pensée, c’est pré-pensé, autant dire non-pensé puisque la pensée ne s’arrête pas, ne se stocke pas, c’est même à ça qu’on la reconnaît. Ce n’est même plus en-deçà des mots, c’est là, ainsi soit-il, enfin ! vous savez bien que l’écriture est un pouvoir : nous, nous avons tout libéré, plus rien n’est écrit et, surtout, fin de l’histoire oblige, plus rien ne s’écrit. Le riche est désormais totalement désincarné. Tu parles s’il va passer tout seul par le chas de l’aiguille. Psshiit ! Fumée ! Pur esprit instantané ! Avec le chameau. Une lettre à la poste, garantie sur l’au-delà, suppositoire anti-fondement : le tonneau des Danaïdes, c’est moi ! de la chaise-à-bras à la chaise-à-trou !… On ne voit plus les porteurs mais quel déluge !

Cessez d’être pauvres, c’est mauvais genre, c’est mauvais goût et rétrograde.

Avant le pauvre était jaloux. Maintenant il est honteux. C’est qu’avant il pouvait convoiter. On voyait encore la mire dans la lunette. La carotte se balançait encore au bout du bâton. Maintenant qu’il a perdu tout espoir de sortir de son rang et qu’il est devenu une polarité équivalente à celle du riche qui ne s’en sépare que par des degrés indiscernables mais dont l’étanchéité est hautement probable et la porosité plus que certainement nulle, le pauvre n’a plus le choix que de prendre conscience de son erreur. Dans un deuxième temps, il doit transmuter son sentiment de pauvreté en sentiment de justice. Un peu comme sa bagnole qui doit devenir écolo. Chez les plus jeunes c’est même le premier mouvement, c’est devenu instinctif, c’est l’éveil direct dans le sentiment de justice immuable, même pas le temps de culpabiliser, le nouveau-né saute sans coup férir dans le normal de la misère et à pieds joints dans l’évidence (eau épaisse, pâteuse, on n’y respire pas) du combat permanent pour la survie, tête la première il se fracasse à vie contre le mur ultime, la chronique illisible d’une partie déjà jouée : il naît dans la nécessité de non-vivre, c’est inscrit au programme, tout en haut de l’affiche, sur le mur, levez la tête… J’allais ajouter : contre toute conviction. Mais on aura compris qu’elle n’avait plus aucune raison d’être. N’étant plus comprise, l’idée de conviction n’a même plus de définition, c’est-à-dire de référent dans le réel.

Il n’est pas rare, alors qu’on laisse vagabonder sa pensée dans une conversation sur l’état du monde, alors qu’on s’oublie justement, mais pour de bon, pour de beau, pour de juste, pour de vrai, alors qu’on s’abandonne en somme à la générosité des mots qui veulent s’offrir, joyeux suicide collectif, aux feux de la pensée, il n’est pas rare, soyez-y préparés car c’est violent, de s’entendre répondre que oui, je vois ce que tu veux dire, c’est bien d’avoir des idéaux… Un prof peut dire ça, par exemple. Diantre, voudriez-vous répondre, ce n’étaient pas des idéaux mais des idées ! Vous ne le ferez pas. Vous ne le ferez plus. Allez-vous vous taire ? Comment allez-vous parler ? Où ? Avec quoi, si les mots ne sont plus, non pas communs, ils ne l’ont jamais été, mais relevant d’une même nature entre ceux qui n’y croient plus et ceux qui n’ont jamais eu les moyens de s’en méfier ? Toute tentative pour sortir du plan de l’indifférenciation générale passe donc désormais pour un relent aristocratique ou un idéalisme crasse, ou niais, ou les deux. A vos plateaux à barbe.

Fort de cette nouvelle compréhension de la justesse et donc de la justice de son sort, le pauvre doit enfin éviter toute rechute. Ça ne se fait pas, de retomber. Et tenir sa place. S’inscrire dans une association qui le fait passer instantanément du statut de pauvre à celui de travailleur social, de citoyen responsable. Il peut même passer un C.A.P.E.S, s’il veut se compliquer la chose et se payer un peu sur la bête, avoir le droit de théoriser, faire le coquet, les formules sont multiples, c’est drôlement bien fait : de la pauvreté artisanale, instruite, éducative ou libérale, il y en a vraiment pour tous les goûts, on a même les activités, culturelles, sportives, familiales, les concours de tuning, chasses ou salons du livre, qui vont avec. Qui dit que le pauvre sera privé de son kindergarten ! Ce qui compte c’est votre engagement dans la pauvreté, votre adhésion sincère et entière à sa légitimité, votre accession définitive à la pleine conscience de sa justesse impeccable, de sa justice infaillible. Justesse égale justice : quand cette équation réversible à l’infini se sera bien mise en place dans vos têtes, ça ira tout seul, ça ira… La responsabilité est donc le nouveau salaire : le pauvre porte enfin, à condition de s’oublier, le poids du monde.

Copenhague, le 9 février 2020.

3. Tout le monde recule devant le spectre

C’est un éventail, une échelle de valeurs, un camaïeu qui paraît chatoyant mais dont les grandes dents, bien masquées sous les moustaches peintes et le sourire refait, dévorent sans pitié mais aussi sans bavure tout ce qui voudrait rester un peu solide entre ses crocs. Ils hachent menu, les crocs, menu, menu, tout grain de résistance, toute prétention à résister au grand tamis de la relativité universelle : inclinez-vous et épousez des perspectives, je ne veux voir qu’une tête, pardon, je ne veux voir aucune tête.

Il faut vous mesurer à l’aune de l’indifférencié, c’est pas facile je sais, vous aviez l’habitude de vous en remettre à votre prochain pour ce genre de retour à l’universalité. Vous étiez bien chrétiens tout compte fait dites voir ! Comme c’est mignon…

Depuis quand le prochain peut-il vous amarrer aux réalités du monde présent ? Comment pourrait-il vous inscrire dans la meilleure des proportions au programme de ce qui vous revient de droit : l’épanouissement de vos qualités personnelles, vos potentialités, tout ce qui est déjà en vous et doit pouvoir se développer ? À quoi le prochain, le différent, allons y carrément : l’opposé, pourrait-il vous servir s’il s’agit de vous faire fructifier, petite entreprise particulière qui doit gérer son plan de vie, hein, à quoi ? Quelle prétention chez vous à vouloir que le prochain vous amène à de l’insoupçonné, de l’inédit ! De l’inexistant tant qu’on y est ! Vous prenez-vous pour des créateurs ? Les sorcières sont-elles de retour ? Contestataires forcenés, le fascisme vous guette s’il ne vous a déjà empoisonnés !

L’humain, depuis la fin de l’histoire, a des activités. Il a d’ailleurs des enfants pour pouvoir multiplier le nombre de ces activités. Croissez, et multipliez-vous, et remplissez la terre… faites-la disparaître en fait et, oui, assujettissez mais surtout ne cessez pas d’assujettir, sinon c’est le vertige garanti… Il s’agit maintenant d’être tout le temps en activité. Préparer la salade compte comme activité. Réservez l’eau pour en arroser les plantes : encore une activité. À ce train-là, les journées sont d’une richesse. Nombreuses elles-aussi, si possible, les plantes d’intérieur, la déco vivante, la vie-décoration, croissez, croissez, on voit encore un bout de fenêtre, croît donc jungle à domicile, murs blancs, plafonds hauts, poussez, silence, infini de l’espace et surtout sans la moindre trace de réflexion, attention à vos doigts, du reflet sans objet jusqu’à perte de vue, le trompe-l’œil comme ultime perspective, un dernier regard, bistre, vitreux tout au fond, sur le monde oublié sans un écho depuis longtemps, au loin, derrière les orchidées… Tiens, ça c’est presque du Mallarmé. Aboli bibelot ? Enfin !?… Mais c’est à jubiler !

Recrudescence faramineuse de l’orchidée à ce propos chez les fleuristes ! au bas mot débordés, la blanche se vend comme autrefois les petits pains ! cachez-moi ces prés de colchiques où la dernière vache s’est empoisonnée (les vaches seront les premières à se suicider pour marquer la fin de la fin de l’histoire) et bouchez-moi ces horribles prairies d’asphodèles. Ici on cultive de l’arum, sans dandysme, l’évanescent chez nous est devenu solide, on a enlevé le double-fond de néant qui donnait mauvaise mine, l’œil sournois et la moue sceptique. Plus de petite pilule au chaud de la dent creuse. Aujourd’hui c’est fitness ! Le regard rêveur c’est du très peu pour nous : nous contemplons au pied de la lettre ces monstruosités vides où nous nous absorbons sans délire…

Je suis belle, ô mortels, comme un rêve de pierre, chez Baudelaire, elle en avait conscience, la beauté, d’être un paradoxe, une agression contre-nature, elle resplendissait de sa mutinerie désespérée, c’était la clef de voûte et depuis patatras ! Regardez-moi ces beaux débris, on dirait des édifices, changez la perspective, changer l’échelle, d’une brouette de farine renversée je vous fais la Vallée des Rois et même Palmyre, s’il vous reste un peu de sucre, ou si vous voulez, c’est la Cité des Morts, si ça vous apaise, aucune problème : ce n’est qu’une question de perspective, changez l’échelle, il suffit d’une installation et une fois installé, surtout, ne pas bouger la tête, surtout pas de coté, voilà, bien droits les regards, rassurez-vous les écrans se superposent, c’est du voyage sans fin, le mouvement est enfin à vos pieds, il se lamente, vous triomphez…

Il faut boucher tous les trous sinon qu’allez-vous faire ? Qu’allez-vous faire de vos têtes vides ? Les entendre résonner ? Très flippant… Non, vous n’avez laissé entrer aucune idée étrangère dans cette tête, soyez conséquent : il faut vous emmurer vivants ! Sinon l’angoisse est absolue. L’espace est dans le contraste, c’est le territoire adjacent, différent, peut-être hostile, qui définit celui où je me trouve, il faut qu’on sente l’appel… C’est la dialyse qui est mortelle ! Imaginez qu’il reste un trou d’air… c’est cela l’asphyxie la plus atroce, l’asphyxie essentielle, ramenée à son principe : quand il reste un peu d’air, quand on sent que ça filtre à travers, comme de la gaze, non, non, le bouchon définitif ! l’asphyxie c’est pour les artistes ! c’est pour les peintres ! tassez-moi ça ! qu’on ferme l’ultime alvéole ! coupez-moi ces dernières capillarités ! percez-moi cette dernière poche ! qu’on en sorte à la fin ! Ah bas l’air ! À mort l’espace ! Tuons le temps ! Le papier brûle à 451 degrés Fahrenheit, comme c’est coquet de le savoir ! Vous l’aviez oublié ? Félicitations ! vous êtes né sans mémoire. Oh le beau bébé atrophié de tout passé ! Sa tête est énorme, il a faim ! Il est tout blanc !…

Vous n’allez tout de même pas lire Pascal ?

Vous n’allez tout de même pas lire ?

É… crire ? (Pitié…) C’est le retour de la barbarie ? Hein ? C’est ça ? Vous voulez é-crire ? (Sanglots longs sans violon.)

Bon alors, pour l’activité lecture, nous avons de très bons auteurs. Lesquels ? Mais ils sont partout dans les librairies. On en fait des cours, pardon, des activités, en Français, en Histoire, en ce que vous voulez, on en fait des ateliers, même des ateliers d’écriture : on s’attelle à ce qui autrefois se reconnaissait à ce qu’il était indomptable. Je sais, le métier de Boileau, mais cela n’a rien à voir, on tissait solitaire, pour mieux se rassembler, là je vous demande de vous regrouper pour ne jamais vous rencontrer, ni vous ni les autres ! en quoi ce n’est pas clair !

Dès la sixième et après ça ne s’arrête plus. C’est d’ailleurs à ça que servent désormais les libraires : distributeurs d’activité. Les cours aussi, pardon : les ac-ti-vi-tés ; vous avez le droit de dire projets si vous préférez, on se retrouve avec des activités fournisseuses d’activité : le but est de ne rien faire ! Je sais, le Chevalier, la quête de la quête… mais cela n’a rien à voir… on se cherchait soi-même, là on veut s’oublier : toujours de l’avant ! fuis ton ombre ! si j’en vois un qui se retourne c’est pas sa bien-aimée qu’il va rejoindre aux égouts ! Ici ? Maintenant ? Hic et nunc tant qu’on y est, il ne se passe rigoureusement rien : circulez ! y a rien à voir ! devant ! devant !

La bibliothèque, à l’école, est d’ailleurs devenue le C.D.I.. On y a installé des ordinateurs pour les travaux de groupe, les élèves sont par trois (c’est une loi de la nature qu’on a du mal à déraciner), on ne dirait pas qu’ils se réchauffent devant un feu, ni un soupirail rimbaldien, le cul dans la neige, non, non, n’ayez pas peur, on ne dirait rien de tout cela, on voit bien, même de dos, qu’ils regardent un écran. On leur a donné des mots-clefs, l’un tape de temps en temps sur la souris, il y a quelques moments de frénésie, quelques éclats, et puis, ça sonne… Tiens, l’enseignant a reçu un texto. Le moindre compétent je vous le folklorise, stade ultime de la marginalisation : stérilisation sans la moindre douleur de la parole compétente. De la parole qui croit encore qu’elle a quelque chose à dire, non mais j’hallucine, de la parole qui se croit encore parole, on rêve… Ça rappelle les périodes les plus sombres de l’histoire… Oh regardez, elle a mis un foulard… Qu’est-ce qu’elle est belle, regardez, oh, elle ne me voit même pas : c’est que je ne suis rien. C’est pour le style cette écharpe ou tu as pris froid ? ah ah… Oh, je plaisante… on se croirait au 19ème…

C’est Descartes qui serait drôlement content, l’humilité n’est plus vicieuse, elle est dégoulinante. Et mortelle. Plus efficace que toutes les dénonciations… Oh, qu’est-ce qu’elle lit (interrogation ou exclamation reviennent au micron près au même, c’est de l’usinage de haute volée !) il paraît que ses cours, mon fils adore… oh vraiment j’aimerais beaucoup y assister… Mais bon, il faut dire qu’elle n’a pas d’enfants… eh puis le latin, bon… Mais moi je dis : chacun ses choix. Un prof de Français a le droit de ne pas lire : c’est juste une autre approche. Allez, en groupe : n’angoissez jamais tout seul sur du Pascal, on vous a dit… Activité, activité, groupe, groupe ! On connaît ça allons… Vous voyez bien qu’on n’est pas vraiment sorti de l’histoire. Rassurez-vous, on sait où cela mène. En route, Simone ! Fais tes adieux… C’est W, ou le souvenir d’enfance… C’est la fin du monde, comme prévu… Pas d’inquiétude, on a une suite… Ne cherche pas, plus tu résistes, plus on resserre… Vous avez vu comme ça tue, le compliment baveux ? Cela n’a rien à voir mais esthétiquement ça nous donne une cohérence avec la technique de la nasse, que la police emploie contre les manifestants. Dans les deux cas, on te donne un espace qui te sert de prison, c’est-à-dire que cet espace, à l’inverse du fameux territoire de Deleuze qui se définit par un vecteur de sortie du territoire, celui-ci se définit non seulement par sa fermeture mais encore par son absolue étanchéité, un hermétisme si impeccable qu’il abolit le monde au-delà et n’en laisse filtrer qu’une image utilisable, c’est-à-dire transformable en outil. En instrument de mes crises de conscience humanitaires, par exemple.

Premier cas, le plus visuel : si tu te rassembles autour d’un noyau, un grain de révolte par exemple, on te presse jusqu’à la disparition. Un peu comme une sorte d’hyper-concentration qui finit par craquer.

“On était en pleine nasse ultra-gazée et super-compacte quand j’ai vu des personnes apeurées se réfugier partout où elles pouvaient, dans la cour de l’hôpital de la Salpêtrière, la petite église à côté, l’université, et moi dans une petite résidence pour fuir les CRS et la lacrymo”, raconte par exemple Fatima Benomar, militante féministe, sur son compte Facebook.

https://www.huffingtonpost.fr/entry/1er-mai-la-nasse-technique-policiere-omnipresente-en-manifestation-mais-au-cadre-legal-incertain_fr_5ccc28d1e4b0548b7358992f

Et le numéro complémentaire, donc, plus intuitif, ça tutoie l’art : rassembler sur un consensus universel qui exclut comme monstre quiconque se sentirait un peu à l’étroit, un peu comme Montaigne qui disait (de mémoire) qu’il deviendrait fou si on lui interdisait l’accès à un minuscule pays perdu (la Corée du Nord?) même s’il n’y eût eu même sans cela aucune chance qu’il y allât jamais un jour. Un peu encore comme ce Ivan, dans Les Frères Karamazov, de Dostoievski, qui proteste contre les injonctions au bonheur universel de ses contemporains, ou plutôt de la « machine contemporaine », qui n’est à proprement parler personne. Bonheur, espace, que de vieilles querelles. Là, l’espace fait juste la taille du kindergarten, au-delà, point de salut, comme sur la scène de Beckett dans En attendant Godot, Vladimir ne pourra jamais aller pisser, il peut juste aller vérifier qu’il ne peut pas. Comme si le néant opaque qui l’entoure d’espace vierge était encore plus épais qu’un mur et plus impénétrable que les ténèbres.

Ce qui donne : Phase active : on vous resserre jusqu’à ce que la colonne se brise, saturée de moelle substantifique. Phase passive : on vous dilue, on vous plante comme des épingles sur un drap, qui ondule mollement et qu’on étire à l’infini, on vous punaise au gré des activités, ce sont elles qui dirigent, d’ailleurs regardez les adultes s’ébahir à redevenir des idiots qui piaffent et battent des mains, tout est, au minimum, surjoué, ils croient que c’est cela, être un enfant. C’est encore une fois une question de gaze : si tu arrêtes de battre des mains, tu vois les trous, tu tombes dans le vide, la négation de tous tes efforts, le sens de tout ce que tu crois vivre et qui n’est qu’une agitation entre deux activités, il faut remuer, toujours remuer, faire de la mousse, le café ne garde de sa couleur noire qu’un soupçon fugitif mais il est bien là, le cerveau reconstitue, pardon le centre cognitif… Dans ce deuxième espace à déjouer Pascal, vous êtes plus autonomes : on vous indique comment flotter. D’aucuns y verraient le stade ultime du panopticon de Bentham : la surveillance est devenue complètement inutile, sauf pour les menaces extérieures bien entendu, mais c’est un autre chapitre, restons modeste.

Finalement, mon spectre a l’air malin, coincé dans son titre où il est censé faire peur. Falbalas, paillettes, surfaces chamarrées, béton lisse : qu’aucune couleur ne s’installe, la rétine n’est pas un squatte, nom de dieu (pardon) ! Je ne veux voir que des variations, la moindre longueur d’onde qui s’installe, c’est trois tours de plus ! Que j’en prenne pas une à trouver sa fréquence ! Je suis le nouveau Sphinx, je n’interroge plus, c’est encore plus profond…

La rupture de rythme, le temps, les corps, les lieux : fractionnés. Car on n’a pas trouvé mieux pour que rien ne résiste, c’est encore mieux que diviser : réduire à l’unisson, au plus petit dénominateur… Aujourd’hui ma grand-mère, arrêt d’école à 12 ans, pourrait être prof. De ce que vous voulez. Sauf qu’elle n’oserait pas. Dignité, vieille baderne, respect de la fonction… qui disait quand même un peu le savoir… C’est d’une souplesse diabolique, ça brise tout en douceur, plus ou moins lentement, mais rassurez-vous, ça brise. Léger, léger… Ce n’est pas un spectre, c’est une chenille… La fraction en peluche, les tenailles en sourdine, on démembre sans douleur…

Copenhague, le 12 février 2020.

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