L’écuelle et la tortue (remerciements)

L’écuelle et la tortue (remerciements)

que reste-t-il de cette journée ?
j’ai lu les journaux, très rapide, Biélorussie, Loukachenko, des fleurs données aux policiers
je vais boire un café noir pour compléter celui au lait
j’ai déjà chaud, c’est la moiteur de cette fin d’été, on est le 16 et je dis fin : il en reste plus d’un mois
nous ne sommes pas maîtres du temps
on s’agrippe comme des fous et puis on le laisse filer aussi follement
les chats sont plus habiles avec leur pelote de laine
il faut laisser filer Orphée ne jamais se retourner
c’est un curieux hasard, je le jure je n’y avais pas pensé, mais j’ai (enfin) vu le film cet été
il y avait dedans une idée que je n’avais jamais bien vue
une idée de confiance je crois
s’il ne faut pas regarder
c’est qu’il faut faire confiance
c’est plus compliqué, je crois, mais c’est tout ce qui remonte à la surface sans que je force et je ne vais pas forcer
d’ailleurs je prends un engagement avec moi-même : je n’écrirai rien d’autre de la journée
même si ça fait un peu Narcisse, puisque je vous entends déjà lire, chers inconnus, et que vraiment, celui qui prétend devoir se restreindre d’écrire, ou d’exercer toute activité qui passe pour intellectuelle ou artistique
on retombe sur le même problème : il ne faut rien faire, ne rien prétendre
c’est d’ailleurs pour cela que j’ai commencé ce papier : pour trouver l’issue, qui n’est pas de se taire mais de parler par en-dessous, sur un autre plan, une autre lame de store qu’il faut bien choisir pour bien orienter sa pente, se taire isole, sédimente, rend dur, étouffe : il faut que je parle, et parler c’est à l’extérieur que ça s’adresse, il faut donc parier sur un destinataire compatissant, un cercle d’yeux et d’oreilles intérieures qui soit bienveillant, qui vous accueille, qui vous rende la balle, qui vous aide à creuse la pente
celle-ci, celle d’aujourd’hui, s’est déposée, concave, sur ma rétine et dans l’écuelle de mon cœur pour appeler ce texte, le commander, le forcer au déploiement, au démêlage, à l’existence, le forcer à donner forme à la douceur, cette écaille de rêve, prélevée sur la tortue de l’imaginaire, prend forme dans un parc non loin de mon appartement, elle tient un livre, j’ai apporté ma couverture, je vais m’agiter beaucoup, mais il y aura du temps
et puis nager aussi
je ne sais pas si ce sera après ou avant
mais je voulais vous remercier, chers inconnus, je dois y aller, J. vient d’écrire, il faut que je réponde même si c’est une excuse : je sentais la pelote presque finie, la fibre qui vibre en sourdine dans l’écriture qui se fait m’indiquait son besoin de repos, son besoin de se retendre,
j’y vais
je prends la forme de l’après-midi qui point derrière le repas sommaire qui prolongera mon espèce de déjeuner tartines, je me laisse glisser, je me coule dans l’écuelle,
je ne veux pas passer midi à l’écriture, je ne veux pas faire de pli, ne pas repasser à l’encre les signes qui demandent à naître : je l’avoue cette dernière phrase est une pastille, un écho, mais qui a sa raison d’être
il fallait laisser le flux, ne pas chercher à l’insuffler par artifice, écouter, écouter, le mouvement, le son, de la rivière naturelle,
sa gratuité,
ses pierres bleues,
ce froid glacial sonnant sa limpidité
sa liberté,
son naturel et je vous aime,
tiens, pour un peu, je me fendrais presque d’un bisou (considérez que c’est le cas si besoin),
revenir au cœur qui bat : autre hasard de la nuit, de la radio, Jean-Jacques Lebel, inconnu plutôt, lui aussi un écho mais cette fois je sais, je vois l’influence et le motif qui, c’est un écho, renvoie à la source : revenir au corps, chers artistes, loin du plus petit vulgaire dénominateur commun le Marché, revenir au laboratoire du corps et de la psyché humaine, comme Hugo dans ses lavis,
que je garde, c’est décidé (« parce que je l’ai décidé », dit l’infâme directeur de prison qui a privé Gueux de son ami Albin*, j’ai entendu la pièce radiophonique dans la foulée, il était entre 4 et 5, 6 et peut-être 7), comme dernière empreinte, feuille qui glisse sur la surface de la mare, comme elle marquera tout à l’heure, celle que je choisirai aux abords de la couverture et qui aura une forme qui me plaît pour marquer ma page de Steinbeck,
bonne journée

(du coin de l’œil, j’ai vu un bout du message : il me commande d’absorber des cœurs… ça promet…)

le 16 août 2020,
Sébastien

* roman cout de Hugo narrant sur le mode du journalisme la fin tragique d’un ouvrier, condamné pour vol, puis à la peine de mort, suite à l’assassinat du directeur de prison qui le prive sans raison de son ami Albin, véritable pamphlet contre les injustices sociales et la peine de mort, précurseur et même visionnaire… https://bibliothequenumerique.tv5monde.com/livre/62/Claude-Gueux

%d blogueurs aiment cette page :