Je ne voudrais pas que le texte qui suit soit pris pour un jeu obscène qui saisirait le prétexte des événements récents afin de rechercher une quelconque attention en jonglant avec des concepts, au mépris cynique de la souffrance des victimes, de leurs proches et de tous ceux qui se sentent, de près ou de loin, affectés par la tragédie de Nice. Si « jeu » il y a, c’est un jeu pénétré, je crois, du sens des responsabilités qui incombent à quiconque veut analyser les choses et sent en lui des intuitions dont il veut se défaire en les écrivant, et si l’ego se trahit dans les lignes qui suivent, c’est qu’il est un moteur puissant agissant à la source d’un travail intellectuel cathartique, et qui répond, je l’espère, bien plus qu’à une vanité d’auteur, à la volonté sincère de démêler pour moi-même les mécanismes d’un effroi lancinant, que je sens devoir durer si je n’agis pas par l’écriture, pour tenter de le ressaisir et de terrasser l’émotion qui me « travaille » et laisse comme un trou béant dans mon esprit, voire, peut-être, dans ma conscience. C’est donc dans l’urgence que je choisis de la délivrer, sans qu’il n’y ait rien ici d’un impératif comparable à celui qui tyrannise les êtres qui sont meurtris, et à qui à aucun moment je n’ai prétendu apporter une délivrance, sans doute impossible sans un travail personnel, duquel je n’ai absolument pas l’intention de me mêler. Si je « rebondis » sur l’actualité sans attendre le délai que prescrivait sans doute une décence que l’on peut toutefois discuter, c’est qu’il faut bien être lu si on prétend écrire pour se comprendre : je vois mal aujourd’hui d’autres possibilités que de me servir d’un intérêt qui s’estompera et si je suis opportuniste, je crois l’être avec des intentions qui ne sont pas plus indécentes que celles de tout écrivain qui se propose d’exposer sa pensée, toute proportion gardée, bien entendu encore une fois. J’ai donc décidé de rendre ce texte public au moment même de son écriture, car c’en était la condition, et ce sur les réseaux sociaux, où chacun a par ailleurs la liberté, dont il se prive rarement, de « partager » des cris, des prières, voire des poèmes, tous empreints d’une émotion qu’il ne m’appartient pas de condamner, ayant cédé pour ma part bien souvent à des impulsions qui ont pu me faire honte par la suite, afin d’obtenir du lecteur bienveillant, soit son approbation soit sa désapprobation, et de savoir si j’avais atteint un but quelconque. S’il ne devait en résider qu’un intérêt journalistique et particulier qui ne concerne que moi, on n’aura qu’à m’en mépriser et passer à autre chose. Au surplus, rien ici n’a quoi que ce soit à voir avec une quelconque tentative pour proposer une « solution ». Mais on ne saurait me le reprocher, tant sont nombreux les « analystes » qui, même l’air pénétré, n’en ont, à ma connaissance, proposé véritablement aucune. D’ailleurs, ceux qui m’ont semblé les plus justes sont justement ceux qui nous rappelaient à cette impossibilité. Quelle solution y aurait-il à cette menace de mort qui plane, permanente, anonyme et intempestive, au-dessus de nos têtes, puisque celui qui se déclare tout à coup comme agent de la barbarie, ce peut être, aux yeux des autres qu’il terrorise, absolument n’importe qui ? Si mon discours devait susciter la colère, je souhaiterais que ce soit au nom de l’exigence de comprendre ce qu’est l’horreur, d’un point de vue symbolique et dans ses relations à l’imaginaire, force affective et effective de l’émotion, dont j’ai présumé ici que l’élucidation avait toute son importance dans le « combat » que nous devons mener face à la démence, qui est celle de chacun d’entre nous.

PREMIÈRE PARTIE : l’espace dramatique

Nice est donc arrivé comme un nouveau boulet de canon dans la toile déjà sanglante et élimée de notre quotidien. Mais cette fois, un poids lourd de 19 tonnes, engin de transport lié au travail de force de l’industrie et des travaux publics, en est l’agent, l’acteur et le moteur qui viennent de la perforer. Engin de transport converti, par le désir apparemment inextricable d’un homme, en engin de mort.

Cette fois, pas de coups de feux martelés par des mitrailleurs, mais un pilon, un bélier qui pénètre dans la foule pour la broyer.

On ne veut pas imaginer. Et quand on ne peut pas se retenir, les seules images qu’on puisse concevoir sont définitivement effroyables. Une boucherie, quoi d’autre ?

L’horreur de l’événement, presque au sens propre, puisqu’il se définit comme une percée dans l’épaisseur du réel, « incarné » (au sens propre encore) par celle d’une foule, épaisseur ordonnée linéairement sur une « promenade », et qui présentait en même temps une large surface, une portance offerte à l’écrasement, éminemment vulnérable car figée dans son mouvement comme de la gelée, cette horreur inédite en France dans son exécution tient peut-être d’abord à son aspect charnel : un carnage au pied de la lettre, au sens où tous les corps se trouvent tout à coup indifférenciés, quels que soient leur âge ou leur sexe, mais aussi leur taille, leur poids, et même leur état de santé : où ils se retrouvent, purement et simplement, réduits à leur chair. Quelle que soit leur capacité de mouvement, tous ceux que ce monstre mécanique a percutés de son pare-choc impitoyable, qui doit avoir quelque chose du taureau et de sa bêtise forcenée, tous les corps ont été massacrés, rendus tous à une impuissance égale en face d’une puissance incommensurable qui les a réduits, progressivement, au fil de son avancée, et peut-être en essayant de balayer le rideau des êtres sur toute sa largeur à grand coups de virages et peut-être encore en slalomant, à la même insignifiance physique.

Au Bataclan aussi, tout le monde, après une sorte de retardement liée à la confusion par le public des coups de feux et des coups de batterie, est devenu indistinctement une proie. Mais, justement, cela en fait une traque, pas une collision pulvérisante et dynamique. Les spectateurs ont tout à coup été transformés en animaux pris dans un labyrinthe, à la recherche du moindre recoin, de l’hasardeuse issue qui leur permettrait d’éviter les gouttes meurtrières d’un arrosage tantôt arbitraire, tantôt ciblé. Avec la « Promenade des Anglais », ce sont sans doute des flâneurs mais aussi forcément tout simplement des gens qui prennent ce chemin tous les soirs pour rentrer chez eux, soit indépendamment du spectacle soit après, qui ont été métamorphosés, sans en avoir presque conscience, en chair que l’on broie, que l’on écrase, que l’on pulvérise atrocement. La comparaison des deux atrocités peut-être déclinée à travers quelques couples : spectateurs vs flâneurs ou spectateurs actuels vs spectateurs anciens-flâneurs-travailleurs du lendemain qui doivent rentrer chez eux ; labyrinthe vs promenade de large amplitude et peut-être, du point de vue des tueurs, animalisation (les proies du labyrinthe) vs, du point de vue du camionneur, choséification (quilles renversées et détruites par un boulet de canon téléguidé). La force insane de la tuerie, car quelle que soit le mode opératoire, c’est une tuerie, est de nous faire adopter tantôt la place des victimes, tantôt celle du ou des bourreaux, encore une fois dans un irréalisable écartèlement de notre psychologie et de notre sensibilité. Il ne nous reste donc sans doute que la raison, seule à pouvoir supporter ce genre de grand écart, à la faveur des mots, qui savent se marier sous le régime de la contre-nature sans enfanter le monstrueux.

« Téléguidé ». Ce terme est peut-être plus judicieux que celui qu’on pourrait tirer du verbe « diriger », « conduire » n’étant évidemment plus du tout approprié : il s’agissait de pousser le plus loin possible la machine de mort, pour « engranger » le plus de cadavres, ou peut-être même seulement, pour prolonger le plus longtemps la décharge d’adrénaline, jusqu’à la mort.

Nous sommes le 14 juillet : à la volonté de manifester pacifiquement le sentiment d’un lien avec le passé, le camionneur fou s’oppose comme un révolutionnaire individuel, isolé pour nous dans un combat sans cause, mais participant sans doute, de son point de vue, à un programme d’envergure dont il n’est qu’un des exécutants occasionnels, aléatoire de notre point de vue, providentiel du sien : un loup-garou qui laisse monter en lui la bestialité et annihile son corps, l’abandonne à des pédales, un levier et un volant, pour en faire l’un des engrenages d’une machine roulante, sans qu’il nous soit possible de décider nous-même s’il le « décide » lui-même ou non. Sur cette question, on veut croire qu’il n’a pu agir de sang-froid. C’est peut-être le cas, mais ce n’est pas la question. Derrière notre sentiment d’horreur, dans tout ce qu’elle a d’impensable, d’inconcevable et donc d’irréalisable pour nous, nous voulons mettre autre chose qu’une volonté « d’acier » qui redoublerait la furie métallique que nous associons au camion broyeur. L’image du camion des éboueurs, qui broie par l’arrière, se trouve d’ailleurs au passage inversée. Les êtres sont dans ses yeux de l’ordure qu’il veut pulvériser, qu’il voudrait peut-être digérer et épandre comme du fumier si la technique le lui permettait, à ceci près que rien ne le préoccupe qui ait trait à la fertilité : c’est un engrais de mort et de stérilisation qu’il fantasme. Sans alcool fort, sans drogue puissante, sans visage en sueur, sans tous les muscles tressaillant sous l’effet d’un excitant, comment les mains ont-elles pu rester sur le volant, pour le maintenir dans une course efficace, tandis que les corps se déchiquetaient sous les roues ? Dans sa folie, qui paraît donc difficilement admissible sans l’hypothèse d’une haute dose d’alcool ou de stupéfiants, l’homme, la créature au volant se « sent », lui ou elle, lié(e) à une communauté, même si elle lui reste sans doute, comme à nous, invisible et inconnue : il part d’un pré-supposé, celui que son acte a déjà été accompli et le sera à nouveau, par d’autres « frères de combat », sous d’autres formes et avec d’autres moyens. Il n’en est que la réitération ou la préfiguration : dans les deux sens du terme, il en est la « répétition ». Cette dernière idée nous ramène d’ailleurs au caractère profondément individuel, possiblement improvisé, et donc contingent, de ce meurtre de masse : un camion, parce que c’est son outil de travail et qu’il y a accès.

L’insignifiance physique est donc plus flagrante et opératoire dans le cas de Nice que dans celui du Bataclan. Une ville contre un lieu de concert. Amplitude qui renforce peut-être, le « théâtre des opérations » étant cette fois à ciel ouvert, le caractère insupportable de cette réduction des individus à une faiblesse extrême, et donc à une innocence de fait : rien ne justifie que l’on prenne jamais, pour aucune raison qui soit, le parti de Goliath. Et c’est peut-être ce qui, par inversion, donne toute sa dimension à l’horreur psychologique qui nous rend aveugles, incapables de comprendre les faits, dans leur mécanique implacable.

Horreur psychologique, aveuglement et incapacité de comprendre qui furent sans doute aussi ceux des victimes, au moins des toutes premières, les victimes qu’on doit bien, même avec effroi, qualifier d’« inaugurales », avant que la nouvelle ne se propage, certainement difficilement, en aval de cette percée meurtrière, et dont la barbarie trouve une de ses forces symboliques les plus puissantes dans sa cinétique même, c’est-à-dire la manière dont le camion pourfendeur et son « pilote », qu’on ne se doit d’imaginer que drogué, ont laissé « publier » la mise en marche de leur entreprise dévastatrice, en un temps forcément très court et très comparable à celui de la tragédie, tout entier soumis à la temporalité de l’urgence, qui n’est finalement qu’une mise en scène du temps lui-même.

On constate d’ailleurs l’importance accordée à un élément, sans doute à juste titre du strict point de vue de la reconstitution des faits, que les chaînes d’information continue ont présenté avec insistance. Mais la reconstitution des faits  est rarement l’affaire des médias d’information continu et il faut bien évidemment condamner dans ce souci du détail, de l’exactitude même, une intention spectaculaire et polémique qui joue au détriment des forces de l’ordre, pour finalement « produire » une information perverse et qui n’en est par conséquent pas une, mais au contraire une contre-information, une information « à rebours » du travail que nous devons opérer pour que jaillisse une vérité et qu’il faut donc retourner pour lui donner son sens : le camion n’a pas été arrêté d’un coup, il a continué sa course « sur trois cents mètres » après les premiers coups de feu des malheureux policiers. Ce qu’il faut en retenir, c’est uniquement ce qu’elle dit de l’importance de la temporalité, de l’inscription du temps dans l’espace de ce bord de mer. Le camionneur frénétique n’a qu’un seul but : poursuivre à tout prix et sans s’arrêter, car c’est dans son sillage, derrière lui, qu’il laisse l’abominable nouvelle de son passage inconcevable, traces de son « œuvre » anti-créatrice. Dans l’espace qu’il a encore devant lui, et qu’il fantasme à l’infini dans un délire totalement asymptotique de course avec le néant, sa présence est inédite, son existence n’a pas encore lieu et il peut encore massacrer. Pour lui, s’arrêter c’est la fin. Définition stricte de la frénésie. Si on sait qu’il est là, on peut l’éviter. Il doit miser sur l’effet de surprise, pire : de saisissement instantanée dans la terreur. Il est dans un dessin animé, conducteur d’un train qui veut écraser un malheureux personnage qui court sur les rails sans songer à sauter sur le côté, son imaginaire est nourri de scénarii puérils. Ce n’est pas une balle qui peut le tuer, c’est la fin de sa course, c’est l’immobilité. Du point de vue des balles, il rêve qu’il a douze vies. En revanche, s’il est immobilisé, c’est game over. Les premières victimes, elles, ont dû comprendre au tout dernier moment, hormis les enfants et d’autres gens affectés par certains troubles particuliers ou trop âgés, ou trop malades, comment elles allaient mourir : broyées par un véhicule de 19 tonnes de métal.

L’acte, volontairement ou non, nous force à nous mettre à leur place dans une confrontation directe, frontale avec l’impact.

Et pourtant, sans que cela relativise du tout, et peut-être au contraire, l’horreur de « l’action », cette réalité insoutenable rejoint tous les enjeux d’une mise en scène.

Les coups de feu, l’élément du feu, alors qu’il est profondément actif dans la tuerie du Bataclan, dans cette configuration, n’est introduit qu’au gré d’une association rétrospective par le spectacle lui-même : des feux d’artifices. Une commémoration, certes, et ce n’est pas à négliger dans l’analyse de la puissance symbolique de cette fin de 14 Juillet proprement apocalyptique, mais une commémoration qui, en tant que telle, en tant qu’elle oppose le symbole au réel, sublime, par les fusées inoffensives du présent renouvelé chaque année à la même date, la violence de l’événement unique que fut la prise de la Bastille. Quelle impensable ironie que d’avoir retrouvé dans la cabine du meurtrier des accessoires de théâtre : des armes factices, des « jouets »…

Oui, c’est vrai, l’homme-au-volant, l’homme « à la manœuvre » était aussi un « tireur » : il possédait une arme réelle. Son modèle a même été donné par le procureur de la République : volonté légitime de ne rien cacher, mais, inévitablement, dramatisation de l’événement. Je ne veux pas dire par là que l’événement en devient plus grave qu’il ne serait. Je veux dire qu’il en devient théâtral : le modèle de l’arme fait genre, genre policier, ici thriller, comme aurait pu l’imaginer Dantec, curieusement mort le mois dernier. Il atteste de la compétence des « experts ». Il ne s’agit pas de la remettre en cause, même si, en l’occurence, c’est celle des experts de terrain, ces policiers qui tournent autour du camion immobile comme des guêpes en charge de garder la Cité, autour d’un taureau qui lui « tourne » au gasoil, d’un bélier mythologique monté sur des dizaines de roues comme un char, d’un Léviathan industriel, enfin immobile, dont il faut s’assurer qu’il ne se réveillera pas, c’est cette expertise-là, la vraie, celle qui intervient pendant qu’il faut avant tout retenir. L’autre ne semble servir qu’un besoin affectif : celui de voir une autre puissance, celle du bien, se déployer, à défaut d’avoir pu mettre en œuvre une troisième expertise, totalement impossible, qui aurait pu prévoir les faits et les étouffer dans l’œuf, les empêcher d’arriver : toute cette tragédie est prise dans un problème de segmentation du temps, d’un temps clivé en trois pans qui ne peuvent se trouver entre eux aucune continuité, ni logique, ni symbolique, ni spirituelle. Travail sublime des policiers donc, dont on salue sans aucune réticence, avec chaleur et reconnaissance, le courage et dont il ne faudrait absolument pas chercher le manque d’efficacité, la défaillance, la faille ou la faillite. Et pourtant, les images, les commentaires qui les accompagnent, les « schémas » jouent là-dessus. C’est aussi là que commence la mécanique de l’odieux.

Mais l’image des forces de l’ordre, totalement actualisée par des individus distincts, « réels », qu’on pourrait reconnaître dans la rue quand le tueur est encore invisible, fait mise en scène, ce qui est le fait des médias, et non des policiers, qui ne « jouent » pas, eux : aucune extravagance dans leur attitude, aucune pose, aucun geste théâtral : ils sont tout entier aux prises avec la réalité qui doit s’abattre pourtant sur eux à cet instant avec une violence que nous renonçons à concevoir, nous qui n’y avons jamais « été ». Le visage de l’un d’eux m’a d’ailleurs frappé : visage d’homme sans aucune gravité factice, visage de père de famille ou de quinquagénaire soucieux, faisant son travail, prenant ses responsabilités : protéger les autres, nous autres. Mais le détail, pardon, du pistolet, reste frappant : oui l’homme-au volant était armé, oui, il s’est servi de cette arme pour tirer sur les forces de l’ordre, oui, on pense tout de suite qu’il aurait pu tuer d’autres civils, individuels ceux-là et donc « héroïsés », comme l’a été d’ailleurs ce père mort pour s’être jeté sous les roues à la place de sa femme enceinte, autant de « héros ordinaires » ou martyrs du hasard qui auraient pu être abattus d’une balle perdue (apparemment il visait bien seulement les policiers et les gendarmes, ce qui dit suffisamment que l’arme était conçue comme arme de « défense », un « accessoire » qui lui permettrait de tenir plus longtemps), mais, oui aussi, cette arme et la violence dont elle est l’actrice sont dérisoires en comparaison de l’arme véritable que l’homme-au volant s’est improvisé : un camion de 19 tonnes. Il tire par la fenêtre. Il tire sans doute sans véritablement viser (la vitesse, la nécessité de regarder la « route »). Il tire comme on tire dans les westerns. Il tire comme un cowboy. Il tire « à l’aveugle ». Il tire, pardon à nouveau, comme un enfant qui « joue » au cow-boy. Il tire comme un enfant…

Si je ne me trompe pas trop, je crois qu’il y a là un des autres ressorts puissants de l’effroi qui agit comme un trou noir en expansion à l’intérieur de nous. C’est le carburant de cette panique immobile qui cherche à compenser l’effet de la panique désordonnée des êtres qui s’éparpillent en sens contradictoire, se bloquant les uns les autres jusqu’à la folie, la terreur pure à laquelle on imagine que les victimes ont été en proie. Le côté incroyablement carnavalesque, baroque, burlesque de ces armes en plastique (jusqu’à un fusil d’assaut), qui donne au « monstre » l’allure d’un Rambo d’Hollywood qui « tirerait à blanc », est peut-être même ce qui vient tordre en dernier lieu, comme pour lui donner un tour de vis supplémentaire dans la spirale de l’horreur, avec une dernière goutte d’acidité en forme de contre-point atrocement comique, notre imaginaire tétanisé par le spectacle différé, reproduit, re-construit et finalement inventé de toutes pièces, que le récit, discursif et télévisuel, d’un fou remontant à contre-courant une marée humaine à bord d’un camion infernal, inaugure en nous, en nous forçant à l’imaginer. C’est donc peut-être dans cette trouvaille « géniale » des armes factices qu’il faut voir la preuve d’une organisation subsumant de beaucoup, mais pas de loin, l’hypothèse du délire spontané d’un individu transformé tout à coup en troche inhumaine. Elle la dépasse dans les faits mais elle s’entrelace avec elle dans un mariage odieux pour nous terroriser : est-ce un homme seul ? un fou ? un type perdu qui battait sa femme et que la prison a radicalisé ? Ou est-ce l’agent d’une volonté organisée en réseau, logique, implacable ?

La question de la distribution des rôles entre le symbole et l’objet, entre le réel et l’image, entre le nom et la chose, paraît ainsi très complexe : n’est-elle pas l’objet d’un renversement permanent ? d’un rapport alternatif qui s’inverse constamment ? Qui est acteur ici, et qui est spectateur ?

Si l’effroi des victimes (en considérant bien sûr qu’il ne s’agit que d’une affirmation théorique puisqu’on renonce évidemment à graduer l’horreur) paraît plus horrible dans le cas du concert du 13 novembre à Paris, pour nous, qui cherchons, a posteriori, par l’imagination, à être, comme « à notre tour » les spectateurs d’un spectacle « retransmis »  auquel nous avons, fort heureusement disent notre instinct de survie et notre morale, mais fort malheureusement dit notre curiosité macabre, « manqué » (pensons également à la diffusion d’images privées particulièrement choquantes sur les réseau sociaux, qui ont amené les autorités à mettre en garde les gens et même à inciter ceux qui les constataient à se faire, sinon délateurs, au moins « signaleurs » de ce genre de débordement morbide), le cas de la promenade paraît encore plus insoutenable dans la réduction à néant, extrêmement simple à concevoir dans sa linéarité rectangulaire, d’un large ruban de corps, dont le mouvement a été comme immobilisé, ou tout du moins ralenti, comme en slow motion, par la rapidité, même chaotique (on ne peut se retenir de songer à la résistance, pourtant insignifiante encore une fois, des corps, des chairs, des os) de ce qu’en dernier lieu on pourrait comparer à une démentielle moissonneuse barbare, au surplus absurde dans ce qu’elle n’a pas pour but (ou pour non-but) d’engranger, mais bien de réduire à un tas inerte : une moissonneuse pourvoyeuse de néant, une moissonneuse totalement nihiliste.

L’intelligence des terroristes, si terroristes il y a, est donc de nous donner à imaginer. De nous fasciner avec une recombinaison monstrueuse des images d’autant plus simples de notre imaginaire qu’elles sont directement tirées de notre quotidien. En donnant son mot d’ordre, qui incite tous les « fidèles » à se munir des moyens du bord pour propager la mort, l’EI semble jouer sur deux plans : d’une part, permettre les « coups de théâtre » les plus monstrueusement saugrenus sans aucune préparation et donc miser sur la puissance, indépassable sans travail de ressaisissement de notre part, de l’imagination spontanée et, d’autre part, brouiller encore un peu plus notre imaginaire en nous laissant douter qu’elle ne soit pour rien, ou qu’elle soit pour quelque chose, dans le choix du « modus operandi », pour, finalement, nous écarteler entre l’idée qu’il n’y a pas mise en scène et celle que tout s’ordonne comme dans un puzzle.

Un camion, une promenade. Un camion, c’est une blouse, une combinaison, un jean sale et un tee-shirt détendu imprimés de logos américains, un casque de chantier, c’est le travail quotidien du type qui se lève tôt pour ne rien gagner ; un camion, c’est un camion-poubelles, avec ces grandes mâchoires d’acier qui broient à reculons et qu’on a ici remis perversement dans le bon sens, le sens inverse de la « promenade » : celle du contre-courant de la marée humaine navigant en dilettante au bord de la mer de séparation entre le Maghreb et l’Occident, creuset de tous les fantasmes de guerres de conquête, de conflit de civilisation, de flux migratoires clandestins et de course au pétrole ; le camion, c’est le camion de pompier, le vrai et celui avec lequel jouent les enfants, qui jouent aussi avec des pistolets en plastique, qui jouent aussi « à se tuer » ; le camion, c’est la machine monstrueuse qu’on aperçoit toujours en râlant sur l’autoroute parce qu’elle va ralentir notre progression vers les vacances, et ici c’est encore une fois le flot des vacanciers, mélangés aux autochtones, mélangés aux travailleurs, mélangés aux retraités qui rentrent de leur promenade du soir, « souillant » le flot pur des exploités ; le camion qui tue, qui écrase et qui broie, en laissant derrière lui une bouillie de corps, c’est la moissonneuse inversée, celle qui ne récolte, ficelle, engrange ou n’épand plus rien d’autre que la mort.

L’inversion dynamique, réversible en permanence des rapports symboles / objets pourrait donc trouver finalement une formulation assez simple : ce qui a eu lieu a-t-il vraiment eu lieu ? Est-ce un camion ou un jouet qui a massacré des gens ? La camion est-il un symbole ou l’objet lui-même ? Sommes-nous les spectateurs impuissants ou les acteurs involontaires d’un théâtre de la cruauté que nous mettrions en scène à notre insu, faute de savoir brider notre imaginaire ? Faut-il chercher des symboles ou est-ce ce que l’IE attend de nous ? Avons-nous assisté à quelque chose ? si oui à quoi : un événement ou un spectacle ? sommes-nous au contraire, ou plutôt inversement, l’objet de ce spectacle qu’on pourrait résumer au théâtre panique d’enfants qu’on prive de leurs jouets en les détournant de leur fonction ? dont on salit ce qu’ils ont de plus intime, un imaginaire stéréotypé, en en faisant un contre-usage pervers ? Devons-nous, dès lors, pour résister à l’engrenage où l’on veut nous broyer, prendre une distance inédite avec les objets de notre folklore quotidien : accepter de considérer la mort injuste pour ce qu’elle est, un événement irréversible au sillage duquel la seule échappatoire reste le bond de côté ? L’issue à l’emprisonnement symbolique, affectif et spirituel n’est-elle possible qu’à condition d’abandonner, en les refusant, en leur faisant perdre leur puissance symbolique, en les dégonflant comme des ballonnements, les images fausses de notre rapport au monde sans pour autant perdre le fil de ce qui constitue notre civilisation ?

Il se pourrait que les organisations à l’œuvre dans ce jeu de massacre ne soient pas dans un rapport si lointain et si aléatoire à l’événement lui-même qu’on a tendance à le penser, il se pourrait qu’elles aient pensé à tout ça. Mais bien sûr, rien n’est sûr.

Athènes, juillet 2016.

Deuxième partie : “La politique des symboles” (à venir fin septembre)

© Sébastien Pellé