Le Père Hamel a donc été assassiné en son église pendant qu’il donnait l’office. Quelques vieilles dames seulement assistaient à la messe, pour la plupart des sœurs. On imagine vite l’intimité de la scène. Il a été égorgé. Par derrière et devant ce maigre public, qui a dû se retrouver tétanisé par la peur, il a été égorgé au couteau.

J’ai été immédiatement frappé, comme beaucoup d’autres c’est certain, par la violence radicale, la barbarie minimaliste de cette scène qu’il faudrait finalement qu’un peintre de talent nous restitue dans toute sa profondeur, à la fois particulière et universelle : un tableau « à cheval » entre l’anecdotique et l’historique, mais aussi le contingent, le social, et le spirituel, l’éternel : car c’est bien dans un instant d’éternité que se logent les fidèles catholiques, tout comme les musulmans ou les juifs, lorsqu’ils assistent à leurs offices religieux respectifs ; une sorte d’émotion que je comparerais volontiers, comme bien d’autres avant moi, au sentiment esthétique qui saisit devant un tableau, justement.

Suite à cet événement, encore sous l’emprise, intermittente bien sûr mais néanmoins prégnante, de l’horreur picturale et ontologique à la fois d’une telle tragédie, celle d’un homme qui, on suppose consciencieusement, célèbre la messe depuis des lustres, devant une compagnie d’ouailles qui, en ce jour de sa mise à mort, pour ainsi dire « en direct », est réduite à peau de chagrin, je tombe, sans vraiment le chercher, sur une « affaire » médiatique supplémentaire : une élue du conseil municipal de Brest, Mme le Goïc, est insultée sur les réseaux sociaux, poussée à la démission par le F.N. et finalement menacée de mort pour propos injurieux, bafouant la mémoire du Père Hamel : diantre.

A la lecture de ses propos, publiés sur Tweeter : « Du coup, le prêtre mort en martyr, il a droit à 70 enfants de chœur au Paradis ? », j’avoue avoir eu un haut-le-cœur. Oui, j’avoue même y avoir à peine cru. Comment une telle violence était-elle possible ? Comment pouvait-on s’en prendre à un individu singulier, qui n’avait rien demandé à personne, qui devait même être un type bien, comment pouvait-on se servir de lui, sa dépouille encore chaude ruisselant de sa gorge béante, pour placer une (énième ?) saillie drolatique à l’encontre de la religion, plus particulièrement du christianisme, plus particulièrement du catholicisme, en rappelant, sans aucune originalité finalement, le potentiel comique de l’Eglise dans ses rapports aux petits enfants… L’odieux ne vient pas de moi.

Bon, bon, bon, j’ai quasiment été élevé par une grand-mère très croyante (pour ne pas dire bigote), je pense à elle à ce moment-là, j’en ai marre qu’on puisse blaguer sans complexe et, finalement ici, sans contexte (« mauvais timing » pour une « blague douteuse » dira L’Obs) sur les cathos, sur le fonds d’une réputation de vieux bigots réacs, racistes, pédophiles, etc.

Bon, très bien, je suis chatouilleux de ce côté-là mais, maintenant sous la douche, je suis quand même bien persuadé que si le pauvre bougre qu’on a saigné comme un animal (on voit, encore une fois, le jeu symbolique, avec le rituel de la dhabiha par exemple) avait été un imam ou un rabbin, j’eusse été scandalisé de même… Mais bon, quand même, pour autant, n’y a-t-il pas derrière ma tête (expression préférable à « au fond de moi », c’est le reptilien qui joue ici, pas les « entrailles ») un fond de partisanerie (comme on dirait un « fond de veau » par exemple) en faveur de ma « religion d’origine », bref, j’ai froid dans le dos, je suis un monstre raciste, comment vais-je m’en sortir ? pourquoi éprouvé-je tant d’aversion (je l’avoue) envers cette anonyme qui se permettait avec autant de légèreté d’insulter un mort ?

Je pousse avant mon enquête (rassurez-vous ça ne va pas loin et j’ai bientôt fini) et je tombe sur les entêtes des journaux relatives à l’affaire, de L’Obs en particulier, et quel n’est pas mon effarement (je l’avoue, je l’avoue, donnez-moi le fouet…) à voir l’affaire pour ainsi dire retournée comme un gant : ce n’est pas l’outrance des propos de la conseillère municipale qu’on met au premier plan, mais la violence très étonnante des réactions qu’elles suscitent… Je l’avoue une dernière fois : ce retournement des valeurs dans la présentation des faits achève de me révolter. Non, bien sûr,  je suis écœuré (mais sans surprise, aucun intérêt à écrire ici sur eux donc) par les propos haineux des cinglés de toute espèce qui la traitent de tous les noms, qui méritent qu’on en fasse le compte-rendu pour protéger la conseillère, et, bien sûr, je ne souhaite rien de mal à l’auteur de ces lignes indigestes, pas plus que, comme le F.N., je ne souhaite sa démission ; nous entendons tous les jours des horreurs dans la bouche des responsables politiques qui nous ont depuis longtemps habitués à ne plus exiger aucune décence dans leur participation à la représentation de la république (Sarkozy, Valls, Dati, Morano, et bien sûr, n’importe quel Le Pen pris au hasard) ; bref, le problème n’est, à mes yeux du moins, plus là, depuis des lustres encore (ceux pendant lesquels le Père Hamel donnait la messe dans l’ombre).

Où est-il donc finalement puisque j’ai promis de faire court ? (N’est pas Pascal qui le souhaite, même ardemment…)

L’humour me pose-t-il problème ? Oui (que des aveux aujourd’hui) mais pas plus qu’en d’autres circonstances : je trouve simplement celui de mon époque plutôt lourd. D’ailleurs, on peut prendre le parti de ne juger l’humour « satirique » (le mot a bon dos) actuel, qu’à l’aulne du jugement esthétique, en se dépouillant de toute considération morale : puisque c’est la morale qui est mise en cause par la satire, si on veut considérer avec objectivité les caricaturistes et, éventuellement, les déloger de cette position d’amoralité où ils se situent (dans le cas où elle ne serait pas fondée), il faut bien considérer leurs dessins sans morale, sous l’angle pur de l’esthétique et attendre que cela se rejoigne, c’est-à-dire que l’esthétique produise de la morale ; un peu dans le sens où Platon disait que le Bien, le Beau et le Juste entretiennent entre eux une relation de double équivalence : si j’utilise la morale pour juger l’amoral, je modifie les conditions mêmes de l’expérience. Alors ne le faisons pas.

Un ami me rappelait donc récemment la couverture incroyablement violente de Charlie Hebdo  à la suite des attentats de Bruxelles, où l’on voyait le chanteur Stromae (en italiques puisqu’il s’agit d’un pseudo, ce qui est important pour la suite) entouré de membres mutilés sous un titre qui faisait référence à son célèbre morceau : « Papaoutai », transformé en « Papa où t’es ? », transformation aggravante ou atténuante, voire disculpante, selon qu’on estime qu’elle « actualise » le massacre du père du chanteur au Rwanda en le lui « renvoyant » en pleine figure, ou au contraire en le transposant à la réalité bruxelloise. Dans les deux cas, il semble malheureux d’admettre que seul le « trait » de « peu » d’esprit préside à l’élaboration du dessin, et c’est sans doute là tout le problème que pose la « satire » aujourd’hui : n’en rester qu’à l’impulsion initiale, en quelque sorte « mourir dans l’œuf » pour laisser ensuite les cerveaux de l’audience pousser le ver dans la direction qui les arrange.

Vous noterez s’il vous plaît que j’étais plutôt du côté de la défense, jugeant qu’en scandalisant on traduisait bien la violence des attentats et peut-être, au passage (qu’on soit d’accord ou non), la manière dont un artiste « célébrait » cette violence dont il était lui-même la victime : encore une fois, c’est par l’esthétique qu’on tranche la question car 1) si Stromae est un artiste, c’est-à-dire si ses chansons ont une valeur artistique (je sais, je sais…) alors 2) il n’exploite le malheur que dans la mesure où un artiste est autorisé à le faire : la beauté qu’il crée (aïe, aïe, aïe, que de bâtons tendus ce matin, vous pouvez aller chercher la roue…) « sublime » (là c’est l’huile bouillante) ce malheur, c’est donc 3) Charlie Hebdo qui est grotesque (pour ne rien dire d’autre, on a décidé qu’on ne goûtait pas à la morale) car a) il n’a rien compris à l’art de Stromae et donc b) il se sert illégitimement de lui pour produire une dessin qui n’a rien d’artistique car, tout simplement, il ment et c) il dessert complètement l’art, ce pour quoi il est condamnable…

Pardon pour ce raisonnement un peu long, j’accélère : maintes couvertures de Charlie Hebdo (c’était ma seule référence sous la douche, je ne cherche absolument pas à les accabler) auraient dû déjà provoquer mon ire, mais finalement, la seule qui me revenait comme peut-être inadmissible, au même titre que la blague de l’élue, s’attaquait à un individu : la seule question qui restait pour moi à débattre était de savoir si Stromae avait pris une envergure publique suffisante pour qu’il soit légitime qu’on prenne le risque, un peu comme un « dommage collatéral » envisageable, de le « choquer » en tant que personne (j’ai peine à imaginer sa réaction et je lui envoie ma compassion bien dérisoire) en vertu de la dimension symbolique (un produit des médias, ce qu’il n’est pas à mon sens) que le dessinateur (Riss, autre pseudo) mettait dans la balance en face du drame, bien « réel », lui, des victimes des attentats en Belgique.

Je n’en sais rien et je vous laisse juges. Je veux revenir à l’élue : elle aurait dit cette blague à table, j’aurais pu rire. Enfin non, parce que je trouve ça pas drôle et lourd, mais bon, elle aurait pu la faire, je ne m’en serais vraiment pas offusqué. Mais ici, elle le dit publiquement (elle fait mine de se le reprocher ensuite, même pas de s’en excuser, de se le reprocher, ce qui montre bien qu’elle s’accuse d’un mauvais calcul et qu’elle reste toute politique) et elle le dit « maintenant » : effectivement, si elle avait attendu un peu, elle eût eu à utiliser, non un individu, mais la catégorie des hommes d’Eglise (et femmes mais c’est l’expression qui veut ça, je ne peux pas dire des « gens » ou encore moins des « personnes » d’Eglise, terme qu’on utilise aujourd’hui pour désigner les patients, les malades, dans les écoles d’infirmières, ou d’infirmiers… « il faut considérer la personne » , etc.). Et dans ce cas, aucun problème. Elle n’aurait pas alors pu « rebondir » sur l’événement. En d’autres termes, et vous me pardonnerez de revenir à la morale car il est temps de conclure,  elle n’aurait pas pu être méchante.

D’ailleurs, il ne s’agit pas tant de ménager des susceptibilités, la liberté d’expression pouvant être admise comme sans limite, que de ne pas « taper » sur un individu, tant qu’il n’a pas pris une portée politique et qui ne peut être un symbole, dans sa dimension toute particulière, toute privée, intime où « l’enferment » les circonstances tellement spécifiques, Saint-Etienne-du-Rouvray… du drame, et qui est donc pris, à son cadavre défendant, comme un bouc émissaire.

Il l’est peut-être plus encore par cette saillie, dont on voudra bien admettre qu’elle n’est que maladroite, que par les terroristes eux-mêmes ; même s’ils restent bien entendus les véritables barbares de ce « fait divers », tandis que Mme le Goïc n’est que coupable d’oublier la dimension individuelle de ce bain de sang, celle que lui confère justement sa qualité restreinte. La barbarie c’est le meurtre sauvage du prêtre. La faute civique, sans même aller chercher du côté philosophique, c’est de prendre ce prêtre dans une satire politique.

S’il s’agit bien d’un fait divers, il est d’envergure néanmoins historique (là est toute la tension), ce qui pourrait autoriser la satire. Mais à condition que le symbole et la faute soient du côté du prêtre, ce qui n’est évidemment pas le cas. Expliquons-nous.

C’est un fait divers et cela confère à l’individu, sans paradoxe, non en son nom mais en celui des valeurs que nous prétendons défendre, toute la légitimité du respect qu’on lui doit. Ce n’en est pas un car il répond à des motivations ancrées dans des perspectives politiques et peut-être civilisationnelles. Mais, même dans ce cas, le Père Hamel reste du côté du champ des particuliers, n’étant lui-même, en rien, un militant de quoi que ce soit d’autre que de ce qu’il aurait sans doute appelé « la parole du Christ ». Autrement dit, si on veut attaquer la religion, si on veut attaquer le catholicisme, on s’y prend autrement. On n’attend pas un tel événement, qui n’a rien à voir avec ce qu’on peut, ou ce qu’on doit reprocher à l’Eglise.

En effet, on peut discuter de la nature encore individuelle d’une figure comme Stromae, il me semble que dans le cas du Père Hamel, la question ne se pose pas : il n’incarne aucune des positions éminemment condamnables de l’Eglise catholique et, en cela, s’il est convoqué dans une « blague », qui ne se voudrait aucunement politique, c’est-à-dire ici subversive, c’est bien comme individu : il ne porte dans son dos aucune des casseroles infâmes de l’institution religieuse et l’utiliser, c’est supposer qu’il n’est pas possible de célébrer la messe sans être douteux, ce qui n’est pas recevable.

La conseillère utilise donc la dualité de l’événement entre occurence particulière et dimension historique en inversant le rapport des deux : c’est le particulier qui nourrit la satire, tandis que l’historique passe à la trappe.

Le pire n’est donc pas tant de manquer de respect, à la mémoire du mort ou à ceux qui l’estiment, ou l’aiment. C’est de prendre l’individuel pour le symbolique, l’homme pour la chose : il y a, à travers cet amalgame, volontaire ou non, de la part d’un(e) élu(e) qui s’exprime publiquement, un travestissement des valeurs, une remise en cause de la notion d’individu, qui est pourtant au fondement de tous les combats pour la tolérance : on ne sacrifie pas l’individu, chaque vie arrachée par l’arbitraire des hommes et leur fanatisme est un drame qui doit nous scandaliser.

Peut-être aussi pouvons-nous imaginer Charlie Hebdo faisant sa couverture avec la même blague (le prêtre arrivant au Ciel, la gorge cicatrisée, attendu par des enfants de chœur, on voit le tableau…). Il y aurait alors à dire les mêmes choses que pour la couverture avec Stromae. Mais il semble qu’en quelque sorte, et c’est un autre problème, le journal ait acquis une espèce de passe-droit qui affaiblit, je crois, l’horreur de certains de ces dessins. L’élue, elle, est du côté des « gens » : je ne veux pas dire en cela qu’il faille s’interdire de les bousculer, au contraire, mais qu’elle parle depuis une autre instance et, en cela, qu’en attaquant un prêtre lambda, connu pour sa seule horrible mort, elle attaque l’individu en tant que tel, la notion d’individu dont il est porteur, et de cela seulement, plus qu’un journal satirique, même de mauvais goût. Il faudrait creuser cette question.

Je crois donc devoir reprocher aux propos de la conseillère municipale, non pas une indécence avec laquelle nous sommes coutumiers de nous arranger, mais bien l’aveuglement, ou la malignité, qui consiste à tirer parti, à des fins politiques, d’une confusion générale dommageable à toute politique.

Je crois être arrivé « au fond » de ce qui me dérange profondément dans cette affaire, et par la même occasion être parvenu, non pas à justifier, mais à relativiser en la précisant, en la dévoilant, ma première répulsion dans ce qu’elle avait d’illégitime, pour la ramener à ce dont elle n’était que le voile émotif : la profonde déception qui nous saisit sans doute nombreux face à la vulgarité, à la bêtise suffisante de notre époque : qu’une inconséquente écervelée, ou qu’une pseudo-révolutionnaire cynique (qui fait peut-être par ailleurs du très bon boulot dans sa commune, je ne me suis pas renseigné car ça ne change rien) en vienne à « balancer »  sur le net des propos qui massacrent, en plus de ses proches, la valeur intrinsèque et en cela politique d’un individu dont le seul tort a sans doute été (en marge de péchés véniels dont nous sommes tous coupables) de persister à dire la messe, contre vents et marées…

Bien à vous.

Lisbonne , 31 juillet 2016

© Sébastien Pellé