écrit dans le métro 

Déprimer veut dire enlever son prix. L’étymologie est d’ailleurs un réflexe de la dépression dans sa quête affolée d’un sens qu’elle pose de toute manière comme un objet qu’elle dépréciera/*dépressira* donc d’une existence déjà bien ambivalente dans sa première appréhension par le positionnement dépressif.
La dépression est une forme d’absolutisme. La rage prend le relai de la morosité dont elle est l’envers sous-jacent, voire permanent.
Le rapport au temps est tout entier marqué par la certitude que tout finit et par-là qu’il vaut mieux ne pas jouir. Que rien ne sert de jouir et que finalement jouir est honteux : sorte de revanche elle-même prisonnière de la mise en abyme permanente dans laquelle la dépression installe son sujet, son jouet.
La dépression est bien entendu un sadisme. Retourné masochistement contre soi et tyranniquement contre les autres.
Principe d’indécision exclusif, la dépression voue toute décision à être mauvaise et surtout pathétique, signe de la nullité de la volonté et de la conscience de soi. Les choix se font dans une exaltation , singerie de la joie que procurerait le sens enfin dévoilé, qui dégénère en hysterie douce après l’arrêt et se tourne brutalement en angoisse désespérée dès que l’acte est démystifié dans toute son absurdité.
C’est tous les matins, c’est tous les soirs, c’est tout le temps. Toutes les possibilités de sortir de l’existence actuelle, du mythe du nouveau départ au suicide, sont envisagées quasiment en permanence dans une rotation absolument infernale qui vous dissout lentement en vous convainquant chaque fois un peu plus profondément de l’absence de tout issue. Un dépressif peut dire très sincèrement qu’il se souvient d’un moment où il a été soulagé cinq minutes ces trois dernières années. C’est un combat permanent un jeu d’équilibriste inépuisable et littéralement épuisant. Il s’agit toujours de calculer, quel moment, quel lieu, quelle compagnie seront les moins insupportables ou les moins susceptibles de se laisser percer par les trous noirs. On comprend son commerce étroit avec l’argent, qui est la mesure de notre temps et de notre pouvoir ; je me dévalue d’autant plus que je ne sais pas le gagner et je le dépense en pure perte pour me prouver ma puissance en dilapidant mon pouvoir. La dépression est ruineuse.
Et c’est pourtant ce calcul qui est signe de bonne santé. Opération d’une défiance absolue envers ce monde inhumain au sens propre. Sorte de noces avec la haine et le désespoir qu’il inspire à tout esprit sain. En cela la dépression n’a jamais de cause, elle est un mouvement, une réponse dynamique, une correspondance avec le mal extérieur. Elle est un monde. Elle se paie sur l’homme mais elle est créatrice. De là les cinq livres de chair.
Elle est la forme physique d’une dévotion totale à sa psyché et donc du désir d’être au cœur du réel, au plus profond de la vie. Elle demande de la ferveur, de l’intensité ; c’est une forme de foi. La dépression n’est une maladie que du point de vue de la médecine qui a intérêt à la fabriquer, au nom d’une idée asphyxiante de la vie, autrement dit une vision de mort à laquelle la dépression répond comme une lutte pour la vie. La douleur qui en résulte, accablante, tyrannique, impitoyable est le résultat de ce frottement. Les “idées noires” s’imposent, explosent comme des bulles ; idiotie de l’expression se poser trop de questions, on ne se pose aucune question, les questions elles-mêmes ne se posent pas, elles se forment pour compenser l’incompréhensible du mal, ce sont des hachures sur des zones vides, elles comblent des abymes, sui generis et ex nihilo, autrement dit elles sont la seule matière, le seul être, la seule manière d’acquérir de la substance.
Débit de la parole haché, rythme chaotique, souffle coupé, profondes inspirations toutes les trente secondes en fin de journée ou en début d’après-midi comme s’il s’agissait d’échapper à la noyade, réveils tous placés sous le signe de l’angoisse, conscience qui s’éveille dans un tourbillon de possibilités atroces, les mécanismes de la dépression forment un veritable modus operandi, une machine de guerre qui dérobe et exhibe l’individu dans un même mouvement de retrait/exposition. Le noir comme le jour éclatant sont équivalents dans la prospection dépressive. Et rien ne peut l’enrayer. Rien car au sein même de l’incertitude généralisée qui enlève tout prix au monde, le dépressif a la certitude d’avoir raison. Et la violence des états qu’il subit, qui ne sont en réalité que le déploiement d’un seul état permanent, démontre avec excellence qu’il a totalement raison et qu’il faut être complètement fou, finissons par un jeu de synonymie pour répondre à l’étymologie en ouverture : complètement mort, pour ne pas être en dépression.

S, Paris, le 25 octobre 2017, 14:14.

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