Ben oui mais si j’ai pas envie ?…

Ce n’est pas une question, c’est une réponse. Une réponse définitive. À tout. En particulier à ce qui dérange. Cette phrase je l’ai entendu dire par un(e) proche. Nous parlions de la mort. Enfin, je parlais de la mort. Comme souvent, avec mes proches. C’est d’ailleurs comme cela que je les reconnais : mes proches sont les personnes à qui je peux parler de la mort.

Il y a longtemps, un écrivain qui était aussi musicien m’a dit qu’en Grèce les gens parlaient vraiment, qu’ils n’hésitaient pas à parler de la mort, de la « fin de toute chose », comme disent les philosophes, et à en parler réellement. C’est-à-dire sans en faire une chose, justement, qu’on aborde avec une gravité d’apparat. Ni, à l’inverse, en la ramenant à des platitudes formelles censées la conjurer. Et qui la conjurent effectivement. Sous le tapis, la mort, avec les nécessités indiscutables de la vie, tous les « c’est comme ça » dont il ne faut pas discuter. Sous le tapis ou dans les nues : les nues hébétées, les abandons sous hypnose.

Mais jamais dans le plein du sujet, comme cœur véritablement de la conversation. Être adulte, c’est donc ne plus pleurer, c’est endiguer le torrent des larmes à coup de maximes sentencieuses ou de formules administratives, qu’on administre pourtant à ses plus proches : quel meilleur moyen de les rendre plus lointains ? Si mon ami, de 30 ans mon aîné, avait raison, si les Grecs parlaient vraiment de la mort (cette discussion remonte à plus de 20 ans) alors c’est qu’ils acceptent encore, voire qu’ils désirent encore être proches. Nous, non, apparemment.

J’ai essayé de forcer gentiment le passage, d’expliquer que peut-être, penser à la mort, c’était une manière de saisir un peu mieux la profondeur de la vie, que, comme disaient les Anciens, et plus tard Montaigne, philosopher c’est apprendre à mourir et, bien plus encore, qu’apprendre à mourir c’était philosopher. Mais mon interlocuteur, mon « proche », avait décidé de me fuir au plus lointain et refusait d’entendre que philosopher c’était sans doute vivre.

« Oui, mais si j’ai pas envie… ». L’envie, effectivement. Comment trouver l’envie de vivre ? Comment la donner ? Comment vaincre la peur qu’elle suscite ?

Nous voulons, comme le montre l’excellent essai de Michael Fœssel, Le Temps de la consolation (Seuils, 2015), toujours plus de tranquillité morale, quitte à rester à la surface des choses ; nous voulons voir disparaître la souffrance alors qu’elle est à peine née, qu’il faudrait la contempler un peu, la faire tourner dans sa tête quelques temps, des années parfois, pour saisir ce qu’elle a à nous dire ; nous voulons une résilience toujours plus efficace, une cautérisation qui fasse disparaître toute trace de la plaie ; nous ne voulons plus de cicatrices ; nous voulons une absorption maximale de nos peines, un amortissement absolu des coups qui nous frappent ; nous voulons la paix, même si celle-ci doit passer par notre insensibilisation totale, notre abrutissement définitif ; nous voulons en réalité ne pas vivre.

Cette tendance mortifère qui prend la voix de l’envie : « oui, mais si je n’ai pas envie » et qui se présente donc comme la revendication d’un droit, est le plus efficace verrou contre les agressions extérieures de la pensée, qui exige des explications. Elle a donc des conséquences désastreuses en politique. Comment remettre en cause un régime, quel qu’il soit, si celui-ci promulgue l’absolu relativité de toute pensée ? s’il rend particulière toute sanction et singulier tout jugement ? s’il réduit l’examen de toute question de fond à un exercice de style ? s’il ménage, en dernière instance, la possibilité de refuser tout appel de ces questions, rien que par envie?

Ou non-envie, pour le coup, car il est frappant de voir qu’on nomme incessamment nos envies mais qu’on hésite à employer un mot propre pour leur contraire : le dégoût, l’aversion, plus encore, le refus, nous effraient dans leur radicalité, ce sont des engagements positifs qui nous demandent de trancher.

Il est vraiment étonnant qu’en établissant la suprématie illimitée de la subjectivité et donc du libre-arbitre, qu’en décrétant pour l’humanité entière que seul le choix individuel, qui résume désormais tout entier le sens de l’« envie », compte, qu’en sacralisant (quel paradoxe !) finalement ce libre-arbitre à une hauteur hégémonique, nous soyons devenus si frileux à en faire usage.

Comme si rien ne s’imposait du dehors à la volonté, celle-ci reçoit également son licenciement : vieille baderne des vieux âges, congédiée parce qu’elle est effrayante, trop indépendante de nous, qu’elle nous interroge sur nous-mêmes, ce que nous voulons, qui n’est pas du tout ce que nous choisissons.

La volonté ne trie pas, elle ne coche pas le bonne case sur une liste. Elle pèse, mesure, compare, établit, certes, elle a sa part d’intendance ; mais surtout elle décide, et finit par décréter. C’est-à-dire qu’elle produit du réel, qu’elle est sommée de le faire. Par qui, quoi ? Mais par le réel lui-même. Décréter, pour la volonté, c’est créer ce qui demande à l’être, qu’on peut aussi, pour sortir le dernier épouvantail réactionnaire, appeler la vérité. La volonté est appelée par la vérité à décréter ce qui est…

Vieille hydre qu’il faut donc renvoyer aux ténèbres de l’Âge classique pour asseoir définitivement sur son trône la dictature du choix et la tyrannie de l’opinion. L’envie, elle, suit sa pente, ou plutôt son faux plat. Tout est intérieur, tout est en moi, et encore, pas trop profond, sinon ça fait peur. Non, non, juste un choix : le moment où je sens une conformité avec ce petit moi précieux qui ne désire que confort et gymnastique. Au dehors ? circulez, il n’y a rien à voir… Au secours…

Il est donc désormais impossible de faire entendre au politique (comme domaine) la voix d’un absolu : la mort nous demande des comptes, nous passerons pour des fanatiques à vouloir exiger qu’on l’entende. Cette voix n’est qu’une parmi d’autres, donc si je n’ai pas envie, je suis bien libre de ne pas l’écouter.

Passe encore, qu’un nombre peut-être croissant de gens choisissent de fermer les écoutilles aux voix des profondeurs qui donnent seules sa raison à la lumière, passe encore qu’à considérer que le terme participe au sens de notre vie nous passions pour une secte. Mais ce qui reste inadmissible, c’est qu’en congédiant ainsi toute vérité métaphysique comme résurgence d’un obscurantisme qu’on ne peut tolérer que par respect du folklore, comme une réserve indienne (rappelons-nous que ce monde s’est autorisé à devenir tel qu’il a rendu nécessaire d’accepter ne serait-ce que le concept de « réserve » pour une partie de l’humanité), en ridiculisant cette voie, qui fait peur à certains par faiblesse et à d’autres par intérêt et cynisme, on rend inattaquable la marche du monde vers toujours plus de faiblesse et toujours plus de cynisme. Toujours plus d’envie, mais dans un sens qui n’a plus rien d’enviable et qui n’est même plus envieux…

Alors qu’il serait si simple d’être forts de nos faiblesses et généreux de nos peurs.

Mais il faudrait peut-être commencer… par en avoir envie.

Sébastien Pellé, 23 mars 19.

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