Le devoir d’insouciance ( de Sven Ortoli)

Bonjour,

Je ne sais pas comment un Nizan contemporain l’exprimerait, mais avoir vingt ans aujourd’hui – ou quinze, ou douze –, c’est coton. Je vois autour de moi des filles ou des garçons anxieux, déprimés, inquiets. Pas tous, pas tout le temps, pas de la même manière. Et je ne prétends pas que mon regard soit statistique ni objectif : le fait est que lorsque vers 20h, je passe devant certains bars du boulevard Montparnasse, je vois des terrasses bondées, animées, joyeuses, avec un public jeune, souvent des lycéens. Il n’empêche. Les psys que je croise ressentent la même chose. Dans cinq ou dix ans, me disait l’une d’entre eux, on observera dans ces générations les stigmates encore invisibles d’une époque qui n’invite guère à l’insouciance.

Il y a trois sortes d’insouciance. La première est traditionnellement attribuée à la jeunesse. Pour les tribunaux anglais, il existe un droit à l’insouciance qui permet, le cas échéant, d’atténuer les peines au motif qu’avant de condamner un jeune accusé, il faut déterminer sa capacité à distinguer le bien du mal. C’est une manière de reconnaître qu’il y a un âge sans précaution, où seul compte le moment présent. Il y a une très belle photo prise par Christine Spengler en 1974 entre deux bombardements américains sur le Cambodge. On y voit une ribambelle d’enfants, sourires jusqu’aux oreilles, qui jouent dans l’eau du Mékong. Quelques heures plus tard, la photographe saisira le visage tragique de l’un d’entre eux agenouillé devant le corps de son père enveloppé dans un linceul de plastique noir.

La deuxième est celle des adultes qui ne se soucient de rien ; elle est veule ou sans scrupules, souvent les deux. Après nous, le déluge, dit Madame de Pompadour après la défaite cinglante des troupes françaises à Rossbach face aux Prussiens de Fréderic II. Peter Sloterdijk, qui a consacré un livre à la célèbre formule, remarque que les insouciants, les adeptes de la terre brûlée, les désinhibés d’aujourd’hui ne célèbrent pas une seule fête, entre Saint-Moritz, Dubaï et Moscou, sans que cette parole proverbiale y soit dans l’air.” C’est l’insouciance heureuse des dieux de l’Iliade, des immortels, dit Rachel Bespaloffdans son beau texte sur Hélène de Troie : “Les vrais, les seuls coupables sont les dieux, ‘exempts de tout souci’, tandis que les hommes se consument de chagrin.” C’est l’insouciance de ceux menant des guerres qui feront pleurer d’autres yeux que les leurs. Celle de ceux qui préféreraient périr (enfin, surtout laisser périr) plutôt que changer leur mode de vie.

La troisième est celle qui nous caractérise parfois, sans doute pas assez. Demandez aux parents épuisés par la pandémie : comme un sous-marin à moteur diesel, il leur faut régulièrement remonter à la surface pour chercher de l’air ! Henry Miller l’a bien décrite, cette insouciance-là – en 1936, dans cette période dépressive où il couche sur le papier les nouvelles formant son Printemps noir. “C’est aujourd’hui le troisième ou le quatrième jour du printemps, et me voici assis à la place de Clichy en plein soleil. Aujourd’hui, assis au soleil, là, je vous dis que je me fous complètement que le monde aille à sa ruine ou non ; je me fous que le monde ait raison ou tort, qu’il soit bon ou mauvais. Il est : et ça suffit. Je le dis, non pas comme un Bouddha accroupi sur ses jambes croisées, mais inspiré par une sagesse à la fois joyeuse et solide…” Bon. Je me suis rendu à la place de Clichy, il y a quelques heures. C’était bruyant, sale et un peu gris. Mais enfin, vous voyez le principe. Dans la tête, le soleil. Nous avons besoin d’éprouver ce que Paul Ricœur définit comme une gaieté qui colore l’“appétit de vivre”. Qu’il vienne à manquer, et les enfants le sentent aussitôt. Au moins de temps en temps, et sans doute plus que jamais, nous avons un devoir d’insouciance.

Sven Ortoli (Philomag)

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