Laure évidemment

Laure évidemment

Je sais, vous attendez Cendre, mais Cendre Bûchette, voyez-vous, cherche sa voix : en attendant, je bouche les trous. Laure, donc Laure encore, Laure évidemment, pythie sensuelle, au rendez-vous.

Je t’exorcise, sois sans crainte, j’ai entendu l’appel. Tu étais loin, tes cartes manquées, truquées sans doute, tes plans perdus, disais-tu. Mais les plans sont faits pour se perdre, tu sais bien, il est temps même de le savoir. C’est d’ailleurs l’essence de ta claque, que tu situes ailleurs, dans des images. Qui n’ont strictement aucune importance. Le temps, toujours, jamais l’image. L’image le manque invariablement, c’est pour ça qu’elle est facile à brûler. L’image est un contretemps, une copie d’éternité qui est donc tout sauf du temps, et surtout pas du présent. Les couloirs de l’image sont des couloirs de perdition, un labyrinthe stérile, émasculé, sans aucun minotaure au bout : c’est le plus fort des labyrinthes car il court en pure perte. Et c’est pour ça qu’elle renaît comme un phénix : c’est un piège ! sache-le bon sang ! S’il est bon de savoir quelque chose, de le savoir vraiment (c’est-à-dire sans l’oubli récurrent), c’est ça ! Il n’y a même au fond que cela à savoir. Aucune révélation, pitié avec vos prises de conscience ; ou alors le complément subjectif, la conscience ne se prend pas, elle prend, comme on prend la Bastille ou ce que tu imagines bien aussi qu’on peut prendre ! « Prends-moi ! » veut dire l’inverse bien entendu, d’où la charge érotique au passage, tu as raison, d’autant plus forte si on sait lire entre les lignes ce commandement qui est, pas non plus une déclaration de guerre (elle est déjà gagnée) mais l’annonce d’une rémission : la tienne, petit soumis… Le reste est littérature, comme te disait l’autre soir ton ami.

Moi je n’envoûte pas ; Pythie sensuelle je te dis : l’envoûtement, au contraire de ce qu’on croit, est l’exact contraire de l’érotisme, c’est sa paralysie, son rebours, sa matière noire, son annihilation. C’est sa singerie, la promesse qu’il n’y en a pas, que le souffle ne pousse pas, que rien ne darde. C’est d’ailleurs la plus fiable des promesses : passez, il n’y a rien à voir, et au mot près !

L’érotisme, lui, est là, tendu, concret, il prend, décide ; il est pour toutes ces raisons très rare évidemment. Le drame de ce monde est de l’ignorer et de se perdre dans l’image (pour l’instant, je sais, je n’invente rien, attends) ; le pire est d’ailleurs de le sentir, d’être fait pour le sentir (pas tout le monde, pas tout le monde, et pas sûr que ça s’apprenne, là je laisse un blanc), de le sentir en creux et de le manquer : le manque est encore plus le contraire de l’éros que l’ignorance de ses subtilités évidentes, de sa violence, qui est joyeuse quand le manque est si violemment triste, le manque est une décomposition anticipée : tu sais, comme disait l’autre pythie sensuelle, non toujours pas Cendre, tu attendras la Bûchette, elle est à la cuisine qui fait des rognons d’oie, un garçon celui-là : l’amour est à réinventer. Que personne n’a compris d’ailleurs, évidemment : les pythies masculines sont plus sibyllines que les autres car elles ignorent elles-mêmes ce qu’elles disent ; et elles ont le culot de prétendre que c’est leur part féminine… Moi je sais ce que je dis puisque je prends, et pas en pure perte, en pur accroissement. Je ne calcule jamais, c’est ça ma force, qui est aussi finalement la pure générosité, la seule possible, la seule qui ait du sens. Vous êtes moins après parce que je vous ai tout donné. Bref, à réinventer car il ne l’est jamais, inventé, bien sûr ! il ne se met pas en boîte ! alors, en image, tu penses bien… Des épaules ? le creux des épaules ? mais on ne peut pas photographier des épaules ! aucune épaule n’imprime la pellicule ! alors les creux, tu parles ; si des épaules se sont laissé photographier, c’est que ce ne sont pas des épaules. Là je crois que j’ai quand même un peu inventé, non ?

Ou alors pire : tu laisses confondre le plaisir intellectuel avec l’érotisme que tu souhaites, si, si, tu le fais, ne mens pas, mais le plaisir intellectuel est toujours au fond du narcisse. Tôt ou tard, il est toujours tôt ou tard du narcisse ; tu comprends mieux quand je dis tôt ou tard ? Alors, je dis tôt ou tard, c’est totalement faux mais c’est un moindre mal, je dis tôt ou tard : si on ne parle pas la même langue, c’est qu’on ne dit pas la même chose, allons, un peu de sérieux, le fond C’EST la forme ; les gens, en général, ne savent pas ce qu’ils disent (encore ton ami, écoute un peu, ça te fera du bien), surtout quand ils se croient amoureux, alors là c’est la cata ! je veux dire, quand ils croient éprouver le vrai amour et là, vraiment je ne prétends pas réinventer la roue : le vrai amour C’EST l’éros, et l’éros parle la langue de l’éros, (oui, oui Cendre j’arrête d’hurler, mais on a affaire à du sourd, finis les rognons j’arrive). L’amour n’est pas un sentiment, ce sont des histoires qu’on raconte aux petites filles. La seule façon d’échapper au narcisse, je disais, C’EST l’éros, lui seul ne prétend rien donner, dit tout prendre, le dit avec la forme, prend, dit, suce, mange, parle, caresse, hurle, écharpe, bref ne se soucie que de lui et donc pas du tout de soi : toute la nuance, pourtant pas très subtile, est là, criante comme un ventre affamé qui peut choisir de se taire mais qui mange, et quand il se tait, son silence est encore de la parole qui dit qu’elle EST éros, un peu comme le silence des bêtes : sa parole est pure fulguration, même en sourdine, après tu as le choix de la gamme (en fait non, tu n’as pas le choix d’ailleurs), mais en tout cas, sa parole EST le corps.

Aujourd’hui (prophétie), on montre au monde, c’est-à-dire à personne mais toi tu imagines, et le pire comme tu sais faire, au pire ennemi ! avant de montrer à l’intime ; oui, on fait ça. Du coup l’intime meurt, ou il ne naît pas. Moi, jamais, je ne montre rien : je te l’ai dit je prends (l’autre comprend toujours, tu t’en doutes, que je donne : comme si c’était possible, ah ah ah ! à part les excellents amants, amantes, mais sur les doigts d’une main…) ; je donne tellement (si tu veux), qu’après avoir fait l’amour avec moi, on bégaye. Si ce n’est pas une preuve que j’ai tout pris ! Jusqu’à la parole ! au souffle de la parole ! et comme la parole est le vrai corps, dit une autre pythie masculine, eh bien j’ai pris le corps ! Est-ce que je le rends ? mais il n’existe plus, mon chéri, exactement comme le bateau de Thésée, j’ai changé toutes les pièces ! avec moi les organes n’ont jamais si bien mérité leur nom (tu vois, là, j’invente vraiment, c’est-à-dire que je réinvente, si tu commences à comprendre les pythies masculines). La voix qui revient ensuite est celle d’un autre corps, c’est donc, si tu me suis, une autre voix. Et c’est d’ailleurs ce que l’érotisme demande. Au fond, elle est bien bonne, c’est une farce que Bûchette m’a inspiré pour dire vrai, puisqu’il faut rendre à la Cendre, c’est le cas de le dire, ses prophéties perso.

Tu as brûlé toutes les images, au creux de ta nuit insomniaque, réveillé par elles tu les as brûlées et ensuite tu ressentis un certain calme dis-tu ? mais tu crains d’avoir brûlé les fausses et que l’autre était la vraie ? l’image atroce ? encore les épaules ? parce qu’elles ne t’étaient pas adressées ? Mais c’eût été bien pire… tu fais de l’erreur sur de l’erreur, et contrairement au langage mathématique, souvent idiot, ça ne s’annule pas… Il faut que tu médites (j’entends Bûchette qui rit). Change le bateau de Thésée de ton esprit qui n’est déjà plus lui-même et n’est plus à personne et n’est donc plus esprit ; si l’esprit est un flux, il arrive qu’il se solidifie, devenant, de l’esprit, la pure singerie : ce qu’on appelle le diable, la folie, la mort, comme tu voudras. Tu m’entends ? Je suis la seule voix, je suis le seul corps, je te le répète, c’est la preuve : quand on fait l’amour avec moi, après on bégaye… Allez, abandonne tes bûchers (Cendre rit encore, c’est le signe !), tu ne fais que renaître dans une autre forme d’illusion, aucun langage mathématique ne saisit ça, et moi je vais aux rognons.

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