Partout et nulle part à la fois

Partout et nulle part à la fois

Pourquoi toutes ces élégies latines, avant elles ces soupirs grecs, ces cris déchirants, hurlés ou murmurés, dits pour soi mais pour le monde entier aussi, vu qu’ils sont écrits, les héros qui pleurent les héros, leur père, leur mère, leur frère, leur sœur, leur enfant, leur épouse, époux, amoureux, amoureuse, amants, amantes, meilleur copine, meilleure copain, qui descendent aux enfers, à l’époque où ils avaient le bon goût d’être plusieurs et donc accueillants, pour y recueillir, de la bouche d’Achille lui-même, qu’il vaut mieux être le plus humble des hommes que la plus héroïque des  « ombres » :

Consolation trop vaine, reprit Achille, J’aimerais mieux être l’esclave le plus indigent des laboureurs, qui vit à la sueur de son front, que de régner sur le peuple entier des ombres. Mais parle-moi de mon fils.

Il faut donc qu’Homère, l’aveugle génial, imagine que le père mort regrette son fils, pour rendre légitime sa parole de mort, qu’il ne peut faire tenir sans la biaiser, la retourner, la langue du deuil, la vraie, la seule dicible, celle du mort qui regrette le vivant : « Mais parle-moi de mon fils »… Pourquoi ?

Est-ce pour conjurer l’horreur que Baudelaire s’exclame, après que la passante a disparu : « Ailleurs, bien loin d’ici ! trop tard ! jamais peut-être ! », avec les italiques de rigueur ? Les autres sont-ils pour nous des apparitions que nous continuions à crier dans leur traîne nos poèmes, sont-ils tous des passants que nous voulions devancer leur fuite de toutes nos plaintes travaillées, Échos inconséquentes et vaniteuses dans leur douleur ?

Mais où sont donc passés les morts pour que nous nous adressions à eux ? Où croyons-nous qu’ils sont quand nous leur écrivons ? Est-ce que nous croyons qu’ils nous entendent, « quelque part » ? Allons…

Oui c’est bien ça, nulle part, partout peut-être, « un seul être vous manque et tout est dépeuplé », le « cher disparu », la « chère absente » est un peu l’inverse de Dieu, qui « est un cercle infini dont le centre est partout et la circonférence nulle part », « Deus est sphaera infinita cuius centrum est ubique, circumferentia nusquam », comme disaient ceux qui le cherchaient, Dieu, au Moyen Âge (autant chercher la petite bête, n’est-ce pas, mais dans ce cas-là, la petite bête, c’est la grosse affaire !). Pour le disparu, devenu lui aussi plus introuvable qu’aiguille dans botte de foin, son centre à lui est nulle part et sa circonférence partout : infini qui s’ouvre à jamais sur l’absence, autrement dit infini fermé, infini sur lequel on bute, infini qui n’en finit pas de finir, qui refuse de finir, où es-tu mon frère, mon enfant, ma sœur, nous sommes-nous jamais connus, sommes-nous désormais à jamais inconnus, était-ce une illusion de plus parmi ces rapports inhumains pour la plupart illusoires ? M’as-tu abandonné ? Comment as-tu pu partir ? La litanie est longue, c’est un chapelet à mille grains qu’on a recommencé sans le savoir puisqu’on en a perdu le compte.

À qui écrit Hugo dans « Pauca Meae » ? — « Quelques mots pour la mienne », le titre est clair (« un peu de moi pour la mienne » ?, « un peu de moi pour celle qui est à moi » ?) et impossible de croire à l’obscénité d’une volonté de publication, de compenser le deuil par la gloire, lorsqu’il évoque sa fille, morte noyée à vingt ans, pour la montrer (à nous ?, à lui ?) quand elle était enfant, étymologiquement, « celle qui ne parle pas », infans/infantis, pas loin par nature d’une négation elle aussi donc, de ce qui parle, de ce qui a cours, cursus, le discours, infini si possible lui, et qui sait ne que regarder :

L’humble enfant que Dieu m’a ravie
Rien qu’en m’aimant savait m’aider ;
C’était le bonheur de ma vie
De voir ses yeux me regarder.

Ou encore, plus loin encore dans l’intimité qu’il faut restituer (mais à qui ? pourquoi ?) :

Elle avait pris ce pli dans son âge enfantin
De venir dans ma chambre un peu chaque matin
Je l’attendais ainsi qu’un rayon qu’on espère ;
Elle entrait et disait : « Bonjour, mon petit père ;»
Prenait ma plume, ouvrait mes livres, s’asseyait
Sur mon lit, dérangeait mes papiers, et riait,
Puis soudain s’en allait comme un oiseau qui passe.

Non, il s’agit ni plus ni moins que de la ressusciter, et, dans le même mouvement, de la rejoindre dans la mort. La ravir à Dieu, illusoirement et en le sachant. La peindre par la parole dans le temps d’avant sa mort, le temps où Hugo et Adèle Foucher étaient son père et sa mère, eux qui vont être morts mais ne le sont pas encore et pourtant le sont déjà devenus. On ne peut pas être la mère ou le père d’un enfant mort, c’est ça que dit Hugo. Quel drame plus terrible, effectivement. Drame qui se refuse à la parole et que la parole refuse. Et qui autorise tout. Il faut donc transgresser la loi, et pas n’importe laquelle, celle du Verbe. La Loi des lois.

Il en a du culot, d’ailleurs, au fond, Hugo le père (le Père Hugo ?), remarquez ce n’est pas ce qui lui manque, quand Dieu vous parle, comme il le disait en faisant tourner les tables, vous pouvez bien parler aux morts, puisque vous êtes vous-même devenu Dieu : pas de prophète, pas de mystique qui ne soit devenu et ne soit du coup resté, un peu, Dieu, ce serait contradictoire. Pas de poète non plus, en tout cas de l’envergure de celui-là. À moins de croire que le verbe divin puisse se faire humain, exactement l’opération inverse que tente Hugo : je fais mon verbe divin ! Victoire ! Je suis poète, donc je suis prophète, donc je suis Dieu, donc vous n’êtes pas morte, ma chère âme ! « Qu’on m’ouvre les guillemets ! », dit Moïse devant la mer rouge d’encre de la correction… C’est Dieu qu’il s’agit ni plus ni moins que de corriger, il fait des ratures, il faut en faire de plus grosses, il faut le bifer, il le mérite.

Le mort étant finalement Dieu pour nous, à qui est-ce qu’on s’adresse quand on prie ? Qui fuit-on ? Sinon le règne de la mort de Pharaon, tyran qui veut nous faire croire qu’il est seul à donner la mort et qu’elle est définitive : « Que tombent ces murs de briques si je ne fus pas bien aimé… », dit Apollinaire dans la fameuse « Chanson du mal-aimé », au nom du non-amour, que la mer se referme, que la mort engloutisse…  

Revanche éternelle, c’est-à-dire sans fin, de l’amour sur la mort. Amour absolu dans la prière, où, au moins, on n’est pas trompé sur la marchandise : « Notre Père qui es au cieux », donc pas ici. Si on nous entend aux cieux pourquoi le faire entendre à d’autres ?

Pourquoi est-ce que je veux vous adresser mon deuil ? Pour que vous m’entendiez parler à mon mort ?

Que fait mon surmoi pour laisser passer une telle infamie ? Sommes-nous indécents au point de nous consoler dans l’admiration des vivants de la perte des autres ? Sommes-nous vains au point de guérir par leur reconnaissance, même profonde ? même adorante en pure reconnaissance ? Allons-nous compenser la mort par la vertu de parler au nom de tous ?

Non, si nous nous adressons à eux c’est que, comme le dit Proust : « Les vivants ne sont que des morts qui ne sont pas encore entrés en fonction. », s’adresser à ceux qui sont là, c’est s’adresser à ceux qui ne le sont plus, dont nous-même, bien entendu…

Pour entrer en nous, un être a été obligé de prendre la forme, de se plier au cadre du temps ; ne nous apparaissant que par minutes successives, [il] consiste en une simple collection de moments »,

dit-il ailleurs, dans Albertine disparue : la prisonnière l’est enfin, enfermée dans les mots, la fugitive est attrapée par le Verbe !

L’écriture, la plainte mise en forme de la souffrance se considère comme de même valeur que les moments auxquels se résument pour nous les êtres. De là qu’elle se croit légitime concurrente. À moments, moments et demi… On n’écrit finalement jamais qu’aux morts. Ou pour battre Dieu à la course, ce qui revient au même. La correction suprême…

La fin du discours, même muet, surtout muet, par les yeux, mérite réparation. Avec ça le regret, justement, de n’avoir jamais su tenir, entre-tenir, un discours juste. Au-delà des pirouettes esthétiques, façon 17ème siècle et art de la conversation, qui n’atteint que malicieusement la majesté divine, no offense… S’agit-il de réparer illusoirement des maladresses ou au contraire de les célébrer ? Ce regret de n’avoir su parler vraiment ou de n’avoir pu tout dire, comme avec tout le monde, est si vif avec les proches-proches, « parce que c’était lui, parce que c’était moi », qu’il rend fou quand il est impossible de colmater comme on en avait l’habitude, d’une conversation à l’autre, si on peut appeler ça comme ça, tellement c’était plus, les trous et les fissures de la précédente.

C’est d’ailleurs parce qu’on leur parlait vraiment, ou qu’on croyait leur parler, qu’importe finalement, qu’on continue à le faire : la parole n’a pas de fin. Elle est au commencement (je n’invente rien), elle est de toute éternité : maintenant et à l’heure de notre mort, c’est-à-dire la même chose, priez pour nous qui prions pour vous… Sollers confirme pour ma plus grande joie cette impression que j’ai toujours eue de la superposition du présent et de la mort, de l’éternité dans le néant, au moment de dire les vers, au moment de la parole-prière, c’est dans Agents secrets, folio page 185 :

« Je préfère dire, « prie pour moi, pauvre pécheur, maintenant et à l’heure de ma mort ». Maintenant, ça peut être l’heure de ma mort, je le sais, et ce court-circuit est électrisant. »

En amour, les maladresses où on vacillait parfois jusqu’au vertige ivre de doute peuvent devenir après la fin ce qu’on regrette le plus, comme si c’était la moelle de notre romance et il n’y a que l’écriture pour en réparer la fracture. Parce que l’écriture n’a pas de temps et, du coup, peut revenir en arrière ? Nan ? Et Rimbaud d’ajouter : « Elle est retrouvée. Quoi ? L’Éternité. » Ben oui, je vous la donne, je viens de vous la donner. Vous n’en voulez pas ? C’est que vous êtes mort pour de vrai alors.

La mort nous endette à vie et l’écriture paie l’ardoise : elle me met à la place du mort qu’elle rend vivant ! Mort à crédit… je vous laisse combler les points de suspension… salto plus-que-quantique, invention d’un nouveau temps qui est « en même temps », l’ancien et, eh oui : le temps métaphysique.

On se trompe facilement sur le sens de la mort de la métaphysique, annoncée par Nietzsche et commentée ensuite par Heidegger. Annoncer n’est pas souhaiter… C’est la métaphysique de la mort qui est morte, pas la mort de la métaphysique qui est vivante : l’écriture rétablit la balance, non la métaphysique n’est pas morte puisque j’écris, par-delà même le temps quantique, puisque c’est moi qui tiens la plume ! C’est mon cerveau qui écrit ! C’est lui qui peut faire semblant d’être mort ! Bouh ! Je suis là… Vibrez placards, tremblez rideaux, j’avance à pas de loup-garou… suspension, ô suspendue suspension, laisse-moi pousser un dernier soupir…

Mais « en même temps », l’écriture est un temps. Après l’écriture, on rejoint le monde des « vivants ». On a lâchement scellé l’autre dans la mort, on a scellé une deuxième fois son tombeau !

Mais en réalité on ne rejoint personne, et donc on n’a abandonné personne non plus car on est devenu plus vivant d’avoir écrit et on n’est plus ni dans le monde de la mort du disparu, ni dans le faux monde de la vie où nous enfermait l’absurdité du deuil, qu’il faut dépasser car il n’est pas un travail, il n’est pas un seuil, il est une illusion : on a scellé enfin, par l’écriture, morts et vivants dans un autre monde.

Si la science quantique est la concurrence de deux espaces, la particule indécidablement en deux points à la fois, le triomphe sur la mort passe par la métaphysique, qui est la concurrence de deux temps, dont elle décide de passer outre à la fois. Il faut triompher du deuil, ne pas croire à son travail : voilà ce qu’on cherche à dire et donc à atteindre dans l’écriture.

Bien sûr, il faudra recommencer. Et recommencer encore, chaque fois qu’on voudra ressusciter.

Tiens, un petit poème qui n’est pas sans circonstances :

Enchanté

Enchanté matinal dégouttant d’ambroisie
A la marge du jour mais pas tout à fait entier
Bercé d’horreur encore un peu il entre titubant
Sous le poids d’un rêve impossible à livrer

Dantesque diatribe aux coins des lèvres
Entrée fracassante encore suspendue
Au seuil du salon dans le désert d’oubli
Transmutation s’il vous plaît épanchez-vous
Il entend le silence et se met à genoux

Les inquiétudes déjà levées ébahies assourdissantes
Tintamarre des béats qui vous picorent l’échine
Surtout taisez-vous et taisez-vous sur tout
On vous tuera de dire moindrement la vérité
Ne dérangez surtout pas le repas
Le trépas est en route et a raison sur tout

Et la parole à Sollers pour finir, dans Les Folies Françaises, cette fois, Gallimard page 123, il parle à France, sa fille qui le rencontre à 18 ans, qui vient de passer trois ans avec lui et qui s’en va à jamais :

« Tu sais que le temps passe et ne passe pas ; que nous sommes en dehors du temps sous nos masques ? Peu importe ce qui arrivera ou n’arrivera pas, le moment où nous serons disjoints dans le courant sombre. On a trouvé le nœud, le lieu, le nerf dissimulé, le creux. Tellement voilé, recouvert, que personne, en principe, n’a la moindre chance de le toucher. Et pourtant, il est là, il bat. J’embrasse tes yeux promis à la nuit un peu plus tard que les miens, – et ce drôle de mots : paupières… Et cils, et sourcils… Chaque atome du cops est sacré. Et lèvresNarinesCoudesChevilles… Comme c’est étrange de promener tout ça dans l’espace, ce sac de danse, ce squelette, la moelle, le cœur, les os… L’urine et la merde ressortant dans l’odeur dorée de la peau toujours neuve, sagesse soufflée des cheveux, – et encore doigts, lobes, salive… Comme les anges ou les corps glorieux, tu sais, impassibilité, agilité, subtilité, clarté… L’agilité, c’est-à-dire « le jeu parfait, doux et puissant, sûr et constant des forces de l’organisme ressuscité »… Pas moins… Ces vieux trucs théologiques, au fond, sont des traités pédagogiques, des incitations à la jouissance invisible. Le jeu ou le feu parfait… Doux, puissant, sûr, constant… Le contraire de dur, faible, énervé, hasardeux, glauque… Pas besoin d’insister ? Non. »

Vous voyez bien qu’on sera ressuscités. On vient de l’être…

illustration : Michel-Ange, Pieta, 1498-1499