L’Enfant-neige (intégrale)

Sébastien Pellé

L’Enfant-neige

Récit

1.

Dans la chambre 22, au rez-de-chaussée, Romuald profite d’un moment de répit entre deux crises. Elles frappent n’importe quand. Ou plutôt elles frappent après s’être annoncées, une demi-heure ou plus avant d’éclater pour de bon, mais elles s’annoncent n’importe quand. Et puis ensuite elles montent, lentement. C’est comme ça qu’elles s’annoncent.

Lorsqu’il les sent venir, il se compare à un prisonnier dans un pays totalitaire qui entendrait les gardiens s’avancer du fin fond d’un long couloir pour venir le battre à mort, aléatoirement, sans aucune logique ni rien qui pourrait permettre d’anticiper la séance de torture et de s’y préparer.

C’est peut-être ça qui en fait des crises : qu’il soit impossible de s’y préparer et qu’il ne puisse finalement rien apprendre de l’une à l’autre.

Les fleurs blanches des cerisiers balaient sa fenêtre. Toujours la même senteur qui lui rappelle l’année 1989, chiffre inscrit dans sa mémoire.

Le jour de la grande “expédition-truite”. La barque  qui fend mollement le lac dans les premiers rais du soleil.

Une féerie vivante dont l’intensité était toute nouvelle.

Il avait passé la journée de la veille à jouer avec Jeanne et la chienne Vanina dans le petit verger, derrière la maison. L’odeur des arbres vient de là. C’est la première fois qu’il se lève si tôt, et pour partir avec un adulte : “son oncle l’emmène pêcher des truites d’élevage dans un lac”. Toute une explication s’en était suivie à table sur la possibilité, l’intérêt et la légitimité d’emprisonner des poissons dans un lac.

Une image, assez longue, lui revient souvent : la barque avance vers le centre de l’eau dans une bruine luminescente qui danse comme un tapis de fumée et rend visibles des éclosions et des bavures de mousse à la surface. De grandes langues vertes lèchent la barque, on voit dans l’eau des ombres noires qui sont sans doute des algues ou des poissons.

On fait silence, l’oncle rame voûté de toute sa grande silhouette maigre, debout, un sourire joyeux déguisant son effort lorsqu’il croise Romuald du regard. Souque moussaillon ! lui répète-t-il en chuchotant avec une emphase d’opéra.

Et puis l’assaut lui-même, Romuald sent sa ligne se tendre comme un nerf, cela lui donne concrètement l’impression de tirer sur ses propres tendons, dans le prolongement de ses poignets. La sensation est atroce mais curieusement irrésistible, il a l’abominable impression qu’il va se déchirer suivant une ligne, comme les enveloppes grand format qu’on ouvre en tirant sur un fil. Il sent qu’on dévide son corps dans le lac et ça lui procure un drôle de plaisir. Les à-coups lui arrachent des morceaux de chair, plus aucun mouvement ne lui appartient, il devient un pantin, la marionnette d’une force qui  l’entraîne dans son plongeon. Entre les éclairs de l’adrénaline, il voit confusément le fond noir où elle s’enfonce, cette force qu’il ne peut refuser de suivre.

Une image de papier craft froissé qui remonte d’un rêve d’une seule seconde surgit dans une gerbe de phosphore, type vieil appareil photo à plaque – cette même hallucination qui lui avait donné, un soir qu’il était couché assez tôt, l’impression de glisser tout à coup dans le vide juste au moment de l’endormissement … et l’avait réveillé comme par électro-choc dans un état panique proche de la terreur pure.

Romuald s’enfonce et  il se froisse comme du papier, c’est exactement son impression à ce moment-là, sur la barque qu’il ne sent plus, et il est impossible d’y résister.

Ce matin-même, il se demande encore pourquoi il n’a pas lâché la canne.

Chaque fois la même réponse, invariable, s’ouvre un jour : cela n’aurait rien changé, il était trop tard.

Un poisson d’une demi-livre sans doute. Peut-être même pas une truite…

Par sa fenêtre les arbres bougent et les pétales blancs des cerisiers voltigent. On dirait que le vent peigne les branches et leur enlève en passant un surplus de fourrure. Il laisse le temps s’écouler dans sa tête, les yeux maintenant clos.

Lorsque l’angoisse commence à monter, il utilise une diversion qui consiste à se remémorer certaines scènes, celles qu’il a appris à caresser sans piqûre, qu’il a apprivoisées et qui ont perdu toute l’acidité du regret ou de la nostalgie.

Mais cette fois, c’est réellement un moment de calme et d’abandon.

Le temps circule à cheval sur le vent qui entre dans la chambre.

Aucune appréhension ne vient troubler cette miraculeuse sérénité, même s’il a appris à ne pas en espérer trop souvent le retour ni même s’y abandonner trop librement, interdit dit la conscience, de s’y consacrer. Mais pour un temps c’est un calme et une jouissance inespérés. Le cycle est parfait.

Il prend le temps de se comparer à une écluse qui fonctionnerait bien, puis à un nautile, qui filtre sempiternellement la mer.

Une tondeuse vrombit en bas dans le parc. Par-dessus le vacarme il entend percer par moments des cris d’appel ou les signaux d’avertissement des machines. Le bip-bip zinzin quand elles reculent. Les ouvriers se hèlent, des instruments s’entrechoquent — une pelle racle le ciment de la terrasse, on jette une truelle dans une remorque, on traîne un sac sur les graviers.

Dans son dos la porte s’ouvre avec un bruit de coussin d’air. On va lui parler. On va lui dire ce qu’on va lui faire. L’injection. Les injections. Le massage, la pommade chauffante, les exercices respiratoires. On va lui dire ce qu’il doit faire. Lever un bras, desserrer les jambes, se tourner. Enlever son pantalon de pyjama. Se redresser. Ouvrir les yeux.

Mais il doit être juste : la plupart du temps ces consignes sont adoucies par la voix de l’infirmière.

Celle qui ne dit jamais “il” en parlant de lui, comme il entend le faire aux autres. Elle, est toute différente. Point par point. L’infirmière de vocation. Celle qui ne se retient pas de parler pour elle-même, de râler à voix haute. Celle qui lui fait des reproches. Qui lui raconte ce qu’elle a vu, ce qui s’est passé. Celle qui s’occupe de lui depuis son hospitalisation sans avoir jamais commis la plus petite maladresse, et lui parle avec ce naturel où il a petit à petit puisé la certitude qu’elle ne pourrait jamais le blesser. Celle qui se comporte avec lui normalement. Annabelle.

— Romuald, réveille-toi, on est là. Il est 18 heures, sortie du travail, sortie du lycée, mais non, nous sommes dimanche, nous sommes le matin… Jeanne t’a apporté de la musique. Allez p’tit mec, je sais que tu ne dors pas. Se décider à ouvrir les yeux. Allez mon grand, dit la voix toujours un peu faussement chantante de sa mère, cette voix où on entend désormais parfois comme quelque chose de fêlé qui fait penser au crissement  d’une cuillère sur de la porcelaine, prête à se fendre.

Déplacer un membre dans ces moments de retour au monde c’est comme manipuler des blocs de béton avec une grue : il faut une impulsion initiale et ensuite compter sur le balancement entraîné par la force de gravité. Mais l’impulsion initiale nécessite un effort de Titan.

Son corps est parfaitement intact, et même en bonne santé pour quelqu’un qui passe beaucoup de temps au lit depuis plusieurs années, mais c’est comme si toute sa charpente osseuse et musculaire avait acquis une inertie surnaturelle et n’évoluait plus que dans une temporalité vénusienne. Lorsqu’il marche, il a toujours l’impression de chalouper.

Au prix d’un lourd effort, il entrouvre les yeux. Entre les cils il voit la main de Jeanne presque contre son visage poser une clef usb sur la table de nuit. Avec la lenteur d’un mouvement au ralenti, il réussit à lui attraper le poignet.

Elle se tord et part de son rire sonore, enfouit son visage dans son cou en soufflant bruyamment comme on fait sur le ventre des chats, ses mains lui pétrissent le ventre, cherchent des prises sous les côtes et elle fait mine de lutter avec lui en retenant ses forces. Mon frérot, t’es le plus beau, lui glisse-t-elle subitement immobile dans l’oreille. Je t’ai mis le dernier Wild Beasts, fichu mélancolique… mais alors tu partiras pas trop loin, t’écouteras pas la 5 en boucle, (c’est la mortelle qui ressemble à un dimanche après-midi dans un appartement vide !), tu vas adorer… elle lui a dit tout ça d’une traite, en chuchotant… de cette voix qui fait d’elle sa grande-petite sœur… cette sœur de quatre ans sa cadette qui est devenue l’aînée depuis qu’ils ont secrètement décidé qu’il lui passait le relais… la seule peut-être à savoir vraiment… en qui il ne soit pas odieux de placer toute sa confiance, car elle ne se contente pas de l’aimer : elle le connaît.

— Allez, en piste !… Annabelle attend !

— C’est bon, pas grand-chose aujourd’hui, je vous laisse. Tu devrais aller prendre l’air Romuald. Si ça te paraît pas trop banal comme opinion, bien sûr… Je m’en voudrais d’offenser sa Seigneurie par des propositions convenues…

— Tu entends ça, grand-frère : on vous marche sur le bout des bottes mon ami, vous avez dû laisser passer bien des familiarités ces derniers temps.

— Mademoiselle Jeanne sait combien son frère doit être rabroué si on veut qu’il reste maître en son domaine, n’est-il pas ?

— Annabelle : vous êtes agaçante d’avoir toujours raison.

— A mon âge, Demoiselle Jeanne risque malheureusement d’être aussi savante que moi.

— Peu sûr,  je n’aurai pas si mauvaise vie…

— Dites donc jeune effrontée !

— Mon frère m’en est témoin : je n’ai pas l’âme mauvaise. Parfois mes paroles ne m’appartiennent plus et c’est à genoux que j’attends votre pardon.

— Pour cette fois, la messe est dite et nous passons l’éponge avec mansuétude. Mais à l’avenir, jeune petite bête sauvage, ayez plus d’égards pour mes cheveux blancs.

— Tu es blonde Annabelle ! Tu es blonde comme les blés au soleil et tu es belle comme je ne le serai jamais.

— Flatterie, flatterie, mais elle plaît aux femmes qui n’ont plus que la jeunesse du cœur. Allez, sortez Son Altesse ! Ce n’est plus un conseil, c’est un ordre ! A plus tard Romuald, au revoir madame Sancier. Jeanne : Dieu vous garde !

2.

Ils sont assis tous les trois sur un muret planté sans raison en travers du parc et regardent silencieusement le manège des ouvriers, une cinquantaine de mètres plus bas.

Tous les trois ont appris à domestiquer le silence. A ne plus y voir un gouffre abominable entre eux.

Sa mère n’a jamais été très bavarde. Mais on ne craint plus maintenant de la savoir tendue parce qu’on ne dit rien. Parce qu’elle ne dit rien.

Avant, elle croyait que c’était de sa faute. Qu’elle n’était pas intéressante. (C’est ce que se dit Romuald. C’est même ce qu’il s’est longtemps dit, après avoir cru longtemps aussi que c’était sa faute à lui.) Aujourd’hui, aucun des deux ne semble se sentir coupable. Et il ne saurait dire sa gratitude pour cette transformation des choses. (D’ailleurs il ne la dit pas.)

— On dirait qu’ils montent une fête foraine. En fait c’est joyeux comme spectacle !

Les ouvriers, à cette distance, travaillent avec aisance, comme dans un ballet lent mais efficace, mesuré.

— Ils commencent tôt maintenant qu’il ne fait pas jour avant 9 heures. J’espère que tu ne les entends pas trop. (Avant, sa mère n’aurait jamais pu enchaîner aussi simplement les mots. Et cette fois on n’entend pas la porcelaine crisser.)

Les bruits des multiples manœuvres qu’ils opèrent devant la façade en rénovation arrivent à eux très atténués. Le bâtiment prend du coup l’allure d’un décor qu’on a envie de faire tomber à plat par terre pour prouver l’illusion.

— Moi j’aime bien les bruits au moment de m’endormir, ça me rappelle toujours les vacances quand on était petits, les voitures dans la rue, on se sent ailleurs je trouve.  Au fait, pas la nuit, hein, frérot, l’album, sinon je le remmène !

C’est sa mère qui était là avec lui devant le journal du soir de 1989.  Ils n’étaient pas vraiment installés devant la télé, ils déambulaient entre deux occupations chétives et les images les avaient un peu arrêtés au hasard. Lui sur un coin de la table basse fabriquée par son père, massive, en bois et en ciment avec du carrelage dessus, elle debout devant la cheminée.

Les corps étaient emmêlés comme un tas de criquets morts, pris par les antennes et les crochets des pattes. Un tas d’insectes desséchés, qui devait se laisser broyer en craquant. Des corps en poudre terreuse.

Elle était là aussi le soir, la semaine d’après, chez des amis à eux, et c’est elle qui avait pris la parole pour expliquer la réaction de Romuald.

Voilà ce qui s’était passé :

Son père avait lancé une grossièreté sur les événements. Il l’avait fait sans penser à mal. En fait il l’avait dit sans y penser tout court, comme souvent.

Romuald a immédiatement senti un vertige bizarre lui liquéfier les nerfs. Il s’est mis à dire des choses violentes en suffoquant presque de colère. Il a quitté la table, fait quelques mètres dans le salon, s’est effondré sur le tapis et a pleuré à gros sanglots.

Son père s’est levé en s’excusant bruyamment, on sentait qu’il se sentait vraiment très mal et il a cherché à consoler son fils en s’accusant d’être un imbécile.

Sa mère a parlé d’une voix très mesurée, pleine d’indulgence, presque bienveillante pour la sensibilité de ses deux hommes. Les deux hommes de sa vie. Les siens.

Les amis ont participé discrètement, sincèrement embarrassés finalement (ils étaient du genre bourru, même aux yeux du gosse qu’il était, il saisissait ce “principe”). Romuald les sentait respectueux mais maladroits, il s’affolait d’être encore ce petit phénomène, il avait une peur panique de passer pour prétentieux. Qu’on croie qu’il faisait du cinéma. Qu’il fasse l’enfant sensible.

En fait, il avait une peur panique de faire du cinéma. D’être l’enfant sensible.

Romuald retrouve finalement son calme. Il sent encore des ravines lui courir dans le corps mais la vague est passée. L’objectif est maintenant de se remettre à table. Encore une fois, il était trop tard.

3.

La barque flotte sur les eaux molles.

Il regarde la tache de sang sur la carène.

A l’endroit où la tête a frappé.

Il n’y a plus aucun bruit.

Il se sent épuisé, vidé, tout au fond d’une fatigue qui le prive de tout mouvement.

Il faudrait saisir les rames, chercher à revenir au bord. Il faudrait, il faudrait… La lune frappe encore son empreinte sur les ondulations du lac, un peu plus loin, il semble possible d’amener la barque jusque-là, au centre de la lumière. Peut-être alors sent-on ses rayons pleuvoir sur soi, comme une douche.

Dans un effort horrible il se redresse, tend ses bras vers les rames, les saisit et les plonge dans l’eau. Un bruit poisseux, comme si l’eau s’était épaissie, accompagne leur plongée dans les profondeurs noires où leur forme disparaît aussitôt.

Chaque ramée semble peser deux cents kilos. Il a l’impression qu’il va se désarticuler mais il ne sent rien, pas une ombre de douleur.

La barque se met en mouvement, elle s’arrache de la surface comme si elle y était collée. Il souffle fort à chaque reprise, l’air doit lui brûler les narines mais il ne le sent pas. La sueur lui coule certainement sur les flancs, en traînées glaciales, il n’en sait rien. Le sang lui bat les tempes, certainement aussi, mais sa tête ne pèse plus rien, tel que si elle s’était éparpillée en poussière dans le ciel nocturne pour rejoindre les étoiles.

Le cercle de lumière blanche s’ouvre quelques dizaines plus loin. On dirait un puits.

Alors qu’il ne reste que quelques ramées à faire pour pénétrer à l’intérieur, un choc à l’avant du bateau le ramène à la conscience. Il lâche les rames et se penche par-dessus bord.

La chemise à carreaux flotte sur un corps noir. On ne voit qu’elle, le reste du corps est mangé par les eaux. Tout à coup la chevelure blanche apparaît dans un rayon.

Il reste paralysé un instant. La barque a dérivé d’elle-même et il s’aperçoit qu’ils sont maintenant, lui, la barque et le corps noir dans le cercle de lune. Le visage est tourné vers les profondeurs et dans la longue chevelure qui s’étale en comète, il voit un flot de sang s’échapper de la tête qui se vide.

Dans un éclair, il bondit vers le corps et saisit les cheveux à pleines mains. Impossible de remonter le corps à la surface, il n’arrive qu’à faire cogner la tête contre le flanc de la barque. Il est courbé en deux, sans force, et il décide de ne plus bouger.

Bientôt, le regard lancé au ras de l’eau, il distingue les premières silhouettes des peupliers qui bordent le lac, à une centaine de mètres. Il sent qu’il s’en rapproche. Alors il baisse à nouveau la tête. La chevelure a fini de se vider et sa grande blancheur semble très pure entre ses mains, presque lumineuse.

4.

Quelle heure est-il ?

Non, ce n’est pas une crise. Il a chaud, il est en sueur, ses cheveux sont collés derrière sa nuque et il sent l’oreiller humide de bave autour de sa bouche. Je suis un animal, se dit-il. Mais il ne sent pas la panique caractéristique du déchaînement démoniaque. Il peut se retourner, regarder par la fenêtre les cerisiers couverts de neige.

Il dégage son corps de la couverture, se redresse et pose ses pieds sur le lino moite. Il se lève et va à la fenêtre. Ses pieds se décollent à chaque pas dans un léger bruit de ventouse. Il se déplace comme une grue, ou un monstre marin, une hybridation des deux !… le Krakken croisé avec la Tour Eiffel ! mettez-moi dans une boule avec des flocons de neige pour amuser les enfants monstrueux !

Encore un effort de colosse pour ouvrir la fenêtre, la poignée comme grippée par des siècles d’inertie tant ses mains sont cotonneuses. Il faudrait prendre appui, mais sur quoi ? les doigts glissent, incapables d’aucune prise… impossible de faire basculer le manche de plastique lisse…

De l’autre côté de la vitre les branchages lourds de neige grossis à la loupe, si proches qu’y entrer la tête la première, le visage creusant les masses froides lourdes d’eau, est presque réel… le corps tout entier lové dans cette fraîcheur à moitié liquide… s’y loger comme dans un moule…

Il vacille, un puits s’ouvre en lui, un vertige écœurant… Des idées de rage qu’il combat à renfort de rationalisation. Ne pas céder au sentiment de solitude, penser à Jeanne, penser au matin, à la fin de la nuit. Rétablir l’assiette. Le radiateur… il y pose ses deux mains. Une chaleur électrique s’en dégage mollement. Il caresse les lames métalliques du couvercle, de gauche à droite, comme un piano, ou les feuilles d’un éventail japonais. Des lamelles de verre qui emprisonneraient chacune une goutte de sang.

Retourner au lit, peut-être boire, dormir, dormir…

Le demi-tour lui imprime un haut-le-cœur. Dans la pénombre bleutée, la chambre offre l’image d’un agencement insipide de meubles en contreplaqué qu’on a voulu rendre design par des poignées stylisées à la va-vite et des ouvertures géométriques en verre.

Faire quelques pas, mesurés, l’un après l’autre, en retrouvant son souffle entre chaque…

Dans un dernier basculement il tombe sur le matelas.

De la salive s’écoule sur la couverture laineuse. Ce mariage lui répugne toujours, de la salive et de la laine, un mélange abject, répugnant. Bloqué par l’épaisseur malsaine de la laine moite son souffle lui revient comme un masque en lui imprimant sur les paupières et sur les joues sa chaleur douceâtre.

Il tend un bras en arrière. Le petit lecteur mp3 est bien sur la table. Il l’attrape par le cordon. Repliant le coude comme un crabe mécanique, il amène le petit bouchon jusqu’à l’oreille, un seul suffira. Ses doigts reconnaissent instinctivement le bouton de lecture : le troisième creux à droite en partant de l’écran, puis la touche skip, quatre pressions bien détachées les unes des autres pour ne pas se rater, sinon ce sera l’angoisse pour revenir au bon endroit.

Wild beast, la 5, se met en route…

5.

— Eh bien c’est du propre ! Monsieur l’ambassadeur des mondes engloutis revient d’une bacchanale ? (Il n’a jamais trop aimé ce dessin animé, les bestioles de l’espace avec leur trompe carrée l’ont toujours un peu dérangé, une impression bizarre, un truc assez moche, sans poésie, raté, qui le mettait mal à l’aise quand il était petit. Ça et puis d’autres émissions pour enfants, même Les mystérieuses cités d’or que tout le monde adore, même avec deux gosses au primaire, mais dont les personnages trop gentillets l’ennuyaient, surtout leur compagnon Inca agaçant mièvre sirupeux et son profil d’adulte bienveillant qui fait des exposés vertueux à tout bout-de-champ, et puis aussi le côté documentaire pédagogique qui se collait mal à la fin de l’histoire, bref des productions pataudes assez angoissantes au final…)

— Désolé Annabelle, mais j’ai eu chaud… ah ah !

— Je ne suis pas censée comprendre, évidemment…

— Pardon, rien de méchant… ah ah !

— Ok, ok… on passe à la gymnastique ?

— Sadique !

La séance de gymnastique… Lui qui détestait le sport comme une activité complètement artificielle et contre-nature (ses bus abominables qui vous emmènent un dimanche matin à Pétaouchnoc dans des effluves d’œufs durs et de parfum Bic, ses vestiaires sales et déprimants, leur carrelage gelé et plein de flaques douteuses quand il faut enlever des chaussettes trempées de boue, la hantise de se cogner un doigt de pied sur un truc dur, les blagues miteuses, la bestialité goguenarde des encadreurs complètement avinés qui parlent aux gosses pour faire rire les adultes, ces postiers ou ces garagistes alcooliques qui s’étaient dévoués à l’accompagnement pour meubler leur journée de repos et se donner l’occasion de picoler à la buvette, bref tout un enfer !), il devait quand même bien avouer qu’il y avait pris goût.

Annabelle, once again !

— Allez pépère, on étire…

Bien sûr, les premières séances, lorsqu’il avait finalement décidé de se faire hospitaliser, avaient été de véritables calvaires. Elles le confrontaient directement à une épreuve horrible : sentir intimement l’inertie de son corps tout entier à travers chacun de ses muscles cotonneux.

Courir dans un rêve où vous êtes poursuivi sans arriver à décoller les pieds suffisamment vite pour accélérer, les jambes qui semblent avoir atteint un point de vitesse maximale alors que vous êtes au ralenti : cela avait d’abord ressemblé à ça, les séances de gym, et se rendre dans la salle d’exercice lui donnait des sueurs d’angoisse abominables.

Il avait d’ailleurs éprouvé la même chose avec le bain, qu’on lui faisait couler bien chaud et dans lequel on lui demandait de se “laisser aller”. Des lampes rondes étaient disposées régulièrement sur les bords du bassin, d’autres irradiaient du fond et du plafond coulait également cette même lumière orange, légère et chaude qui colorait la pièce d’une atmosphère indienne dans les volutes de la vapeur. Tout, agencé pour se laisser aller, se relaxer… rien de pire alors pour lui que de sentir, dans ces débuts de son noviciat hospitalier, son corps s’enfoncer dans une eau d’une chaleur millimétrée, et d’éprouver, après quelques secondes d’effort pour jouer le jeu, un vide immense dans sa poitrine. Ses côtes allaient se refermer comme un crabe, il allait imploser. Ce qui était à peu près l’inverse de l’effet escompté…

Mais aujourd’hui qu’il en était peut-être à sa millième séance (il aurait dû tenir un carnet, c’était trop bête de ne pouvoir ritualiser un peu plus la chose par des anniversaires !), il se comportait comme un compétiteur.

Empoigner fermement les manettes de l’espèce de rameur, sa machine favorite, et vaincre, vaincre par des mouvements déterminés, mécaniques dans leur cadence mais chaque fois un peu différents du précédent à quelques microns ou quelques degrés près, vaincre la sensation cotonneuse, la défier, l’envoyer paître dans les ténèbres d’une angoisse qu’il fallait terrasser, qui devait périr, vaincre lui-même cet ancien corps qu’il fallait laisser derrière soi pour qu’en triomphe, rutilant, un autre tout neuf, vaincre cette somme de souvenirs physiques qui se montraient chaque fois un peu plus moribonds, tout ce déploiement magistral de force brute à sa mesure d’athlète sur le tard était devenu pour lui l’objet d’un défi qui l’exaltait au-delà de tout.

— Souffle Romuald ! souffle plus fort ! il faut que ça sorte !

Rien n’atteignait pour lui cette dimension démesurée d’une ré-appropriation de lui-même et les encouragements d’Annabelle tonnaient à ses oreilles comme l’invective de  quelque dieu terrible et acharné à la victoire de Romuald.

— Souffle ! n’oublie pas de respirer sacrée bourrique !

Il ne savait même plus si c’était lui ou elle qui lui braillait dessus de la sorte, l’univers tout entier était devenu un champ de bataille où il se démenait comme un diable, tantôt brandissant sa lance ou décochant des flèches depuis un char emballé, tantôt décrochant à quelques coudées seulement de concurrents titanesques la médaille d’or du 100 mètres, tantôt encore déroulant le revers le plus fulgurant de l’histoire du tennis pour que la balle aille s’aplatir sur la ligne du couloir adverse selon un angle impossible, à une vitesse inconcevable !…

Son corps, devenu machine vivante, dépliait, tirait, repliait des muscles enfin solides, enfin brûlants, suant tout leur sel pour lui prouver enfin leur vie ! sa vie !

Enfin une résistance, enfin une opposition… il n’aurait, dans ces moments-là, relâché ces efforts pour rien au monde et seul le signal d’Annabelle, accepté comme un décret suprême, lui permettait de ne pas continuer ce manège absurde jusqu’à l’asphyxie.

— C’est bon, c’est bon, on arrête… là, soufflle, souffle… tiens, essuie-toi… voilà, parfait !

Dans le couloir qui le ramène à sa chambre, une petite agitation, qu’on sent bien installée dans la musique du quotidien, règne, s’étale dans les replis d’une nonchalance guillerette : c’est l’heure du dîner, que Romuald baptise à cet instant “L’Heure du Chariot”. La belle rousse chargée de le mener de chambre en chambre, et qui doit être aide-soignante, est à quelques mètres. Elle a son âge, à peu près.

Il est toujours un peu honteux de la croiser, avec son même âge à peu près, mais ça aggrave paradoxalement les choses parce qu’il la voit depuis l’autre côté de la barrière travail.

A chaque fois, il modèle un peu différemment son attitude d’excuse en face de ça. Un nouveau pantin chaque fois en gros, comme une petite mise en scène qu’il lui doit, et dont elle semble complice.

Cette fois il s’agit bien sûr de n’avoir pas l’air de sortir de la salle de gym. En fait, il s’agit toujours de nier quelque chose, quitte à montrer qu’il le nie, comme une négation au second degré par laquelle s’établit la complicité.

Mais cette fois version plus subtile, qui est en quelque sorte une sous-catégorie de la dissimulation au carré : nier qu’il sort de la salle de gym, nier qu’il le nie mais au point de faire comprendre que là n’est pas le propos.

Grosso modo, dire à la fille rousse “oui je sors de la salle de gym” (niveau le plus vulgaire de la communication, essentiel en cela néanmoins qu’il est indépassable, indépensable se dit-il même à cet instant : le low degree incontournable car dans sa médiocrité-même il acquiert son statut de base, de point de départ, de fondation, un ground zero d’où peuvent partir toutes les fusées, premier discours à expédier, donc, avec, s’il le faut, un grondement dans le regard pour inviter la rousse à ne pas pinailler là-dessus)  “et oui, comme d’habitude je fais le type qui ne sait plus qu’il sort de la salle de gym” (niveau 1 de la communication puisque le précédent en est en fait le degré zéro, souviens-toi petite rousse, ground zero, niveau 1 qui en est donc le premier désamorçage, un truc du type “oui j´ai pleuré, et je mets des lunettes de soleil pour dire aux autres que j’ai bien pleuré mais qu’en plus j’ai la délicatesse de le cacher”), “mais en fait, cette fois, ma cocotte (niveau 2 où les lunettes sont avouées comme un truc qu’il faut bien mettre pour sacrifier aux traditions et n’offrir pas un visage ravagé à ses semblables), le truc n’est pas là, même te montrer que je sais que je te joue le coup du j’ai-oublié-que-je-sortais-de-mes-exercices-spécial-timbré-qui-sait-plus-où-est-son-corps-un-peu-comme-la-fois-où-je-me-suis-arrangé-pour-que-tu-m’entendes-dire-à-Annabelle-que-si-je-me-rasais-la-tête-je-voudrais-que-les-autres-fassent-comme-si-je-ne-m’étais-pas-rasé-la-tête-parce-que-moi-j’en-serais-capable-sans-même-y-songer-si-ma-propre-mère-s’était-rasé-la-tête-et-que-tu-as-entendu-j’en-suis-sûr-et-que-nous-avons-trouvé-tous-les-deux-que-j’étais-fin-ridicule-mais-que-toi-j’espérais-que-ça-t’avait-fait-rire-et-que-tu-saurais-que-j’espérerais-que-ça-t’aurait-fait-rire-même-avec-un-train-de-retard-surtout-avec-un-train-de-retard-puisqu’il faut que tu me devances, eh bien cette fois non ! c’est moi qui te devance parce qu’il n’est plus question que l’un de nous deux devance l’autre, vois-tu petite rousse, car la question est ailleurs, ce qui nous devance n’est pas moi, c’est autre chose entre nous deux, je n’en suis que le messager, et du coup pour te dire tout ça je n’ai plus qu’à te jeter un regard à la Humphrey Boggart”.

Alors la rousse rit, ce qui n’est pas une mince victoire.

Alors Romuald s’arrête.

Il faut qu’il fasse un peu demi-tour car il a dépassé le chariot.

Alors il fait le petit demi-tour.

— Je sors de la salle de sport. (Personne n’est capable dans ces cas-là de la moindre entrée en matière un peu correcte, il se le répète comme un mantra, il faut oublier jusqu’à l’idée de décence, la séduction commence par une humiliation totale consentie, il pourrait écrire les anti-mémoires de Casanova sur huit tomes si ce n’était déjà pas si compliqué de le vérifier par le menu chaque fois qu’il croise le Chariot !)

— Mais j’ai oublié ma canne et mon cigare… (Pourquoi diable Humphrey aurait-il une canne ? Mais la tentative de récupération n’est pas si mal, il faut qu’il oublie son inculture désastreuse en cinéma classique.)

— Je vois bien. (Elle répond ça sans méchanceté ni indulgence, c’est doux comme du miel et il va se décomposer.)

— Ben oui, c’est con je suis encore en sueur. (Et vlan ! Il retombe dans le premier degré, ah quelle chien-lit ! Non, pas De Gaulle, rien à foutre ici, eh merde…)

— Non, je veux dire que vous avez oublié votre canne. Et votre cigare. (Nom de dieu mais comment font-elles pour être aussi fortes ! De la répartie, toute con, avec un aplomb sans hauteur, ouverte, sympathique, à la limite encourageante et j’ai l’air d’un âne, se dit Romuald qui sent une sueur d’une toute nouvelle qualité lui couler des aisselles…)

— Mais c’est pas grave. Je vous regardais venir dans le couloir, vous tenez parfaitement debout sans ça. (Oh là là, quarante jeux de mots à retenir, par pitié, je vais quand même pas lui dire que c’est la voir qui me fait chanceler ! Quelle misère, mais quelle misère…)

— J’en grillerais bien une, quand même. (Sortie toute seule celle-là, tout-à-trac, sans remords.) Pour la canne, je crois que je peux encore tenir, mais une clope, franchement…

Elle a alors un regard malicieux, Romuald ne pourrait pas le dire autrement : elle a alors un regard malicieux au creux duquel il se réchauffe comme un dingue… Un regard malicieux qui ramène gentiment les choses à un degré plus simple mais sans rien qui soit bête. Elle a l’air d’accord, pour la clope. Et elle le lui dit. Elle va arranger ça.

6.

Est-ce que j’aime ça, qu’on se vouvoie quand on se cause ? est la question qui roule dans sa tête alors qu’il arrive près de la salle des rencontres.

C’est élégant et excitant, façon XVIIIème, et c’est aussi très médical. Pas commercial, je dis pas ça, mais médical. Et médical, c’est subtil à ce niveau-là. Ce n’est pas froid, ça se veut respectueux, ça l’est sans doute, ça l’est, même, et ça peut être du chaleureux qui ne s’avoue pas. Faut pas tout le temps jeter la pierre, ça peut être chaleureux, avec elle ça l’est, j’espère, je n’en sais rien, ça l’est peut-être. On pourrait croire du chaleureux qui ne prend pas le risque de l’être, qui ne prend pas le risque de créer une dette, mais non c’est pas ça, c’est pas une question de risque. C’est une question de contexte, de contexte qu’on ne viole pas pour l’autre, pour l’autre qui n’est pas forcément un patient, en l’occurrence moi. Peut-être que je ne suis pas un patient dans ce vouvoiement. Peut-être que je suis un homme, d’abord, elle me rend ma qualité d’homme en me vouvoyant dans ce contexte-là, ce contexte qu’elle respecte pour le rendre à sa nature de contexte, comme quelque chose d’entendu entre nous. Donc pour me rendre homme d’abord, et peut-être, ô peut-être, pour faire de moi un partenaire, un partenaire de jeu.

Autrement dit, c’est le cadre qui, en imposant à des jeunes gens du même âge de se vouvoyer, introduit dans un hôpital des effluves de salons libertins ! Je sors de la salle de sport… de gym. Mais j’ai oublié ma canne et mon cigare (j’aurais dû dire mon chapeau pas ma canne, mon cigare et mon chapeau, mon chapeau et mon cigare, mon cigare…). Oui je vois ça, elle a dit, elle voit que je n’ai pas de chapeau, comme si elle voyait le chapeau, comme si j’en avais un qu’elle ne voit pas… putain qu’elle est belle…

Dans la salle des rencontres, la télé ronfle.

7.

Un homme peut se battre avec ses chaussures, on sait ça. Il engage une lutte sans merci avec une paire de chaussures neuves, des bottines par exemple. Elles gagnent la première manche, il va saigner, au talon qui s’irrite à force de frotter. Et les bottines serrent, obstinées, sur les côtés du pied, parce qu’il les a achetées quand même alors qu’elles étaient un peu justes, mais c’était la seule pointure restante, et il préfère ça, sans compter que le cuir va s’étirer a dit la vendeuse. Un achat merveilleux, déjà plein de promesses de lutte. Déjà encadré par des conditions, un vrai rituel qui dit qu’il faudra mériter les bottines résistantes. Elles gagnent la première manche, il va saigner, il va même se fendre, pendant peut-être plusieurs semaines, d’un sparadrap sur le talon, le gauche, puis le droit, à coup sûr. Mystère de cette désynchronisation, les deux talons ne sont jamais attaqués en même temps, l’un est mordu, soigné, guérit un peu, l’autre commence à faiblir… mais à la fin , les bottes vont perdre ! elles vont s’assouplir ! c’est sûr ! ou alors il faudra les jeter, catastrophe, défaite… pire : les donner à un ami, qui les portera, ensuite, devant vous…

— On y va ?

Elle est dans la porte. Elle l’a ouverte sans qu’il s’en aperçoive, sans le chuintement aérodynamique. Ils vont aller fumer. Il suffit de se mettre en branle, d’acquiescer en commençant seulement à se sortir du lit, pas la peine de dire oui, surtout pas d’ailleurs. Poser les pieds par terre, il n’est pas obligé de la regarder tout de suite. Enfiler la veste mais ça il faut aller vers la porte, elle est accrochée au mur à côté. Alors elle prend les devants, elle fait demi-tour et commence à marcher dans le couloir, elle a disparu mais il l’entend marcher, elle le devance. Enfin, elle le devance…

— J’ai commencé à travailler vers 22 ans. Je voulais être médecin au départ. Deux années de dingue, j’étais assez sage, ça ne me dérangeait pas. Y a plein de gens qui te décrivent ça comme un enfer, moi je ne trouve pas. C’est vrai je ne sortais pas, je bossais tous les soirs. Je ne dormais pas beaucoup, mais ça me dérangeait pas. En fait t’es pris dans le truc, et puis je trouvais les cours intéressants. Alors oui, évidemment, t’es dans un amphi plein à craquer, il est 7 heures du mat’ et tout le monde est déjà là pour les places de devant, mais y a une ambiance, tu sais pourquoi t’es là. Quand t’es malade personne ne te donne les cours normalement, mais nous on était un groupe de filles et on s’aidait, on bossait ensemble, on allait les unes chez les autres pour préparer les T.D., vraiment j’aimais bien ça. Mais je l’ai raté, une fois. Je me suis plus isolée la deuxième année, tu sais tu essayes des trucs en fait, mais ça n’a pas marché non plus (elle part d’une rire joyeux)… Là ça a vraiment été dur. J’étais prise en kiné. Mais je voulais pas faire kiné. Je me voyais pas manipuler des corps toute la journée, avec des gens qui ont toujours les mêmes problèmes. Enfin je voyais ça comme ça. Mais de toute façon j’avais bossé pour être médecin. Alors après il fallait que je gagne ma vie. J’ai passé le concours d’aide-soignante, ça me semblait être le plus proche de ce que je voulais faire au départ, à part infirmière mais je n’avais pas le temps de passer trois ans en école. Je le passerai peut-être un jour, mais bon, bon… allez ça suffit sur moi. Dis-moi, tu te plais ici ? J’ai jamais bien compris… c’est peut-être un peu brutal, mais bon, il fait nuit, on fume… j’ai jamais bien compris ce que tu faisais ici.

— Moi non plus !…

— J’en étais sûre !

— Mais oui, c’est vrai, je m’y plais… je sais pas. Il me fallait une sorte de coquille sans doute.

— Une coquille ? tu n’as pas l’air d’un mollusque pourtant… ah oui, c’est vrai, les mollusques n’ont pas de coquille, je ne sais plus…

— Nan… enfin les mollusques je sais pas… mais, c’est con à dire, j’y arrivais plus… le monde, les gens… tu vas trouver ça con mais j’ai envie de te le dire comme ça : j’arrivais plus à marcher.

— Ah ! la canne…

— Oui, c’est ça, la canne… ou une béquille… enfin, dans mon cas, ce serait plutôt des attelles, voire un treuil !

— Une grue !

— Avec des poulies, des câbles et après tu me manipules comme un rail de chemin de fer qui se balance et je vais me fracasser dans un mur…

— Oh là là ! dark night dis-moi…

— Sorry, sorry, te sauve pas, je peux changer de disque.

— Pas du tout, je ne me sauve pas, ne change pas de disque. C’est quoi cette histoire de barque ?

La nuit est étrangement douce pour ce milieu d’hiver frileux. La lune pique des reflets partout sur les choses miroitantes comme des épingles métalliques. Tout est bleu, noir, gris. Les échafaudages sont immobiles comme des squelettes de dinosaures sur une planche de négatifs. Rien ne bouge. Et pourtant, on sent un souffle.

— La barque, c’est mon oncle.

— Ton oncle ?

— C’est les cheveux de mon oncle. T’es sûre que tu veux savoir ?

— Je suis sûre que je veux savoir. Ton oncle, donc.

— On était partis à la pêche. La nuit. J’avais 8 ans. C’est un accident. Il jouait à ramer debout. Comme un canotier vénitien. À un moment, il a glissé, d’un seul coup, de tout son poids… Sa tête a tapé sur le bord de la barque,  elle a été secouée comme si on avait reçu une tonne de parpaings ou été bombardés et il est tombé dans l’eau… Je me suis retrouvé projeté à l’arrière de la barque, j’ai dû m’évanouir… je sais toujours pas. Quand je me suis relevé, il n’y avait plus rien. Je savais même pas ce que je devais faire. J’étais trempé, je comprenais pas pourquoi. Et je comprenais pas non plus pourquoi j’avais pas froid. Au bout d’un moment j’ai regardé dans l’eau, y avait plus rien. Je savais que je devais le chercher mais j’en étais même plus sûr. Je continue ?

— Oui.

— Je savais même plus si j’étais venu avec lui. Je sais pas… comme si j’étais dans un rêve mais y avait nulle part de manette à actionner pour provoquer le réveil… je me suis mis à ramer, comme ça, machinalement, je sentais vraiment plus rien… Y avait la lune, un peu plus loin, un cercle sur l’eau, j’y suis allé, je me souviens que j’avais soif, c’était peut-être ma seule sensation à ce moment-là. Quand je suis arrivé dans le cercle j’ai vu ses cheveux, il était là mais c’est pas comme si il flottait… il était dans l’eau mais c’est comme si il était avec l’eau, comme si son corps était l’eau… Je sais pas comment j’ai fini par agripper ses cheveux… j’avais la sensation que sa tête allait se détacher si je tirais dessus… Je crois que ça vient d’un souvenir… Tu veux le souvenir ?… Mon père voulait ramener une vache qui était morte dans un champ et s’était embourbée dans un ruisseau… Ils ont attaché des cordes à ses cornes et quand ils ont tiré, la gaine des cornes s’est détachée, comme un étui… le cœur des cornes est resté là attaché à la tête de la vache, tout luisant… un peu comme de la mangue. Je crois que ça m’a fait penser à ça, j’avais peur de ça… peur de mordre dans les glaces à la mangue du coup… bref, j’ai pas pu le remonter, évidemment, je suis resté comme ça, à tenir ses cheveux dans ma main… à un moment je sentais le sommeil et j’ai voulu dormir, je me suis concentré pour ne pas lâcher les cheveux et je me suis endormi… quand je me suis réveillé je les tenais toujours… comme si j’avais tenu des ficelles de bottes de foin, les grosses rondes, les round-ballers, et tiré dessus de toutes mes forces… j’ai eu les marques longtemps… j’ai eu la sensation longtemps…

— Fais voir. Elles ont disparu on dirait.

— Oui, elles ont disparu.

— Tu crois qu’il peut encore neiger ?

— J’espère.

8.

Ça y est, il avait pris rendez-vous.

Le lendemain, c’était bien ça, dans quelques heures donc.

Dormir d’ici-là et ne pas trop y penser, laisser l’idée s’étendre comme une toile de fond sans mot, derrière l’esprit. Ne rien laisser passer sur le devant de la scène, surtout ne pas imaginer la scène. “Prière de ne pas anticiper”, il avait accroché ce carton sur la porte de sa conscience. En espérant qu’aucun messager dépêché par l’angoisse ne vienne frapper, sous prétexte d’apporter une fameuse nouvelle indispensable. “Non merci, on n’a plus besoin de rien.” Tout pourrait être si calme si on laissait aux choses le temps de s’installer à leur rythme, de prendre leur mesure naturelle. “Je suis prêt à rater la vérité, je me fous de la vérité !” Un rendez-vous, rien qu’un rendez-vous mince ! pas grand-chose, surtout pas de quoi paniquer… “Le bureau 22 est fermé pour travaux, prière de ne pas entrer même si vous entendez des murs qui s’écroulent ou une arme à feu, merci.” Non, elle ne viendra pas maquillée, non, elle ne dira pas “on y va”, non, elle ne sera pas gênée, rien, je ne sais rien de ce qui va arriver et je n’ai pas à le savoir ! Non et non, on ne se demandera pas où aller, quoi faire, quoi dire… je la laisserai parler, je la laisserai même se taire, je n’angoisserai pas… et si j’angoisse je me dirai que c’est normal, que ça passe comme un contre-champ du moment qui se déroule… ce n’est pas grave si j’y réfléchis déjà… d’ailleurs ce n’est pas à ça que je réfléchis, c’est beaucoup plus large, d’ailleurs je ne réfléchis jamais : “c’est bien connu !” Les êtres se rencontrent pour se tenir des dialogues de sourds, et c’est ça qu’on cherche, deux musiques qui trottinent l’une à côté de l’autre sans même chercher à se faire écho et après la symphonie se crée dans la mémoire… et puis même pas ! zut y en a marre : même pas après, même pas dans la recomposition, ni avant ni après, juste là… mais c’est foutaise aussi ! c’est moi qui suis trop nombreux bien sûr. Il tend la main vers le lecteur mp3. Morceau colérique, là où la pop prend tout son sens, du joli brutal, qui navigue entre mélancolie des choses impossibles et hargne espiègle à démonter les ironies. Franz Ferdinand “Love Illumination”… Une fois, deux fois, cinq fois et toujours il marche dans la chambre, à se faire péter les tympans, gesticulant comme un pantin saccadé en Super Huit… gesticulant comme une pieuvre mécanique aux roulements de tungstène. Et derrière tout ce bordel démesuré étendu dans la chambre comme au milieu d’un stade bondé de monde invisible, les fringues qu’il veut mettre, le parfum, la mèche de côté, c’est une joie qui perce de s’exciter à la parade… Il faudrait dormir, c’est sûr, il est 2 heures, à 8 il sera réveillé : ne pas compter sur une grosse sieste. Ne pas fumer non plus… bref ne rien faire.

Il voudrait tant la voir dormir…

Ne pas dormir quand l’autre dort. La vieille histoire. Les singes de l’éternité, il faudrait en écrire une fable. Le genre n’a toujours pas été réinventé.

Il va boire de l’eau. Elle n’a particulièrement aucun goût, elle n’a aucune température, elle descend c’est tout et le verre se vide pour rien, comme s’il ne s’était pas vidé. Comme s’il n’avait eu nulle part où se vider. Un autre verre, même cinéma…

Il s’allonge sur la couette, qui n’est pas fraîche, qui est désagréable à vouloir remonter sur les bords de son corps. Aucune gangue n’est supportable, même de loin.

Il est 3 heures, il a fumé. Comme prévu c’était une mauvaise idée car cela n’a rien changé. Dans le couloir non plus rien ne se passe. Il s’est levé dix fois, il a fait des pompes, il s’est étiré et voilà que le sommeil lui tend une perche. Ça vacille un peu, les genoux sont raides, il sent des courbatures et un point douloureux précis dans une épaule.

Les paupières fermées les yeux sont chauds. Essayer de ne pas les rouvrir. Elle a des taches de rousseur dans le creux des clavicules. Il aime bien ses mains, ce ne sont pas forcément des jolis doigts mais ils lui vont bien. Ils vont bien avec ce qu’elle dit. Ils vont bien avec son histoire et sa manière de découper les mots.

Ils prendront un bus. Les bus mènent n’importe où quand on n’a pas l’habitude de les prendre. Comment a-t-elle dit ça déjà ? on se voit demain ? je passe en fin d’après-midi ? était-ce une question ? Elle ne travaille pas demain, elle va venir exprès. Je serai dans le parc, quand elle arrivera ce sera comme si on se croisait. Et hop ! on se dit tiens si on allait faire un tour ? ou alors on discute dans le parc. On s’assoit dans l’herbe et on regarde devant nous en parlant et en se tournant vers l’autre de temps en temps. Et on peut jouer à arracher des herbes.

Ils s’étaient regardés en parlant, tout le temps, malgré l’obscurité, peut-être grâce à elle. Lui, anachronique comme un animal qui traverse l’autoroute. Et elle, si moderne, mais encore si mythologique, comme d’une nouvelle religion pas encore inventée : capable de comprendre qu’on n’allait pas à la vitesse du monde, qu’on était encore accroché par des lambeaux à d’anciens mondes qu’on n’avait pas connus, qu’on avait juste fantasmés, comprenant tout cela et le considérant avec un sourire qui montrait son intérêt et surtout pas sa compassion. Une fille coquette sans voilage. Avec qui démarrer la parole n’avait rien d’une conversation. Bon dieu pourquoi était-il allé raconter ces conneries sur la barque et le vieux tonton ? Il faudrait être à la hauteur maintenant. Mais non, justement, il n’y avait pas de hauteur à atteindre et c’est ça qu’il ne savait pas faire, rester au rythme de croisière et laisser poindre les inconnues sans aller les chercher dans les étoiles ou six pieds sous terre ! Elle avait sans doute dix bassins d’avance, et des 50, le format olympique, quand lui buvait la tasse à mi-parcours elle sortait d’un bond hors de l’eau et se retournait pour lui dire que la course n’avait aucune importance. Diantre quelle fille ! Qu’en savait donc Annabelle, non il n’allait tout de même pas lui demander ! autant passer des brassards ! Non, non, il fallait se jeter à poil dans la flotte. Mais non, justement crétin il faut descendre dans l’eau en maillot de bain, comme tout le monde ! À la rigueur avec un chapeau, juste pour le fun… Elles avaient l’air de bien s’entendre, il les entendait souvent rigoler. Qu’est-ce c’est beau des femmes qui rigolent ensemble sans mec dans leur société. À croire que le seul vrai rire est là et que les mecs ne font que singer ça par jalousie. Pas mal comme théorie… les mecs ne savent pas rire, ils ont toujours des arrière-pensées, comme si on allait leur couper les couilles s’ils ne riaient pas assez fort. Car les mecs ne rient que pour l’assemblée, pour le public, les mecs rient dans les cafés pour les tables alentour. Et ils picolent pour oublier qu’ils le font, ah ah ! c’est bon ça ! ils picolent comme des ânes et ils ont même le bon goût d’y ajouter des cacahouètes. Non mais sans rire, des cacahouètes salées : voilà ce qu’ils font les mecs, ils boivent des bières avec des cacahouètes salées, on n’a pas inventé plus dégueulasse comme assemblage de goûts immondes. Des singes, ce sont des singes, et les filles regardent ça de loin en se demandant si elles sont prêtes à lécher la peau d’un truc pareil. Oui, oui, c’est très bon ça, bien démodé : une fable ou une pièce de théâtre, qui ne serait pas une pièce de boulevard, qui serait je ne sais quoi et je m’en fous et ne va pas surtout emmagasiner tout ça pour le lui servir demain en pensant l’intéresser et la faire rire en même temps ! Ensuite elle avait dit des choses dont il se souvenait par médaillons, aucun enchaînement, à croire qu’elle-même ne les avait pas enchaînées. Pas qu’elle avait parlé pour réagir à ce qu’il disait, non, non, elle avait vraiment parlé. Il ne pouvait guère en dire autant de lui. On verrait demain s’il était capable de faire quelques tours de piste sans avoir l’air de quoi que ce soit.

Et Annabelle, comment ne pas lui parler ? comment ne pas la tenir au courant sans rien lui dire du rendez-vous ? Est-ce qu’elle va lui dire ? Non, elle ne lui dira rien, elle n’en a pas besoin, c’est moi ça…

En attendant, il aurait vraiment voulu la voir dormir.

Il passa la matinée à déambuler dans les couloirs sous des prétextes fallacieux : prendre le petit déjeuner dans la salle de restauration, lui qui n’y avait pas mis les pieds à cette heure depuis des mois et quand ce matin-là son estomac était bien incapable d’ingurgiter autre chose que de l’air ou de la fumée de clope ; y retourner plus tard pour se servir du distributeur, quand une magnifique machine, don de sa mère, trônait dans son petit local cuisine individuelle, alternant café, thé vert, menthe, citron, le tout sans sucre et pour finir un bouillon de tomate au tabasco qui acheva de détraquer ses intestins ; prendre une douche dans les vestiaires de la piscine, après avoir renoncé au terme de plusieurs tentatives assis sur le bord du bassin à descendre dans l’eau ; revenir à la chambre pour y prendre son gel douche et sa crème à cheveux, déambulation dégoulinante en peignoir puisqu’il avait déjà commencé ses ablutions lorsqu’il s’était aperçu de l’oubli ; et même régler le contraste de la télévision dans la salle commune, comme s’il n’était plus possible de supporter plus longtemps ce délire psychédélique qui lui arrachait les rétines chaque fois qu’il devait la traverser : cette dernière diversion fut d’ailleurs la plus efficace vu qu’il commença par embrouiller complètement la liste des canaux. Il ne compta pas les cigarettes qui orchestrèrent ce remue-ménage inconséquent. Mais à 10 heures il dut bien se rendre à l’évidence : il n’y avait plus rien d’autre à faire qu’attendre en spéculant sur l’heure du rendez-vous.

Alors, bien sûr, les livres.

Les livres. Ou LE Livre, ça revient strictement au même : quand on ne peut pas lire, qu’on saute toutes les demi-heures de l’un à l’autre (on peut même varier les genres, roman, essai, magazines hautement déconseillés) ou qu’on s’acharne sur un seul en misant sur le sérieux d’un acte de fidélité intellectuelle, quand bien même on prendrait des notes (lui se contentait de corner les pages où il trouvait une phrase intéressante), cela revient à laisser défiler des lignes jusqu’à la nausée… Peut-être le batifolage est-il légèrement plus déprimant, comme toute forme d’inconstance, “c’est bien connu !”… Les livres, les filles, les amis, même topo, quand ça passe pas mieux vaut congédier tout le monde. (Qu’on imagine par exemple ces journées où on se lève avec un mal de crâne purement abstrait qui s’apparente à un début de dégoût universel. Soit on reste cloîtré comme une bête, s’autorisant les uniques sorties où on ne risque de rencontrer que des anonymes, quitte à changer de boulangerie. Soit on appelle tout le monde. La deuxième solution relève de la pure folie. Ou d’un masochisme exacerbé.)

Alors les livres, ce matin-là, il n’osa même pas en ouvrir un.

L’idée-même d’une fiction, d’un récit (à ce stade tout alignement de phrases, aussi théorique soit-il, était pour lui récit) devenait quasiment odieuse : le réel ne tolérait dans ces moments où il est totalement polarisé par l’événement attendu aucune concurrence.

Odieuses les pérégrinations du gamin et de sa louve aux confins de la frontière mexicaine, atterrantes les réflexions des Stoïciens sur l’ataraxie, à peu près aussi con qu’une maxime de Confucius, illisibles les radotages sur la mémoire de l’amateur d’aubépines, et carrément abject tout ce qu’il aperçut malgré lui en couverture des magazines socio-philosophiques où il nota, assis sans espoir de secours dans son fauteuil de lecture, qu’untel se proposait d’analyser le tatouage comme un nouveau rapport d’appropriation au corps.

Et puis elle vint, sauveuse comme à son habitude.

— Oh, mais c’est la toilette des grands jours…

— Merci Annabelle, je prends ça comme un compliment. Et quel tact ! une vraie lanceuse de couteaux.

— Ou de dés.

— Et elle insiste.

— Désolé, Romuald, je ne suis pas allée à l’école du tact.

— Le tact, ça s’apprend dans la rue.

— Fort bien, donc vous êtes “lancé” comme un moteur d’avion.

— De sous-marin.

— Je déclare forfait tout de suite ?

— Je viens de me coucher.

— Poker ?

— Ja.

— Ist sie deutsch ?

— Weiss nicht.

— Weiss ich sie ?

— Joker.

— Joker ou poker ?

— Moitié-moitié.

— Vous savez que vous êtes peut-être le dernier parmi les jeunes gens de votre âge dont on peut dire : “Tiens, celui-là il a rendez-vous.” rien qu’à sa vêture ?

— C’est mon côté XIXème.

— C’est surtout votre côté couillon.

— Couillon, couillon ? quoi couillon ?

— Il est 10 heures et demi, Romuald. Personne, même parmi les jeunes gens décérébrés de votre âge, n’a rendez-vous avant 13 heures, et si j’en juge par ma fille, ne va à ce rendez-vous avant au moins 14 après trois textos de ré-aménagement horaire. Et à vous voir dans cet état, je crains que ce joli tee-shirt moutarde ne ressemble d’ici-là à un de ces vieux mouchoirs en tissu, pour le coup fortement usagé, que vous prisez tant.

— Ça y est, je suis plus démodé que vous c’est ça : je devrais répandre comme tout le monde ces immondes chiffons en papier roulés en boule dans tous les coins, c’est bien ça ?

— Non, vous savez Romuald, les gens les mettent aussi à la poubelle.

— Les gens ne sont même plus capables de tirer la chasse sur les aires d’autoroute et on a dû les rendre automatiques à cause de ça, c’est Woody Allen qui le dit, est-ce que je dois me changer ?

— Oui, Romuald, vous devez vous changer.

Ah, ah, magie ! activité, activité ! en s’y prenant bien, nettoyage de la chambre, aspirateur et serpillère, alignement des piles de livres, magazines (encore eux) et papiers qu’il faut relire pour savoir si on peut les foutre en l’air, rangement des placards, maintenant qu’il pouvait froisser les habits et dégouliner à grandes eaux tant qu’il voulait, le plus possible, joie du massacre, classement des vêtements par taille, fonction et dégradé de couleurs, les chaussettes dessinaient même approximativement un drapeau bleu-blanc-rouge quand il eut finit parce qu’à un moment il s’était imaginé à l’armée, en étirant bien méticuleusement chaque geste, en reculant jusqu’à l’hallucination cinétique l’art de la minutie, il pouvait facilement tenir jusqu’au début de l’après-midi. Mais attention à ne pas sauter l’heure du repas, le prendre en retard reviendrait à un petit suicide : le moindre sentiment de marginalité et c’était le plongeon dans l’Hadès la tête la première.

Aussi se rendit-il à la salle de restauration à midi pétant, petit rituel auquel il évitait de déroger parce qu’il tenait à se considérer comme un pensionnaire.

Il discuta avec ses compagnons de table, deux vieux fanatiques de pêche qui sentaient toujours le tabac et qu’il connaissait bien. Cela lui fit à moitié du bien. C’est-à-dire à moitié oublier le rendez-vous. Il avait renfilé des habits de tous les jours, sachant pourtant qu’il ne remettrait pas ceux du premier apprêtage, mais il fallait avant tout se donner l’impression que rien de spécial n’aurait lieu aujourd’hui.

— Catherine ne travaille pas aujourd’hui ?

C’était donc une coalition. Athéna canardait à tout va, c’était certain, elle vous fourrait des lances dans les mains de n’importe quel sagouin habituellement inoffensif. Dans dix secondes, ils allaient lui demander ce qu’ils comptaient faire tous les deux.

— Non, dit l’autre satrape, philistin jusque dans le jaune d’un œil bien acclimaté au pastis, elle m’a expliqué, à moi. Parce qu’elle m’aime bien. Elle a posé sa journée. Parce qu’aujourd’hui elle doit voir son bon ami. Eh oui…

Lorsqu’un piano à queue tombe du cinquième étage, il n’y a jamais personne en-dessous. Pour la bonne raison qu’un piano à queue ne tombe jamais du cinquième étage.

Là, si, les deux.

Bien sûr, il ne quitta pas la table. Il rit, si on pouvait appeler ça un rire car quiconque l’eût entendu de l’intérieur de sa boîte crânienne eût plutôt cru à un bloc de silex qu’on découpe à la meuleuse, par exemple. Il enchaîna avec tout ce qui lui traversa la tête et qu’il n’entendait plus lui-même. Apparemment, il avait même parlé du garçon, feignant d’être au courant, de l’avoir croisé une fois qui l’attendait, elle, dans sa voiture à la sortie. Finalement une brèche s’ouvrit pour qu’il puisse quitter la table sans paraître trop bizarre, ce fut du moins son sentiment.

Arrivé dans sa chambre il ouvrit lentement le placard à habits et tout aussi calmement entreprit de les jeter les uns après les autres par-dessus son épaule. Lorsqu’il en eut fini de cette opération table rase, il referma le placard et contempla le chantier d’étoffes qui carnavalisait la chambre, une chemise s’était accrochée aux rideaux et autre chose avant renversé une lampe. Lentement, très lentement, il ramassa son plus vieux jean, troué, celui avec lequel il avait passé l’écrit du bac de français. Il l’enfila, remit le tee-shirt moutarde qui pendait sur le dossier du fauteuil de lecture, maculé de sueur séchée.

C’est comme ça qu’il l’attendrait, son rendez-vous.

9.

— Alors comment ça s’est passé ?

— J’ai perdu trois litres d’eau, la tension est tombée à 9 et moi dans les vapes.

— Oh…

— Le mec avait un sourire que j’ai bien aimé, apparemment il avait été touché, pour lui mon truc c’était pas du flan, en tout cas ça l’était plus.

— Tu l’avais prévenu ?

— Tu penses bien. “Je suis un trouillard”, je lui ai dit. “Pas moi” il avait répondu. Un type vraiment sympa. Beau d’ailleurs. Il était passé de l’autre côté du lit, du brancard, je sais pas comment ça s’appelle, avec deux bandes papier dessus. J’avais perdu trois litres de flotte, c’était trempé, il a dû user deux rouleaux pour m’essuyer le dos, c’était galère pour le pansement. Je comprenais pas pourquoi il était devant moi. C’est comme si je revenais de je sais pas où. Y avait eu des images, deux je crois, deux espèces de tableaux en pente, un écran de cinéma qui s’ouvre comme une trappe. Plutôt agréables, une grande glissade. Mais alors le retour… Je voyais des perles de sueur, toutes petites, bien rondes, “mignonnes” j’ai envie de dire, là sur mon bras droit, comme un petit peuple qui s’était agglutiné pour me soutenir dans ma déconfiture. J’étais encore couché sur le côté, mais il était passé devant, il était plus derrière à me charcuter. Je crois que l’image que j’ai vraiment pas aimée c’est quand il a dit à propos de l’effet de l’anesthésie locale : “oh ben là c’est comme du bois”… Une planche, mon épaule était devenue une planche à cet endroit donc, et il était en train de creuser une petite concavité dedans, comme un ébéniste donc…

— C’est pas vrai, mon dieu mais qu’est-ce que j’ai mis au monde…

— Tu vois je voyais ma peau comme une écorce, un fruit qu’on épluche, j’avais envie de lui  dire : “Allez-y, pendez-moi à un crochet, creuser bien un sillon en spirale tout autour et épluchez-moi en tirant sur la peau pour me faire tourner, ça va se dérouler tout seul…” Ça il l’avait plus inventé à ce moment-là pour la faire rire, et elle avait ri.

— Et tu ne peux pas essayer de penser à autre chose ?

— Si, si ! bien sûr ! et je pensais vraiment à autre chose !… Il fallait absolument lui faire comprendre qu’il avait progressé, quand même un peu, depuis qu’elle l’avait mis au monde, justement.

— Ben oui, mais c’est dans le subconscient. Elle disait ça pour confirmer une idée qui nous mettait d’accord, une idée diplomatique mais avancée avec sincérité.

— Oui, c’est l’inconscient qui parle ou quelque chose comme ça, complètement tordu… Le pire c’est que ça me rappelle un rêve que j’ai fait une fois : je m’arrachais des espèces d’énormes boutons. Il faisait les gestes pour lui mimer ses gestes du rêve. Partout sur le corps, comme si ça avait été des capsules. Des pustules que j’enlevais comme des boutons-pression, ou des rustines. J’en avais partout, je pouvais faire ça sur tout mon corps et ça m’excitait. Ça se détachait tout seul, comme si ma peau avait été une pâte à tarte… Il lui racontait ça avec humour, et elle souriait encore.

— Après je lui ai demandé comment ça se faisait que je réagissais comme ça, j’étais désolé pour lui, en plus il devait y avoir d’autres patients derrière la porte… Il m’a répondu que c’était une sensibilité particulière. Mais qu’effectivement ça passait normalement avec l’âge, parce que j’avais précisé qu’avec moi ça empirait plutôt. C’est un peu comme si je lui confessais mes tares, mais évidemment avec le plaisir malin qu’on prend à les officialiser et en disant “sensibilité particulière”, il en avait reconnu l’existence, de cette espèce de “spécificité”. C’est grave hein ?…

Il lui racontait ce dialogue qu’il avait eu avec sa mère des années plus tôt.

— Mais pourquoi est-ce que je te raconte encore des trucs comme ça…

— On dirait une recette de cuisine.

Ça les fit rire tous les deux.

Ils s’étaient retrouvés dans le parc, comme prévu. Il avait fini par laisser tomber ses singeries et finalement il était sorti s’assoir sur un banc pour l’attendre, en se disant qu’elle finirait bien par le chercher ici.

— Et toi ? d’être infirmière, ça te renvoie à des trucs ?

— En tout cas je crois pas que ça fonctionne chez moi par associations d’idées…

— Ah oui, j’ai tendance…

— Ou des associations d’images plutôt…

— Tu trouves que je suis trop là-dedans ?

— J’ai pas dit ça et puis pour la consultation je n’ai pas passé les diplômes.

— Tu peux avoir un avis sans faire de psychanalyse.

— Oh là là, dis-moi que tu me demandes d’être sincère pendant que tu y es…

— Tu veux me mettre au comble du malaise.

— Qu’est-ce qui se passe. Tu es tendu ?

— Pas plus qu’hier…

— Moi je trouve que tu l’es à peine plus.

— Je n’ai pas assez dormi.

— Ah, ah…

— En fait, je n’ai pas vraiment dormi.

— En tout cas, pour répondre à ta question, si tu t’en souviens, ça ne me renvoie pas à mes puits noirs d’être infirmière…

— D’accord, je me demandais parce que moi je pourrais pas. Quand tu me parles d’un organe, j’ai l’impression de le sentir. Je le sens qui fonctionne là, à l’intérieur, qui “opère”, qui travaille… Le pire c’est le cœur, cette espèce de grosse pompe spongieuse… Rien que le mot “valve” me fait tourner de l’œil…

— Moi aussi, elle avait ri avant de répondre, enfin moi aussi j’imagine l’organe, je le sens, mais c’est ça qui me plaît au contraire. J’ai envie d’y mettre les mains, tu vois, comme les médecins chinois qui opèrent sans ouvrir la peau, tu vois ?

Il faisait froid, les rideaux d’une fin d’automne flottaient dans l’air, déchirés par endroit de courants d’air humide, portant déjà un peu de la glace de l’hiver, comme s’il allait encore venir, comme s’il n’était pas en train de passer, un trou de l’automne dans l’hiver évoquant mystérieusement le printemps dans la confrontation emmêlée des deux saisons mortes qui devraient accoucher de la vie, comme ça arrive dans certaines villes du nord de l’Europe. Où était-il allé imaginer qu’ils seraient allongés par terre à jouer avec des brins d’herbe ? Les malheureux, ils étaient encore tout aplatis dans la terre, confondus avec elle, jaunis et clairsemés comme pelage de vieux chien. Non, rien ne donnait même de loin l’envie de s’étendre.

— J’aime bien ta sœur.

— Ah ? tu la connais ?

— Oui, oui, on discute souvent toutes les deux quand elle vient te voir.

— Mais je n’en savais rien du tout…

— Si, si, elle passe me voir même. Parfois avant de te rendre visite. Parfois après.

— Okay…

— Elle t’aime beaucoup n’est-ce pas ?

— Je crois qu’elle a ce défaut effectivement…

— T’as le cynisme facile quand même…

— Et toi t’en laisses pas passer une…

— J’ai été handballeuse, que veux-tu.

— Ah oui ? tiens ? une sportive ?

— Ça t’étonne.

— Oui, ça m’étonne.

— And ?…

— Les sportifs sont dans une case à part.

— Pas tout à fait dans l’humanité donc ?

— Pour être honnête, ils me font un peu peur.

— Tu trouves ça con ?

— Non.

— Si, un peu. Je suis sûre que tu trouves ça un peu con.

— Bon, disons que je dois bien avoir une ou deux idées toutes faites sur le sujet.

— J’ai fait trois ans de sport-étude.

— D’accord.

— En fait je suis une chèvre, je peux courir des heures en plein soleil sans rien sentir. C’est même un peu pénible, je n’arrive jamais à m’épuiser. Des fois, j’aimerais bien, mais je peux vraiment courir sans fin…

— Je vois ce que tu veux dire. Et, tu as fait du handball au lycée pendant trois ans ?

— Oui. Aujourd’hui je le regrette. Mes parents m’ont laissé faire ça. Je voulais faire quelque chose de spécial. Mais j’aurais dû faire autre chose. Du théâtre. Je le regrette beaucoup. Je leur en veux même un peu.

— Yep… je vois, je vois… comme la leçon de piano qu’on aurait voulu prendre à cinq ans pour être virtuose quand on est adulte… enfin non, je sais, l’idée c’est pas d’être virtuose.

— Non, c’est pas d’être virtuose. C’est de faire du théâtre.

— Et tu en fais ?

— J’en ai fait.

— Longtemps ?

— Presque cinq ans.

— Sérieux, donc ?

— Ah oui, oui. Très sérieux. Je me suis posé la question de ne faire que ça.

— Et ?

— Et je suis devenue infirmière…

— Y en a qui te diraient que c’est une autre forme de jeu…

— Y en a oui, mais tu ne vas pas le faire.

— Non je ne vais pas le faire.

10.

— Cette nuit, je me suis réveillé vers 3 heures. J’avais fait un rêve, un cauchemar. On était plusieurs, moi, des copains d’enfance, ma sœur je crois, et mon père. Je ne sais pas trop quel âge on avait dans le rêve. Ça donnait l’impression d’être à la fois aujourd’hui et à l’époque où on avait douze ans. Bon, je te préviens c’est glauque. En fait, on avait tué quelqu’un, je ne sais pas qui, pas vraiment, une fille. Je ne sais pas qui l’avait tuée non plus. Un accident. L’un de nous, mais cela ne changeait pas grand-chose, tout le monde était coupable. J’étais coupable aussi, peut-être plus que les autres, peut-être c’était carrément moi le responsable, je ne sais pas. Il fallait se débarrasser du corps. Tout le rêve était plongé dans cette ambiance horrible de clandestinité de l’horreur. On allait être pris, on était des monstres. En même temps, le tout sur fond d’une espèce de légèreté, ou de bêtise, comme si c’était plus ou moins normal, comme un problème à régler par une communauté clandestine, un coup dur qu’il faut prendre en main, mais sans aucune solidarité entre les gens. L’impression que tout est toi du rêve en fait. Là où ça devient vraiment glauque, je suis désolé, c’est qu’on devait se passer les morceaux du corps, je me souviens d’un bras… par-dessus un mur, je me souviens en parpaings. Le mur qui est derrière chez mes parents en fait. Et là… mon père qui chapeaute l’opération, qui donne les directives. Et qui ne m’en veut pas, qui fait partie de l’horreur… Je me suis réveillé évidemment. Et là… un quart d’heure peut-être, je ne sais pas, mais vraiment un moment très long je suis resté persuadé que quelque part, dans les plis de mon passé, dans une tranche de temps qui serait enfouie au fond de ma mémoire et à laquelle je n’aurais pas accès, j’aurais tué quelqu’un. J’aurais commis accidentellement un meurtre. Et j’aurais passé peut-être quinze ans à essayer de l’oublier, de ne pas y penser. J’étais en sueur et je n’osais pas bouger, coincé entre les deux peurs de remonter à la surface ou de replonger trop profond dans le rêve… Une partie de moi me disait que j’étais en plein délire, une autre que c’était quand même la réalité et ce qui me terrorisait par-dessus tout c’était de me voir dans cette hésitation, comme si je contemplais mon esprit se prendre à son propre piège, se mentir consciemment. L’horreur la plus dure de toute se nourrissait de me voir dans cet état, incapable de trancher, de retenir au milieu de tous les courants de terreur qui me traversaient la certitude que j’étais bien celui qui se posait cette question : ai-je vraiment oublié que j’avais tué quelqu’un ?…

L’enregistrement s’arrêtait là. L’application dictaphone, avec son icône vieillotte, un micro des années 60, venait de refermer le fichier : “Catherine”.

Alors quoi ? l’idée c’était de lui donner l’enregistrement, c’est ça ? de lui faire écouter ce récit allumé d’un type qui raconte un cauchemar qui le met à poil ?

Il avait enregistré ça au petit matin quand les bruits du petit déjeuner l’avait délivré des solitudes de la nuit.

À ce moment-là, il paraissait tellement évident qu’il fallait lui faire écouter cette confession. Arrivé au bout de son errance dévastatrice, il concluait toujours par une de ces espèces de certitudes qui ne résistent pas au moindre changement d’ambiance, au lever du soleil, à l’éveil des autres, aux premiers mots  d’une conversation badine.

Et puis, une fois retirée dans les limbes où s’entrelacent les illusions comme des succubes narquois, la certitude laissait derrière elle ce sentiment d’impuissance, et surtout cette honte d’avoir encore une fois cédé à l’exaltation des décisions lapidaires. Laisser l’enregistrement sur une clé… le poser dans son casier… disparaître en laissant ce testament burlesque derrière lui…

Il avait marché dans les couloirs sans s’apercevoir de rien, seules ses oreilles notant l’activité naissante et le déploiement progressif de ce petit univers médicalisé et il était sorti par la porte de secours, visiblement, dans le prolongement des sous-sols de la laverie et marchait désormais dans la nature disciplinée du parc.

Le petit bosquet Jean-Jacques très XVIIIème siècle braillait rageusement  avec sa cargaison de pies, de corneilles, de corbeaux et autres oiseaux macabres de l’hiver.

Il y descendit.

Le petit bosquet était installé au fond d’une cuvette discrète dont les douces pentes entraînaient toute chose à converger vers elle pour finir comme au fond d’un évier.

Il y descendit en se laissant porter par l’inertie, résistant inconsciemment à la tentation de dévaler la pente d’un trait. Il zigzaguait légèrement, comme pourrait le faire un skieur et songeait vaguement à la spirale qu’il pourrait dessiner dans une course sur les bords de la cuvette s’il avait eu suffisamment de force et de résistance pour contredire la descente et orienter sa progression en cercles concentriques chaque fois plus petits.

Le banc platonicien l’attendait derrière des rideaux de friche et de feuilles persistantes, il s’y assit après avoir écarté machinalement des branches souples qui tombaient jusqu’au sol dans des froissements secs.

La pierre froide du banc conservait une espèce de mollesse attendrissante, on s’y asseyait avec l’impression qu’une fine pellicule de mousse légèrement élastique se creusait sous vos fesses pour vous accueillir confortablement.

Il laissa monter la sensation d’assouplissement le long de son dos, priant qu’elle atteigne ses épaules.

Il ne voyait pas. Ses yeux réels regardaient des régions qu’il ne pouvait décrire.

Son visage lui était désormais inconnu, un lointain souvenir qu’il recomposait sans passion sur la base des photographies, des vidéos et des miroirs où il avait pu apparaître depuis sa naissance.

Et le visage flottait maintenant dans les arbres confus.

Immense peut-être, mais les dimensions de l’espace n’avaient plus de sens.

Un visage ni fixe ni changeant, composé d’éléments géométriques qu’il serait possible de mesurer sans pourtant pouvoir dire où est la bouche, où est le nez…

Des concavités, des angles complexes, une armature osseuse, des grottes, des ravines, des éboulis, un tas de silex recouvert de ronces, une rivière glacée, des escarpements.

Visage de monstre, visage de clown, masque de carnaval, totem préhistorique dressé à l’âge de pierre.

Sa pensée prit la forme d’une jument qui venait se désaltérer sous une cascade. Indolente, absolument pas concernée par toute cette installation végétale et rocheuse qui semblait trouver sa logique dans le déséquilibre. Comme une passante qui note l’originalité d’une scène de rue sans que ça ne dérange ses affaires le moins du monde.

Elle prit alors la forme d’une vieille femme qui traîne un cabas écossais et se penche pour ramasser un champignon, un caillou, une plante qu’elle coupe ras le pied avec son couteau biscornu avant de la ranger par des gestes sûrs au fond du cabas.

Elle se redresse, elle s’essuie le front avec un petit mouchoir qu’elle a déplié, elle en profite pour se moucher et, après s’être assise quelques instants au bord du petit bassin où glougloute la cascade, elle caresse la jument qui lui ressemble et s’éloigne de son pas tranquille entre les buissons.

Le visage reste présent dans les branchages, sur les rochers, entre les lianes desséchées des espèces qui meurent l’hiver.

Une voix respire à travers les choses et elle dit son prénom, le répète, longue à travers son propre écho. Romuald, Romuald…

Peut-être a-t-il rouvert les yeux, mais les choses se remettent en place. Le banc redevient blanc et froid. Sa souplesse l’a quitté et demande au visiteur de repartir, comme si la séance était terminée.

Impossible de dire depuis combien de temps on l’appelle.

Et on continue à l’appeler tandis qu’il remonte avec une étrange et totale absence de questions les bords de la cuvette.

La voix d’Annabelle n’est même plus un fil rouge.

Il avance comme un mort.

11.

Le spectacle de sa chambre le frappe comme une gifle en plein visage. Annabelle est méconnaissable.

C’est un charnier. Une bauge.

Tout a pris l’apparence d’un débordement d’égout qui se serait solidifié pour tout recouvrir.

Des liquides ont été renversés et laissé des tâches sombres sur le matelas mis à nu qui ressemble à une lèpre.

Au sol du vomis a séché en plusieurs endroits qu’on pourrait racler.

L’un des rideaux est roulé en boule sous la fenêtre.

Il se souvient maintenant de l’avoir ouverte, d’être monté sur le rebord et d’avoir essayé de vomir ou de pisser dans le vide.

Impossible de savoir de quel côté mais apparemment il avait manqué de maîtrise.

Le pièce tout entière est baignée de courants d’air froid. On sent qu’une volonté d’assainissement a pris des directives et décidé qu’un recours au lance-flammes ne pouvait être évité qu’au prix d’une grande séance d’aération purificatrice.

Le courant d’air a presque une odeur d’eau de javel.

Deux mouchoirs en papier roulés en boule ont eu le temps de sécher. On dirait deux petites pâtisseries en sucre cassant qui trônent sur le bord du lit.

À travers le bourdonnement brûlant qui lui détraque le cerveau, Romuald sent l’envie d’aller les subtiliser avant que d’autres regards ne les identifient, mais il sent aussi qu’on l’a privé de toute liberté de mouvement, et cette fois légalement.

Le petit comité d’accueil qui l’escorte tacitement est très avare de commentaires. De toute façon, il n’en attend pas : tout est suffisamment parlant.

Reste à savoir maintenant comment les autres vont négocier l’affaire.

Il sent bien qu’il serait ridicule de se mettre à pleurer. Le cinéma, encore le cinéma… Il pourrait céder à la panique, comme à un soulagement. Mais cela fait trop longtemps maintenant qu’il sait que la panique n’est finalement qu’une facilité de plus.

Il suit le mouvement. Ou plutôt il est emporté par le mouvement du groupe dont certains le précèdent et d’autres le suivent : un ou deux infirmiers qui ouvrent la marche suivis du directeur, et derrière lui la femme de ménage, l’infortunée toute-première spectatrice du carnage, suivie elle-même d’une Annabelle murée dans le silence.

— Vous comprenez bien, Monsieur Sancier, qu’une affaire comme celle-ci pourrait rapidement prendre une tournure pénale.

C’est un homme rond et élégant. Cultivé à la manière dont les directeurs d’hôpitaux peuvent l’être : des livres de médecine antique se disputant la bibliothèque vitrée de son bureau avec un traité d’œnologie dont il est le co-auteur et l’intégralité des romans d’Alexandre Dumas, qu’il prise pour l’occasion qu’il lui donne de parler d’histoire en citant des références littéraires.

Un homme qui, réellement, apprend chaque soir de nouveaux mots dans le dictionnaire, en suivant l’ordre alphabétique (“mais pas toujours !”).

— Lorsque nous avons décidé de vous accepter dans notre établissement, c’était à certaines conditions auxquelles vous avez vous-même souscrit et que nous avons pris le temps de définir très précisément. Votre mère…

Assise de guingois sur une des chaises pliantes amenées exprès pour l’affaire, la femme de ménage semble encore avoir sous les yeux une photographie grand format du sinistre.

— Un accord de confiance, en somme, que vous venez de rompre.

Les deux infirmiers, professionnels, observent l’accusé, debout de part et d’autre du bureau. Tout à l’heure, il lui ont pris la tension et administré un breuvage fortement sucré que Romuald sent encore descendre le long de sa gorge et s’agglutiner à l’entrée de son estomac, qui n’est plus que douleur. On sent que leur rôle se résume à apporter une caution médicale à l’interrogatoire. Annabelle, elle, se tient debout près de la porte, sur la touche.

— Votre acte remet en cause toute cette confiance que nous vous avons accordée.

— Pardonnez-moi, Monsieur le directeur : vous êtes prêtre ?

Cette phrase n’était pas sortie de sa tête. Aucune ne sortirait, il s’était enraciné ce mot d’ordre dans le crâne comme une ligne de conduite pour se cadrer tout le temps que cette mécanique si prévisible estimerait nécessaire de continuer à tourner. C’était finalement ce qu’il ne pourrait pas se reprocher quoi qu’il arrive : ne pas compromettre plus ceux qui comptaient. Ceux qui comptaient pour lui, même s’ils ne comptaient plus sur lui.

— Madame d’Étretat, en particulier…

— Ne parle pas d’Annabelle, sombre merde assise sur tes fonds de pension américains, ne parle pas d’Annabelle où je t’ouvre les viscères avec les dents…

— Nous n’avons encore contacté personne. Nous voulions avoir avec vous cet entretien auparavant. Mais vous ne semblez guère disposé…

— Tu ne sais pas lire, tu es un singe endimanché et l’humanité souffre de ta seule existence.

— Je ne comprends pas qu’un homme de votre intelligence, un homme de lettres…

— Appuie sur les guillemets crétin, ta main est trop gauche pour écrire en italique.

— Le vol que vous avez commis entraîne malheureusement des conséquences graves…

— Les conséquences d’un acte sont des préjugés d’école dans ta bouche de sagouin.

— Vous nous voyez obligés de nous séparer de vous.

— Mais il me licencie : ce connard me licencie !

— Nous ne donnerons pas de suites judiciaires au vol, ni, même s’il n’y a pas eu effraction, à la violation d’un local sécurisé, dont vous aviez donc subtilisé la clé. Mais sur le plan strictement thérapeutique, vous comprendrez bien sûr que toute perspective soit désormais, comment dire… “entravée” ? c’est ça n’est-ce pas, “entravée” ? vous qui aimez les mots…

— Au tribunal des âmes tu vas prendre cher, très cher mon salaud. Ma mère a sué sang et eau toute sa vie pour engraisser des animaux de ton acabit. Elle est allée au travail avec des 40° de fièvre. Elle est allée au travail avec des lumbagos, des maux de tête, un dos en compote, une sciatique, une hernie discale, des lombes ratatinées, elle nous a crié dessus à cause de toi espèce de porc, elle a même giflé mon père, étendu dans la cuisine, elle qui fulminait, elle qui a écrasé la voiture dans un saule de la cour, espèce de salaud, espèce de sombre salaud…

— Si vous ne désirez rien ajouter, Monsieur Sancier, il ne nous reste qu’à appeler votre famille.

— Je m’en charge.

Elle avait dit ça. Rien que ça.

Sans bouger de sa place près de la porte.

Romuald ne se retourna pas. Il ne pouvait pas. Il ne se posa même pas la question. On lui aurait servi un flingue sur un plateau qu’il eût appuyé sur la détente rien que pour ne pas se retourner.

On accorda le coup de fil, en faisant sentir à l’endroit de Romuald qu’il s’agissait d’une sorte de faveur, car les satrapes actuels adorent s’en remettre à l’honneur magnanime. Ce sont des chevaliers.

La séance était levée et la femme de ménage donna à Romuald un long et beau regard compatissant qu’il accepta par un sourire muet d’excuse comme si sa damnation sur terre était de faire souffrir toutes les mères qu’elle porte.

L’un des infirmiers s’offrit lui un petit sourire de supériorité.

Annabelle avait déjà disparu et Romuald se retrouva seul au milieu du couloir étrangement déserté, mais calme, mais propre.

Il avança. Pour avancer.

Il avait compris qu’il devait maintenant attendre la suite dans sa chambre, qu’on viendrait nettoyer.

La glace de la salle de bain lui donna le verdict final : ils venaient de juger un épouvantail.

12.

C’était bien un lac. Un lac de sang peut-être mais non, ce n’était pas une image, il avait bien ramé, il en avait la conviction, il sentait encore la lacération des cheveux sur sa paume dans la main qui avait servi à les empoigner.

C’était bien son oncle. La ressemblance avec son père était parfois troublante mais pas là : son père n’aurait jamais chanté debout dans une barque comme un gondolier.

Il était mort, oui il était mort et Romuald avait ramé à son tour.

Il avait peut-être ramé d’une seule main, comme on conduit parfois, l’autre tenant la chevelure qui traînait le corps mort dans l’eau toute aussi morte qui ne voulait pas se laisser traverser.

C’était l’hiver, oui c’était l’hiver.

C’est toujours un peu l’hiver quand on a compris qu’il n’y avait que la mélancolie qu’on puisse emporter où que ce soit.

L’automne lui ressemble souvent.

Surtout si on change de pays.

En montant plus au nord.

À Copenhague, par exemple.

Où il avait vécu trois ans.

Le souvenir des bassins, cinq il croit, et leur forme semi-géométrique dont le dessin était suffisamment énigmatique, entre magie artistique et plan d’aménagement du territoire, pour inspirer à une fille qu’il avait rencontrée le motif de son tatouage sur le bras droit.

À Copenhague, par exemple, à chaque fois qu’il sortait de l’automne, il croyait avoir fini de traverser l’hiver. Et les trois fois, l’énergie accumulée pour se lancer dans le printemps s’était ébrouée un peu comme un chien qui sort de l’eau avec le bâton qu’on lui a jeté, avant de s’épuiser peu à peu en réalisant la somme du froid et de la nuit encore à parcourir.

Les bassins de Nørrebrogade. Illusion de lacs puisqu’il avait appris, la deuxième année seulement, qu’ils n’avaient été conçus que pour servir de coupe-feu : cinquante centimètres d’eau où il était impossible de se noyer.

Cinquante centimètres d’eau bien loin des profondeurs abyssales que promettait cette surface plane, sombre et néanmoins réfléchissante en pleine capitale.

Cinquante centimètres d’eau où il était possible de marcher.

La barque n’était pas une invention.

Elle ponctuait tout. Jeanne l’avait dit.

Il l’avait tiré. Il l’avait remorqué jusqu’à la rive et jusqu’à l’aube. Oui, il avait fait ça.

Il avait laissé glisser comme une longue traîne de mariée rouge sang le corps de l’oncle mort dans l’eau de la nuit.

Au petit matin, il avait remonté le corps hors de l’eau.

Il avait fallu descendre de la barque et il se souvient très bien de l’instant furtif en équilibre où un pied est encore posé sur le fond de la barque tandis que l’autre s’affirme sur le sol à en tester la stabilité en songeant que si la barque s’écarte de la rive cela fera comme un compas dont l’ouverture maximale est impossible à imaginer.

Alors il l’avait sorti de l’eau. Remonté sur la berge. Et la police était arrivée. Il leur avait expliqué, il se souvient avec des gestes qui mimaient l’essentiel de l’action : ramer, saisir, tirer, échouer, reprendre ses forces, abandonner, serrer le poing, dériver…

Aujourd’hui, assis sur la cuvette fermée des wc de sa petite salle de bain de chambre d’hôpital, il revoyait la lune.

Il la revoyait rouge lorsqu’un poing lourd s’abattit plusieurs fois sur la porte qu’il ne se rappelait pas avoir fermée.

Il pouvait tout aussi bien attendre qu’on la défonce, ce qui finirait tôt ou tard par arriver s’il persistait dans cette attitude. Mais le cinéma était bel et bien terminé et il se leva, sans fatigue particulière, sans raideur même, presque normalement, la première fois depuis des années.

Elle était là bien sûr et se détourna immédiatement pour avancer plus loin dans la chambre. Il la suivit de quelques pas et lorsqu’elle se retourna, toute trace de douleur ou de mécontentement avait disparu de son visage.

C’était autre chose. Plus même que le visage du pardon, le visage, peut-être, que l’humanité peut avoir juste après le pardon, chez les êtres qui vivent hors du temps, hors de la chaîne des causes et des conséquences et pour qui chaque événement contient en lui-même ses propres déploiements à l’instant où il survient : le visage des êtres libres dont il ne ferait jamais partie.

C’était autre chose et c’était comme si des mois s’étaient écoulés tout en montrant que désormais tout serait marqué par l’existence de la nuit dernière : lui et Annabelle se retrouvaient comme après la fin de toute chose, là où tout est su, là où tout a déjà été dit.

— C’est toi qui lui diras.

— Je sais.

— Parfait. Ta mère et ta sœur ne sont pas au courant, j’ai raconté au directeur qu’elles n’étaient pas joignables.

— Elle arrive quand ?

— Elle prend à 18 heures, elle est de nuit et je me doute que tu le sais très bien.

— Annabelle…

— Non, Romuald, tu es plus fin que ça, même là…

— Merci.

— Merci à toi.

— Je mets le tee-shirt moutarde ?

Elle le serra dans ses bras. Lui aussi. Il avait envie de lui donner un vrai baiser.

13.

À 17h30, il était assis dans le hall d’entrée.

À 17h45, elle arriva.

D’abord il la reconnut sans la reconnaître puis il comprit pourquoi : elle était habillée comme pour un voyage.

— Je suis désolée Catherine.

— Tu les as prises dans ma poche ?

— Oui.

— Quand je suis allée chercher du café ?

— Oui.

— On y va ?

— Oui.

14.

À travers les vitres sales du bus un paysage sans nom défilait depuis maintenant trois heures lorsqu’ils arrivèrent dans un petit village perdu dans de grandes montagnes.

L’idée venait d’elle et elle n’avait presque pas eu à la formuler.

Sur le trajet, ils avaient peu parlé, gros tous les deux sans doute d’une attente qui les laissaient perplexes, étonnés d’eux-mêmes. Étaient-ils en train de jouer ?

Catherine était toutefois plus détendue, effectuant plus librement les gestes nécessaires de ce nouveau monde. Elle avait tendu les tickets avec seulement un signe de tête au chauffeur et s’était immédiatement engouffrée dans l’allée centrale entre des rangs vides, à l’exception d’un homme emmitouflé dans un vieil anorack et qui semblait dormir contre la vitre.

— Et ton copain ?

Le fait de dire ça lui apprit à lui-même le nouvel état dans lequel il se trouvait, état qu’accompagnaient le sentiment grisant de l’inédit et l’impression d’avoir ouvert une nouvelle dimension en lui-même : avoir dit cette phrase était le signal qu’il se rapprochait plus précisément de sa propre pensée, de la voix intime qui bavardait en lui depuis toujours et qui paraissait maintenant décidée à paraître en public.

Depuis toujours, d’ailleurs, peut-être pas, mais en tout cas depuis longtemps, depuis très longtemps.

— Tu parles de mon copain ?

Il ne répondit pas mais comme son silence ne suffisait pas pour qu’elle poursuivre il dut continuer :

— Oui, je parle de ton copain. Et je pose la question de savoir ce qu’il pense de notre expédition nocturne.

Catherine se mit à rire. Ce fut très étonnant mais pas désagréable pour autant. Pourquoi pas, elle pouvait bien rire, c’était une réponse. Pourtant elle précisa :

— Je crois qu’il n’en pense strictement rien.

Ils n’avaient finalement pas parlé vraiment de leur passé les deux fois où ils avaient discuté.

En tout cas pas du passé sentimental.

Qui est peut-être le seul passé des gens qui se rencontrent sur un fond de séduction amoureuse.

Alors il se lança. Pourquoi pas, ça aussi c’était une réponse, en admettant que Catherine ait posé la moindre question.

Bientôt elle le coupa :

— Ça veut dire qu’aucune des filles avec qui ça a compté un peu sérieusement n’était finalement la même avant et après votre rupture ?

— Ça veut dire ça, oui. Gros sentiment d’imposture, d’elles ou de moi.

— Comme tout le monde non ?

— Bien sûr, mais, je ne sais pas… c’est horrible à dire…

— La nuit, le bus, on ne sait même pas où on est… on ne sait même pas si on est encore en vie ! tu peux bien parler non ?

— C’est prétentieux, c’est horriblement prétentieux : j’ai dû lire des choses atrocement vulgaires…

— Tu parles d’elles ?

— De leur lettre, enfin du mail qu’elles t’envoient après… après que tu les as quittées… pour te dire qu’elles ont trouvé quelqu’un d’autre… qu’elles veulent te l’apprendre elles-mêmes… qu’elles avaient besoin de temps, qu’elles se rendent compte maintenant…

— T’as peut-être mis la barre pas assez haut.

— Ah c’est marrant, d’habitude on me reproche le contraire.

— Je la fais ? tu la fais ? allez je la fais : ça revient au même.

Ils rirent et se prirent même un peu par l’épaule, il ne sut trop comment ni ce qui s’était exactement passé, comme gestes.

— Et pourquoi tu ne réponds jamais ? ça fait pas mal de trucs que tu me racontes où ta déception, ta colère je sais pas sont un peu le mot de la fin, sans que tu répondes rien… L’idée c’est d’exprimer le mépris.

— L’idée c’est que ce que je pourrais répondre est mortel.

— Oh oh…

— Nan mais je veux dire… oui mortel, très violent… y compris pour moi… le type qui tire devant la glace et reçoit la balle en plein crâne, alors que le miroir est intact…

— Et tu as peur qu’elles se suicident après ?…

— Ça m’est arrivé de me taire à cause de ça… ou plutôt non, ça m’est arrivé de penser ça après avoir écrit… mais plus maintenant.

— Quand même, les deux fois tu n’écris pas.

— Elles ne comprendraient pas.

— Elles sont connes ?

— Elles sont d’un autre bois… elles ne comprendraient pas, se braqueraient, me plaindraient j’en sais rien mais ne comprendraient pas : c’est ça qui est réellement mortel…

Ils s’étaient bien arrêtés dans une dizaine de trous paumés. Chaque fois on voyait par la vitre la même place rose saumon avec sa fontaine, et puis une auberge, une poste qui avait dû fermer deux ans plus tôt, un rendez-vous des chasseurs qui proposait un groupe de vielle et de banjo irlandais pour la soirée, une station essence, pompes couvertes de coulures de rouille, sol huileux, « géricane » à l’abandon…

Mais cette fois Catherine se leva, on y était.

Quand ils arrivèrent à sa hauteur, le bonhomme se tourna vers elle :

— Alors petite, on a décidé de venir revoir du pays ?

C’était Jérôme. Un Jérôme transformé. Devenu homme, plus gros, plus fort, plus barbu, mais toujours ce visage d’enfant, c’est en tout cas ce qu’il comprit du petit dialogue qu’ils eurent tous les deux en descendant du bus. Et bizarrement c’était aussi ses propres impressions.

— Vous allez où comme ça ?

— Il faut que je lui montre quelque chose, Romuald n’a pas pris l’air depuis un bout de temps… Je voudrais l’emmener aux Ravelles…

— À cette heure-là ? par ce froid ? bon sang gamine (il semblait son aîné d’une dizaine d’années) tu n’as toujours pas froid aux yeux… Tu vas passer par la Minaude ? Bon, en tout cas vous venez prendre le canon à la maison, c’est sur votre route…

Elle avait acquiescé sans vraiment répondre à ses questions. Cette fille maîtrisait décidément l’art de la conversation. Elle savait se taire sans froisser.

On fut bientôt chez Jérôme, trentenaire célibataire qui travaillait le bois dans la région.

Après la traversée de la cour où trônait désœuvré du vieux matériel agricole qui avait dû échouer là quand la génération précédente avait eu fini de s’éteindre, Jérôme cogna lourdement trois fois sur le chambranle d’une porte massive contre laquelle la vieille ferme semblait s’appuyer de tout son poids ventru.

— Tu n’habites plus seul dis-moi ?

— Tu vas voir…

On entendit plutôt : trois jappements mats qui eurent suffit à renvoyer au berceau le plus endurci des malfrats, résonnèrent dans ce qui semblait être la cuisine, de plain-pied certainement avec la cour boueuse, et on entendit l’animal se rapprocher de la porte avec une lenteur majestueuse, confiante en la voix du maître de retour, ses griffes raclant légèrement un sol qu’on devinait de pierre, de carreaux lourds, peut-être des tomettes rouges.

Un splendide Berger allemand apparut enfin, stoïquement assis sur ses pattes arrière en plein milieu de l’entrée.

Après un rapide examen aux deux visiteurs qui encadraient sa moitié humaine, la bête se déroba avec la célérité étonnante d’un animal beaucoup plus petit, et finit allongée près de la cheminée, qui déployait comme par enchantement le spectacle infernal d’un feu vrombissant derrière la vitre d’insert.

La cuisine minérale du sol au plafond en était zébrée d’éclairs rouges qui venaient tour à tour lécher chaque objet du décor sous les poutres sombrement alignées : une table rectangulaire de bois sombre, surmontée d’un plateau en ciment qui lui donnait des reflets gris-bleu, comme un miroir, une huche à bois, une bibliothèque, dans un coin un ordinateur portable dont la veilleuse s’allumait et s’éteignait progressivement, comme un battement de cœur…

— Attendez-moi là, faites attention c’est en désordre, je ne sais plus où j’ai laissé la cognée pour fendre le bois, je fais ça à la maison, je vais allumer. L’ancien camarade de Catherine semblait découper ses phrases comme il fendait les bûches, avec une sorte de joie méthodique, par coups nets et propres qui laissaient chaque tronçon sans écharde nettement séparé des autres. Comme s’il n’attendait pas qu’on réponde avant d’exprimer l’idée suivante.

Jérôme disparut dans une pièce qui s’ouvrait par le fond de la cuisine et en le suivant du regard à travers la pénombre endiablée, Romuald nota le scintillement cuivré d’une batterie d’ustensiles biscornus, accrochés par dizaines au mur comme dans un vieux laboratoire médiéval.

Il sentait son souffle à elle près de lui, il entendait presque le mouvement de ses cheveux quand elle s’approcha tout près à côté pour contempler à son tour la pièce et lui prendre la main.

La lumière se fit d’un coup. Il chercha Catherine et la trouva accroupie en train de flatter la grosse bête qui essayait de lui lécher les doigts en poussant de petits gémissements satisfaits.

— C’est le bazar, comme on dit, ne faites pas attention. Ah tu as fait connaissance avec Bella ?

— Ça ne m’étonne pas que tu finisses avec un chien.

— Tu sais, moi, les filles, je sais pas trop quoi en faire.

— Eh bien vous allez vous entendre, je t’amène un grand cœur brisé vois-tu…

En guise de bazar, la pièce offrait en réalité le modèle d’un mariage enfin réussi entre les nécessités de la vie et le goût d’un dépouillement presque moderne.

Au sol, effectivement pierreux, mais de dalles blanches et assez petites, ne traînaient que quelques outils, en tas compliqué près de la porte d’entrée, une paire de bottes Aigle rembourrée de mouton, un cageot plein de noix, mises à sécher près de l’âtre, et la fameuse cognée, effectivement posée à plat un peu devant la couchette du Berger allemand. Une tresse d’oignons attendait sur la table d’être suspendue au cellier. Finalement, tout paraissait à sa place, répondant à la fois aux deux logiques de la vie rurale et d’une esthétisation soucieuse d’apaiser le regard en ne lui offrant rien qui parût n’avoir été pensé. La hachette de Jérôme, la gouge qui semblait avoir enfin trouvé une position d’équilibre sur un tabouret et les autres outils de son travail ne prenaient aucune dimension symbolique édifiante, et en même temps ils semblaient quand même retirés de leur quotidien. Tout en gardant leur fonction, ils semblaient au repos et profitaient de celui-ci pour se laisser contempler. On était plus dans un parc naturel où l’art a été rendu à la nature que dans un musée, où la nature s’efface derrière lui.

Mais c’est surtout le plateau de la table qui retint un instant l’attention de Romuald. On aurait dit ce nouveau ciment qu’on voit dans les appartements des citadins aisés. Une sorte de ciment brossé, qui avait perdu toute aspérité au point qu’on avait en permanence envie de le caresser, pour vérifier sa texture. Au point qu’on essayait en douce de se regarder dedans. Romuald chassa rapidement l’idée qu’il eut d’y voir incrustés des morceaux de faïence, ou des pierres, qui auraient abîmé cette splendeur d’onctuosité d’un surchargement barbare.

— Alors tu as fini par revenir nous voir ?

Il avait dit ça en s’installant à table et ils prirent chacun une chaise tandis qu’il se mettait à déboucher la bouteille d’eau-de-vie.

— Comme je t’ai dit, je voulais montrer quelque chose à Romuald, et il n’y a qu’ici…

Elle s’était interrompue sous le coup d’une émotion qui lui demandait de prendre son temps avant d’en dire plus.

Jérôme n’eut absolument pas l’air embarrassé d’avoir apparemment réveillé de vieilles douleurs. Il fallait bien commencer par là, semblait-il penser, autrement on va s’empêtrer dans des phrases fausses. Catherine elle-même, même frappée, répondait sans relever aucune inconvenance dans la brutalité directe de la question qu’avait posée Jérôme. Oui elle revenait après toutes ces années et la visite de Romuald entrait dans cette décision, sans en être le motif initial.

On avait déjà repris une deuxième goûte, que Jérôme servait dans de petits verres de cristal très ouvragés, quand Catherine évoqua plus clairement le cas d’une noyade qui avait entraîné son départ, quelques années plus tard, quand elle avait été en âge de vivre seule en ville, et que sa mère avait elle-même choisi de quitter le village, sans doute en grande partie pour que Catherine n’éprouve aucune culpabilité de l’avoir abandonnée là, sur les lieux du drame.

— J’étais là, Catherine, j’étais au village ce jour-là. Il y a rien que tu aurais pu faire. L’eau était profonde, il faisait un temps de chien et votre barque aurait dû être consolidée depuis belle lurette, ton père le savait. On ne porte pas la connerie de ses pères sur les épaules !

— Tiens, celle-là, elle est peut-être valable pour toi mon vieux Romuald…

Mon vieux Romuald… qu’éprouvait-il lorsqu’elle s’adressait maintenant à lui avec cette familiarité potache ? Mais la question n’eut pas le temps de s’installer, il fallait écouter, c’était évident, écouter…

— Je jouais sur le barrage ce jour-là (je parle pour Romuald) et effectivement c’était un sacré temps de chien ! C’est d’ailleurs pour ça que j’étais allée traîner par là-bas : le “barrage électrique” comme on l’appelait, il n’y avait rien de plus beau que de voir l’eau se mettre à danser au pied de la falaise de béton. Tout un monde incroyable en bas : d’énormes remous, de l’écume presque, des vagues en tout cas qui se démontaient les unes les autres comme si elles voulaient que leur combat fasse exploser la grosse muraille…

— Et tu es tombée.

— Oui, je suis tombée…

— Son père l’a vue, il a sauté dans la barque, j’étais là mais trop loin pour l’empêcher ou monter avec lui. Il m’aurait cassé la gueule de toute façon.

— Et je suis remontée. J’avais bien bu la tasse, mais ce n’était rien. Deux jours plus tard, oui, j’étais en compote avec toutes les articulations douloureuses comme tu n’imagines pas, je me déplaçais comme un croque-mitaine… Je me souviens, ça faisait peur aux gamins.

— Oui, la petite Blanchette du père Holgard était terrorisée en pensant que c’était pas toi qui étais revenue !

— Et son frère, Éric, qui m’imitait en poussant des hurlements… Six siècles plus tôt, on m’aurait brûlée vive, peut-être moins. Sans compter que j’étais complètement défigurée, le visage tout rouge, boursouflé et mon corps couverts de plaies larges comme une main. J’ai évité les miroirs pendant des semaines, mais mon corps… je n’arrêtais pas de contempler les brûlures, on aurait dit que je pouvais voir l’intérieur à travers la peau tellement elle était fine où les rochers et même l’eau (je te jure elle était devenue dure et râpeuse comme la pierre-ponce), là où les deux l’avaient râpée.

— Il y a des turbines au pied du barrage, sous l’eau, de grands trous dans la paroi avec des hélices, il en faut pas plus pour retourner l’imagination des gens par ici.

— Vous le connaissiez bien le père de Catherine, c’était un ami à vous ? Romuald avait demandé ça au troisième verre, celui-ci compris.

— Eh bien c’était mon oncle… Oui, Catherine et moi on est cousins. Alors forcément, j’en ai fait des choses avec lui, à la campagne. Nos pères s’entendaient bien. Le mien ne s’en est pas vraiment remis. D’ailleurs il avait peur que tu croies qu’il t’en voulait Catherine.

— Et la barque ? À un autre moment, il se serait tiré une balle dans le ventre plutôt que de poser une question pareille à cet instant de la conversation, d’ailleurs il avala d’un trait le quatrième verre dès qu’elle fut posée.

— On l’a détruite. On l’a brûlée même. On est un peu viking dans le coin, avait répondu Catherine à la place de Jérôme qui en profita pour allumer la roulée qu’il confectionnait depuis quelques temps tout en parlant.

Alors la chienne se leva et vint caler son museau sur les cuisses de Romuald, qui se mit à lui gratter les oreilles.

La liqueur, de la poire, Williams à n’en pas douter, continuait à faire son œuvre. La chaleur n’était plus celle de la pièce, plus celle du foyer, elle était la chaleur de l’ivresse et des mots et il se sentait grandir, s’étaler dans tout l’espace de la cuisine rustique, qui ressemblait maintenant à une crypte, vaste et immaculée.

Elle lui prit la main à nouveau. Ou plutôt elle posa sa main sur la sienne, qui reposait sur le plateau onctueux de la table.

Machinalement il se mit à caresser le ciment, de plus en plus fasciné par sa lisseur impeccable et la main de Catherine qui tournait avec la sienne. Le chien d’un côté qui avait enfoncé sa truffe dans sa paume, Catherine de l’autre qui regardait aussi leur deux mains tourner sur la table, véritable chef d’œuvre d’un bûcheron dont le regard se perdait maintenant dans la fumée de sa cigarette, Romuald se sentit s’enfoncer dans une chaleur pleine, débordante, absolue…

15.

À la sortie de la cour, Catherine lui prit le bras et l’emmena d’autorité sur la droite où la route montait sur une pente assez raide.

Le froid le dégrisa d’un coup.

— La Minaude ? c’est ça ?

— Tu apprends vite, dis-moi…

— J’essaie. Pour un peu je te prendrais par la taille.

— Pour un peu, et pour beaucoup ?

C’est donc comme un couple qu’ils entrèrent dans le verger totalement abandonné.

Les deux barrières de l’entrée gisaient de part et d’autre emmêlées de ronces qui avaient poussé à travers leur grillage et semblaient devoir les immobiliser dans cette posture d’après-monde jusqu’à la fin de temps.

— On va entrer par-derrière mais je veux te montrer le jardin avant.

Ils avancèrent encore un peu jusqu’à ce qu’une espèce de frontière naturelle et invisible se tienne devant eux comme pour délimiter un nouvel espace, fait d’arbres squelettiques, décharnés, enchevêtrés les uns dans les autres.

Ils franchirent une infime pellicule d’air, se tenant encore l’un à l’autre, et se retrouvèrent entourés par les ancêtres des arbres, qui paraissaient avoir quitté la vie et la terre en laissant derrière eux leur ombre bienveillante comme un vestige de sagesse éternelle.

— Tu as bien sûr la poésie des arbres ?…

— Je connais une colline où ils sont trois ou quatre, regroupés en cercle.

— Trois, ou quatre ? Tiens, là-bas ce sont les ruines du poulailler. Ma grand-mère était très forte pour dresser des barricades et creuser des pièges. Elle enfouissait même le grillage, cinquante centimètres au moins, pour que les fouines ou les belettes n’aillent pas faire un carnage en creusant dessous.

Auprès du poulailler en ruine, il vit un rosier, dévoré par les orties et les ronces, qui parvenait encore à présenter quelques fleurs dont il ne distinguait pas la couleur dans la nuit.

Avant qu’il ait eu le temps de s’appesantir dans leur contemplation, encore une fois d’autorité elle l’entraîna à travers la friche jusqu’à une vieille porte.

La maison était apparue d’un coup, une maison de grand-mère, petite, solide, sans fioriture, retapée juste ce qu’il fallait pour tenir debout chaque fois qu’elle était restée inoccupée, ce qui avait dû arriver tous les cinquante ans depuis deux siècles.

— Elle n’est pas fermée, il suffit d’avoir le coup de main.

Elle se colla contre la porte et fit jouer la poignée. On entendit un loquet tomber et la porte s’ouvrit.

Un local à bois, une remise, quelque chose qui n’était pas une pièce à vivre, très petite, comme une anti-chambre de campagne, avec une autre porte en face et une échelle à sa gauche.

— Suis-moi.

Elle gravit les barreaux et se retrouva à deux mètres du sol, sur un autre plancher, ouvert sur le vide sans balustrade. Il était encore en bas et elle le surplombait en souriant.

— Viens.

Une fois en haut, ils passèrent à travers une ouverture pratiquée dans un mur épais, Romuald dut se baisser et se trouva nez-à-nez avec elle, qui s’était retournée, dans la nouvelle pièce.

Il ne la voyait plus, elle était trop proche, il faisait trop sombre. Seule la lune éclairait l’espace à travers des velux. Ils étaient sous le toit et la pièce était fortement mansardée, Romuald sentait qu’ils ne pouvaient tenir debout qu’en restant bien au centre.

Il sentit sa main à elle remonter sur son ventre, sur sa poitrine, il ouvrit les lèvres sur les siennes et un temps qui parut long et court à la fois, ils s’avalèrent l’un l’autre.

Il sentit ses doigts manipuler la boucle de sa ceinture tandis qu’il lui caressait le dos et prenait ses épaules à pleines mains, entrait sous son pull, glissait sous les bretelles de son soutien-gorge et lui mordait le cou.

Ils durent tous deux relever chacun leur tour les bras en l’air pour enlever le haut tandis que l’autre accompagnait le mouvement, comme dans un effeuillage mutuel.

Elle défit elle-même son pantalon et il aperçut enfin le vieux canapé qui se trônait dans le fond pour l’y entraîner, la poussant finalement en tombant avec elle dans un nuage de poussière.

Il descendit le long de son corps et s’avança entre ses cuisses.

Des deux mains il fit rouler la petit culotte et revint blottir son visage au bas de son ventre.

Il y resta longtemps lorsqu’elle l’attira finalement à elle.

Lorsqu’ils revinrent à eux, ils restèrent encore allongés l’un près de l’autre, embrassés, à regarder par le velux la lumière de la lune.

— Tu n’auras pas de dernier mail cette fois.

En dessous d’eux on sentait la maison vide, peut-être toute empoussiérée, voire souillée par les crottes de rat, la pisse de chat, de la vaisselle cassée et des pots périmés. Ou peut-être miraculeusement préservée, les meubles sous des draps blancs et chaque chose rangée dans une position d’attente du prochain locataire de ces lieux. En tout cas on sentait comme un immense volume de vie qui se serait arrêté de fonctionner et aurait juste tendu une oreille morose au crapahutage de deux gosses dans son grenier libertin.

Une grand-mère avait vécu là. Ça le toucha beaucoup et il se retint de lui en parler. Comme un soupçon de pudeur entre eux, un petit sacrifice nécessaire pour mériter ce plaisir. Une dernière petite raideur. Presque un hommage à toutes ces années de doute, et de souffrance. Il se le dit comme ça, et ça lui suffit pour le moment.

Il l’embrassa encore, comme si cela ne devait plus jamais arriver. Et ils refirent l’amour.

Elle fut sur lui en un éclair, virevoltant comme une cavalière et, à califourchon sur ses jambes (il sentait son sexe chaud sur le sien), elle le regardait en souriant.

Son visage s’élargit jusqu’à devenir immense. Les longues boucles rousses envahissaient la pièce, il avait l’impression d’y pénétrer comme dans une forêt en flammes. Mais douce et chatouilleuse. Les tâches de rousseur sous les clavicules glissaient dans des vallées de peau tendre.

C’est elle qui menait la danse, les deux mains à plat sur son torse. Mais il ne se sentait pas exclu, au contraire, il sentait que le mouvement qu’elle lui imprimait était le sien.

Peut-être enfin le sien. Il se sentait brûler, son corps tout entier aspiré dans un torrent incandescent qui l’emmenait loin de lui-même.

Cela dura encore un peu et, sentant tout à coup le froid, ils se rhabillèrent lentement avant de redescendre.

Soulagés, tendrement soulagés, tout l’indiquait dans leur démarche et ils se prirent un moment la main, sans rien dire, en se regardant debout sous une nuit délayée par la lune, une fois la porte capricieuse remise en position. Une fois le loquet ramassé et remis en place.

16.

Ils marchèrent dans le froid du dehors se tenant à nouveau par la taille, se relâchant puis se reprenant et délaissant les maisons pauvres qui s’égrenaient de plus en plus rares jusqu’à un plan d’eau qui apparut d’un coup comme niché dans l’amphithéâtre de la forêt qui s’ouvrait devant eux.

— Sur le chemin qui fait le tour, tu vois là-bas on aperçoit un lampadaire ? les gens se promènent à vélo. C’est assez amusant, personne pratiquement ne se balade à pied ici, presque tout le monde fait le tour du lac à vélo.

— Ils ont peur de tomber sur un cadavre…

— Tu ne crois pas si bien dire.

En descendant le chemin qui les rapprochait de l’eau, il s’aperçut d’une chose étrange : la couleur, la couleur de l’eau qui, dans la lumière de la lune d’hiver, semblait rouge.

— C’est un lac artificiel, on n’a même pas eu à le creuser : une ancienne carrière, du minerai de fer, qui rouille paraît-il et donne cette couleur surprenante. En plein jour, c’est carrément du fantastique. En plus, l’eau n’est pas profonde, ça accentue l’effet.

Un peu avant dans le lac, un bosquet d’algues flottait maintenant, une grosse salade emmêlée dans les volutes sanguinolentes.

— On continue à avancer ?

— Tu verras.

Et il vit.

La barque attendait là, sur une petite plage qui s’ouvrait au bout du sentier. Une barque de plaisance un peu pourrie mais qui semblait fiable.

— Évidemment ?

— Évidemment.

Elle bondit dans l’embarcation avec une aisance de sauterelle et il prit naturellement la place du rameur.

Dès qu’il entama le mouvement rythmique qui les arracha à la berge et sentit le lac glisser sous eux, l’idée de parler le quitta complètement, comme si ce n’était plus une fonction de son corps.

Catherine lui tournait le dos, elle semblait regarder fixement la ligne d’horizon plus claire devant eux, mais celle-ci s’arrêtait incroyablement à la limite du lac, du côté de la lune, comme s’il avait été barré d’un rideau invisible qui donnait une impression de profondeur sans rien dévoiler d’autres que les murs de la nuit. Des murs de béton.

À un certain moment elle se mit debout.

Et elle chanta. Quelque chose d’italien apparemment.

Il continuait à ramer, épiant pour lui-même les alentours comme s’il en attendait une réaction, comme si le chant de Catherine allait réveiller quelques esprits endormis de la forêt, ou quelques monstres.

— Il y a quelqu’un ! se mit-il à hurler.

La silhouette se découpait par intermittence dans le lointain au gré des ouvertures de la forêt, précédée du faisceau d’un petit phare, et, après quelques réapparitions, Romuald manœuvrant la barque pour en guetter le renouvellement, il ne lui fut plus possible de douter : ces cheveux noirs, ce corps plié énergiquement sur le guidon avec une féminité qui en devenait virile, toute cette logique tendue vers l’efficacité dans un effort qui paraissait à la fois facile et déterminé…

— Qu’est-ce qu’elle fait ici ?

— Je ne sais pas Romuald. Je ne sais pas… comme si Catherine avait répondu dans son chant.

Il se prit à hurler comme un dément. Il l’appelait à se déchirer la poitrine mais rien à faire, elle filait, filait… Catherine chantait. S’était-elle arrêtée ? Bientôt il n’eut plus de force pour crier et il s’aperçut qu’il n’avait lui-même pas cessé de ramer. La silhouette avait disparu. Après un tour complet du lac, semblait-il…

— Il faut que je te fasse écouter quelque chose.

Sans réfléchir il laissa les rames retomber dans l’eau et saisit le petit lecteur que Catherine lui tendait.

La petite icône désuète du microphone daté apparaissait sur l’écran.

— Tu peux ouvrir le fichier.

— Lequel ?

— Il porte mon nom, je crois, non ?

Alors il appuya, la traînée de sueur froide qui zigzaguait encore sur sa colonne n’avait été qu’une sensation fugace, comme un contrepoint tactile pour accompagner la scène.

Un bruit blanc de parasite s’échappa alors du minuscule haut-parleur. Son filet crachouilleur prit une dimension sépulcrale au milieu du lac, une sorte d’invocation partie des mondes technologiques pour raisonner dans ce cratère primitif.

 Comme dans les vieux enregistrements d’archives, il s’attendait presque à entendre cette mélodie glaciale qui précède les annonces de la Résistance.

Puis vint la voix.

La sienne.

Romuald, tu ne m’as pas tuée… Non Romuald, tu n’as tué personne… en boucle jusqu’au moment où il décida d’appuyer sur stop.

— Qu’est-ce que ?…

Pris d’une panique symbolique il jeta au loin le petit appareil.

La lune livrait à nouveau son cercle parfait.

Il n’eût pas à y penser : s’asseoir, reprendre les rames, ramer.

Comme si l’eau avait décidé d’être indulgente, il la fendit avec l’aisance moelleuse d’un couteau découpant une tranche de beurre.

Il n’avait tué personne. D’accord.

Alors à quoi bon répéter ces gestes ? À quoi bon chercher à pénétrer à nouveau le cercle.

Les hauteurs environnantes semblaient s’être concertées pour lui intimer l’envie de recommencer.

Tu n’as pas le choix Romauld, et tout est pour le mieux.

Il se retenait de penser à l’oncle quand il s’aperçut que les coups de rames n’avaient plus vraiment prise sur l’eau, devenue à nouveau épaisse.

Quelques instants plus tard, elle fut si résistante que le bout des palles peinait à y entrer et ressortait d’un coup en dérapant sur sa tranche, échappant presque à la prise pourtant acharnée de Romuald.

Bientôt, essoufflé, crachant la vapeur devant lui avec force, il ralentit son effort, de plus en plus, l’interrompit complètement et relâcha les rames. La barque glissa péniblement encore un peu, et, presque immédiatement reprise par l’inertie puissante de l’eau, s’immobilisa.

Elle était comme enlisée à la surface du lac.

Il se mis debout, elle tanguait à peine.

Tout autour de lui la forêt semblait tout proche, complice muette de ce qui allait se passer. De ce qui se passait déjà. Elle semblait se rapprocher et on la sentait penchée sur le théâtre des opérations, minuscule scène délimitée par le cercle de lune. De l’autre côté, la falaise de béton se découpait maintenant nette dans la vaste illumination trouble des choses. Il voyait les grandes coulures sombres qui sortaient des ouvertures alignées tous les dix mètres à mi-hauteur de la paroi. Il voyait les différentes lignes d’algues desséchées qui marquaient la hauteur fluctuante du lac au gré des crues et des périodes de sécheresse. Il se demanda si sous la ligne de surface où il voyait le béton s’enfoncer, les turbines tournaient encore.

Il suffirait de laisser dériver la barque jusque-là…

Alors il s’aperçut qu’elle s’était immobilisée au centre de l’astre reflété dans l’eau. Ayant pris conscience de cela, il sentait maintenant ses rayons blancs tomber sur lui, l’entourer. Sans y penser il se frotta le visage des deux mains, et ramena ses cheveux en arrière en fermant les yeux.

Lorsqu’il les rouvrit une forme attira son regard dans l’eau d’un côté de la barque. Lentement, sans peine, sans appréhension il se pencha et plongea ses deux mains en direction de la masse claire et encore floue qui tremblait à moins d’un mètre de la surface. Et comme entourée d’algues.

Il était accroupi au bord de la barque tandis que ces mains descendaient lentement vers le visage trouble, aux traits incertains, à la manière dont un adepte d’une religion enfouie déverserait le continu de son âme dans le lac de l’oubli universel. Il ressemblait de loin à une jarre déversant sa mer dans une mer plus grande.

Et tandis qu’il se déversait dans le lac, ses mains agrippèrent la tête entre les cheveux qui s’enroulaient autour de ses doigts.

La prise était ferme, il pouvait presque sentir les détails de la tête et la forme du crâne qu’il tenait comme s’il allait le mettre au monde.

Il ne fallait plus que retirer à l’épaisseur ténébreuse de l’eau, peut-être cinquante centimètres, la tête qui semblait demander à faire surface.

Il le fit.

Son visage était sec. Absolument sec.

Comme s’il se regardait dans un miroir.

Son visage était plus jeune et le corps en dessous portait des vêtements qu’il avait vus sur lui dans des albums photographiques.

Il se contempla un moment, comme s’il cherchait à se reconnaître et en même temps à découvrir quelqu’un d’autre, une part de lui qu’il aurait ratée et oubliée là, ou dans d’autres eaux. Tendrement il tenait sa tête à deux mains, fraternellement en quelque sorte.

Le corps ne pesait rien, il le remonta dans la barque comme s’il se fut agi d’un mannequin de polystyrène.

Il l’installa à bord. Telle une mariée. Ou un chef viking mort au combat.

Ce n’est pas lui qui rama jusqu’à la berge.

Il sortit le corps de la barque et l’étendit sur la grève.

Il le regarda longtemps.

Puis il fit la seule chose qu’il pouvait faire.

À genoux sur le sable, il se mit à ouvrir le sol de ses deux mains. La grève se fendait généreusement sous le raclement de ses doigts qui en ramenaient de lourdes pelletées. Il creusait devant lui et ramenait les blocs encore chargés d’eau de chaque côté.

Le mélange de sable et de gravier céda la place à une terre plus sombre, qui était restée molle.

Quelques temps plus tard, il se retrouvait accroupi au fond d’un trou d’où sa tête ne dépassait plus.

Il se redressa, ne sentant plus son dos ni ses mains, et alla chercher le corps, allongé face au lac.

Lorsqu’il le souleva, il sentit les articulations qui prenaient des angles particuliers comme un mannequin articulé qui n’aurait pu rester dans la même position, et passait de l’une à l’autre pour accompagner le mouvement de manière saccadée.

Il le déposa au fond du trou et s’y agenouilla avec lui.

Il l’installa comme dans un lit, sur le côté, les deux mains jointes sous la tête.

Il ne lui fallut qu’un instant pour faire retomber la terre et le sable sur le corps.

Quand il eut finit d’aplanir les dernières bosses et d’effacer les dernières marques de ses mains, le sable avait déjà repris la couleur de la grève à l’endroit où il avait été remué et on ne voyait plus les coutures.

Il s’assit et laissa son regard raser les eaux. Jusqu’à la barrière de béton, qui semblait ronronner en vibrant à la limite des eaux.

Le visage de Catherine remonta en dansant à la surface de sa conscience et il écrivit son nom sur le sable, près de la tombe.

Demain, il faudrait retourner à l’hôpital. Et il songea au billet de vingt euros, qu’elle lui avait laissé. Il était roulé en boule, humide, au fond de sa poche, là où il mettait toujours son mouchoir.

FIN

© Sébastien Pellé

Advertisements

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s